Jacob Kaplan, dernière et illustre figure du franco-judaïsme par Maurice Ruben Hayoun

C’est la belle évocation de cette grande figure du judaïsme français alors qu’il est célébré par l’Académie des Sciences Morales et Politiques

C’est l’émission de madame Valérie Perez sur I24News qui m’a donné l’idée de revenir sur la personnalité et l’œuvre de ce grand rabbin unique, parti sans laisser un successeur à son échelle.

Jacob Kaplan : Résistance, libération et reconstruction", par Haïm Korsia,  Grand Rabbin de France le 26 novembre 2014 à Paris - Bloc notes de  Jean-Laurent sur les SpiritualitésVoici plus d’une décennie que Jacob Kaplan, guide spirituel et religieux du judaïsme français est passé à l’éternité. Fait exceptionnel : l’Institut de France dont il était le Doyen d’âge commémore solennellement le 7 décembre le dixième anniversaire de sa mort.
Cette évocation voulue par l’Académie des Sciences Morales et Politiques dont il était membre nous permet de revenir sur une vie riche en événements marquants et de faire un bilan de ce franco-judaïsme dont Jacob Kaplan fut la dernière grande figure.
Que de bouleversements depuis lors, dans le monde, en France et au sein de la communauté juive. On a souvent tenté de définir ce qui avait pu conférer à cet homme une telle stature : était-ce la personnalité intrinsèque du grand rabbin ou s’agit-il plutôt de circonstances exceptionnelles qui ont accompagné, voire favorisé son émergence ? En tout état de cause, rien, à l’origine ne semblait prédisposer cet homme, issu d’un milieu modeste, à assumer des responsabilités aussi écrasantes et de marquer d’une si profonde empreinte l’histoire du judaïsme de notre pays.
Avant comme après la guerre, mais bien évidemment surtout après, Jacob Kaplan (1894-1994) a déployé une activité immense au service de la communauté juive de notre pays. Il fut le reconstructeur par excellence du judaïsme français au cours du XXe siècle.
Après avoir été rabbin de Mulhouse, il monta à Paris où il fut successivement en charge des communautés de Notre-Dame-de-Nazareth et de la Victoire. Peu avant la guerre, il devint l’auxiliaire du Grand rabbin de France, Isaïe Schwarz. La suite est connue : associé de très près aux affaires consistoriales et communautaires, il fut élu Grand rabbin de Paris après le décès de Julien Weil et enfin grand rabbin de France, poste qu’il occupa jusqu’à son départ à la retraite en 1981, après une carrière de plus de six décennies.
La nouvelle génération des juifs de France ne mesure pas vraiment le chemin parcouru ni ne se représente comme il se doit ce que fut jadis l’état des communautés juives de France. Il y eut entre les deux guerres des vagues successives d’un antisémitisme particulièrement virulent, certains candidats aux élections législatives dans le seizième arrondissement de Paris se faisant élire sur des programmes ouvertement antisémites.
Vinrent les troubles, en France mais aussi en Europe, accompagnant l’expansion territoriale et le militarisme de l’Allemagne nazie qui chassèrent tant de juifs de chez eux et les contraignirent à chercher refuge en France. Enfin la guerre avec la débâcle, l’armistice, les lois raciales de Vichy et pour finir la déportation. Comme il le narra dans l’un de ses ouvrages, Jacob Kaplan lui-même ne dut son salut qu’à une intervention miraculeuse de la Providence car, un soir, à Lyon, il put s’esquiver et fausser compagnie à deux miliciens venus l’arrêter. A tous ces aléas, Jacob Kaplan sut tenir tête, nonobstant la guerre avec ses interminables cortèges d’horreurs, cet homme s’attela à la tâche de la reconstruction. Il eut cette phrase admirable : il ne fallait pas seulement rebâtir les pierres (reconstruire synagogues, oratoires et centres communautaires) mais aussi reconstituer les âmes (insuffler à une communauté durement éprouvée la volonté de survivre et de prendre en main son destin).
La communauté juive de France a longtemps été composite et les bouleversements de l’après-guerre n’ont fait qu’aggraver cet état de choses. On ne mesure plus aujourd’hui les efforts qu’il fallut déployer afin de répondre aux besoins nouveaux et d’unifier ou d’homogénéiser les communautés. Aucun de ses successeurs n’eut à assumer des responsabilités comparables à celle héritées de l’immédiat après-guerre.
