Quand les savants juifs fuyaient le nazisme (L. Ben Ytzhak)

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Les physiciens Fritz London (à droite) et Erwin Schrödinger, à Berlin en 1928. Dix ans plus tard, Fritz London, fuyant l’Allemagne nazie, se réfugie à Paris avant de s’exiler au États-Unis.

Dans «Savant cherche refuge», le physicien Sébastien Balibar raconte la rencontre à Paris et l’exil aux États-Unis de deux savants qui fuyaient le nazisme, le Hongrois Laszlo Tisza et l’Allemand Fritz London.
Il montre comment la recherche scientifique a pu aboutir à des découvertes fondamentales malgré l’antisémitisme et la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.

Vous êtes physicien et ce sont vos travaux sur la superfluidité de l’hélium qui vous ont amené à vous intéresser à ceux de Laszlo Tisza et Fritz London, les deux savants juifs au cœur de votre ouvrage qui ont fui l’Europe des années 1930. En quoi leur découverte fut-elle historique ?

Sébastien Balibar1 : Mon intérêt pour la superfluidité remonte à l’époque de mon doctorat. Jeune étudiant, je cherchais un sujet de recherche à l’École normale supérieure, et j’ai découvert que l’hélium liquide, à très basse température, s’évaporait d’une manière très particulière qu’on pouvait rapprocher de l’effet photoélectrique qui avait valu son prix Nobel à Albert Einstein (en 1921, NDLR).

Fritz London et Laszlo Tisza avaient compris ce comportement étrange : la physique moderne dite «quantique» n’expliquait pas seulement les propriétés microscopiques de la structure interne des atomes, elle s’appliquait aussi aux propriétés macroscopiques de la matière visible à l’œil nu.

Fier de cette réussite, je m’étais intéressé à cet étrange liquide qu’on appelait « superfluide » depuis qu’à Cambridge et à Moscou, en décembre 1937, on avait découvert qu’il coulait à grande vitesse à travers la moindre fente ou le plus fin microtuyau comme s’il n’avait aucune viscosité.

Ni l’huile, ni l’eau, ni aucun fluide classique ne peut couler ainsi. Puis je me suis aperçu que, en mars 1938, deux physiciens réfugiés à Paris, l’Allemand Fritz London et le Hongrois Laszlo Tisza qui fuyaient l’antisémitisme de leurs pays respectifs, avaient compris ce comportement étrange : la physique moderne dite «quantique» n’expliquait pas seulement les propriétés microscopiques de la structure interne des atomes, elle s’appliquait aussi aux propriétés macroscopiques de la matière visible à l’œil nu.

Cette découverte était fondamentale car la physique quantique allait être essentielle à la compréhension des métaux, des supra et semiconducteurs, du magnétisme etc., et envahir ainsi une grande partie de la physique et de la technologie moderne.

Comme pour de nombreux savants européens de lépoque, cest sur fond de nazisme et dantisémitisme que seffectuent leurs recherches, dabord en France puis aux États-Unis. Cest ce qui vous a particulièrement touché ?

S.B. : Effectivement, je me suis alors demandé comment ces deux savants réfugiés en France avaient pu réfléchir à cela dans la tourmente de l’époque. En l’an 2000, Fritz London était mort depuis quarante-six ans mais Laszlo Tisza, à 