Au sein de la communauté juive la pratique religieuse s’était quelque peu effritée et souffrait de langueur. Sans pécher par excès mais ne cédant jamais sur l’essentiel, Jacob Kaplan sut incarner les valeurs de tolérance et de solidarité à l’égard de ses propres coreligionnaires. L’unité de la communauté juive était à ce prix. Tous ses membres (orthodoxes, libéraux, ultra-orthodoxes etc…) devaient s’y sentir chez eux.
Ce guide spirituel savait pratiquer un consensus qui n’avait rien à voir avec du laxisme religieux. Cette intelligente fermeté éclatera au grand jour lors de l’affaire des enfants Finaly. L’heureux dénouement de cet imbroglio juridico-religieux renforça le dialogue judéo-chrétien auquel le Grand Rabbin avait donné une forte impulsion dès 1948, lors de la conférence de Seelisberg. Imagine-t-on l’état des relations entre les Juifs et l’Eglise en général, ou simplement entre l’Etat d’Israël et le Vatican si les deux enfants Finaly n’avaient pas été restitués à leur famille ? Là aussi, l’intervention de Jacob Kaplan fut décisive. Devenir l’interlocuteur reconnu des pouvoirs publics et des autres confessions, élu membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Jacob Kaplan acquit une stature historique (héros de Verdun, arrêté par la Milice, renvoi de ses décorations, lettre à Xavier Vallat…) qui rappelle, à bien des égards, celle de Léo Bæck, grand rabbin d’Allemagne, que tous les juifs de son pays considérèrent comme leur porte-parole au cours d’une période tragique de leur histoire.
Jacob Kaplan a permis à la communauté juive de parler d’une seule voix. Depuis ce temps-là, les choses ont quelque peu changé. Etant aux affaires pendant le rapatriement des juifs d’Algérie en métropole, il usa de tout son pouvoir de persuasion pour leur intégration, ce qui ne représentait pas une mince affaire. Grâce à sa détermination et à son esprit visionnaire, des communautés disparates prirent graduellement le chemin de l’unité : l’establishment ashkénaze, qui avait apporté une contribution inestimable au développement du judaïsme métropolitain, bien que jaloux de ses prérogatives et soucieux de sauvegarder son pouvoir, ne put réprimer quelques manifestations d’impatience et d’incompréhension ! Avant tous les autres, Jacob Kaplan comprit que l’unité de la communauté juive transcendait les frontières et que le maintien de la Tradition juive dépassait l’attachement plus ou moins raisonné aux traditions locales. Il comprit aussi, plus vite que tous les autres, le précieux apport de ce sang neuf, de cette religiosité authentique et de ce bonheur d’être juif.
Grâce à son talent de diplomate, la guerre des communautés n’eut pas lieu : il y eut, certes, de ci de là, des frictions voire même de franches mésententes mais qui ne dégénérèrent jamais en conflit ouvert. Petit à petit, les juifs de tant de pays étrangers se coulèrent dans le moule du franco-judaïsme, ils apprirent à mieux se connaître, à fusionner leurs traditions liturgiques et faire apprécier aux autres leurs goûts culinaires.
Un autre grand thème mérite d’être souligné dans cette brève rétrospective : il s’agit de l’adhésion à Israël et de l’acceptation du sionisme par l’ensemble des rabbins français. Alliant un esprit visionnaire à un grand réalisme, Jacob Kaplan sut faire partager son attachement à Israël. On se souvient de sa rencontre avec le Général de Gaulle, pour la présentation des vœux le 1er janvier 1968, immédiatement après la guerre des six jours. On n’a pas oublié les paroles devenues célèbres sur « ce peuple sûr de lui et dominateur… »
Mais, bien avant la création de l’Etat d’Israël, Jacob Kaplan s’était distingué au sein d’un corps rabbinique français réservé, pour ne pas dire franchement hostile à l’idéologie sioniste. Toutefois, cet attachement à la terre ancestrale du peuple juif ne remettait nullement en cause l’appartenance à la France ni à la culture européenne. Mais ce postulat fondamental d’une vie juive harmonieuse en dehors des frontières de l’Etat juif fut violemment remis en question par l’affaire Finaly ; ce n’est certes point le fruit du hasard si le dernier livre du défunt [L’affaire Finaly. Cerf, 1992] évoque justement le rôle de premier plan qu’il dut tenir dans cette “affaire”.
Un couple de juifs autrichiens se réfugies en France peu après l’annexion de leur pays par les nationaux-socialistes. Se sentant menacés, ils confièrent leurs deux fils à une voisine qui les confia à son tour à une institution religieuse chrétienne. Et lorsque des membres de la famille Finaly se manifestèrent enfin pour reprendre les enfants, on leur répondit sans ménagement qu’il n’en était plus question en raison de leur conversion au christianisme. Lors d’un mémorable sermon prononcé en la synagogue la Victoire, le 23 septembre 1947, Jacob Kaplan reprit cette terrible interrogation du prophète Jérémie (2.14) : Israël est-il un esclave, est-il un domestique ? Pourquoi est-il livré au pillage ?
Le grand rabbin faisait évidemment allusion au pillage des âmes. Même lorsqu’il était absolument convaincu de la justesse de sa cause et de la probité de ses arguments, le Grand Rabbin ne cherchait pas écraser ou à humilier ses adversaires : face à une frange jadis ouvertement antisémite de l’Eglise, il réaffirma avec force les droits du judaïsme tout en plaidant pour une certaine clémence lorsque des membres du clergé furent menacés d’une détention prolongée pour rapt d’enfants.
Comment définir la personnalité profonde de Jacob Kaplan ? Ce fut un homme qui cherchait avant tout à mettre sa conscience en accord avec sa raison. Sa préoccupation au plan religieux lui ordonnait de voir dans le judaïsme une altérité d’ordre éthique plus que d’ordre rituel. Pour lui, l’homme peut avoir une religion qui ne se confond pas nécessairement avec une exigence dogmatique. La notion d’alliance suffit à remplir cette condition. La question religieuse, la question perpétuelle, celle des premiers principes était à ses yeux identique à celle des fins dernières : sous ce qui apparaît et fut du judaïsme, saisissons-nous ce qui constitue son essence et le demeure ?
Et cet absolu, quelles lueurs répand-il sur l’obscurité de nos existences ? La fibre de la doctrine de Jacob Kaplan était que Dieu ne sort pas comme une conclusion nécessaire de termes enchaînés d’un syllogisme. C’est plutôt une donnée immédiate de la conscience religieuse. Et l’important est de faire sentir Dieu dans le monde et dans l’homme. Ce dernier étant un animal social, les qualités du Sage sont donc nécessaires au dirigeant politique. Le problème qui s’était posé à Jacob Kaplan était le suivant : comment tenir l’équilibre exact entre tradition et modernité, entre judéité et citoyenneté ?
Derrière les sourires, l’onctuosité, le velours et parfois les fleurs se trouvait toujours une adhésion solide à un judaïsme vivant et ouvert qui devait être éclairé et fidèle à lui-même.
Le judaïsme est à la fois une religion dont les commandements sont une obligation pour ses adeptes, et aussi une culture dont les préoccupations sont proprement universelles. Au fond, c’est toute l’unité dialectique que constituent le Pentateuque et les prophètes : cette unité, Jacob Kaplan l’incarna magistralement aux yeux de tous.
Ce grand pasteur d’Israël a montré, à sa façon, que l’identité juive est compatible avec la culture européenne, en dépit des terribles péchés commis par cette dernière. Voici les grands points de ses activités
A. circonstances exceptionnelles.
B. Constructeur ou reconstructeur du judaïsme français.
C. Ouverture à la culture et au monde, un peu comme Samson-Raphaël Hirsch, mais, lui, sans quitter la grande communauté.
D. Garant de l’unité de la communauté juive.
E. Active participation au dialogue judéo-chrétien ?
Parlant de l’automne de la vie à l’un de ses amis, Jules Simon dit ceci : Les adieux du monde au vieillard, il l’oublie et le dédaigne. Les adieux du vieillard au monde : il l’encourage et le bénit. Tel fut le message de Jacob Kaplan .

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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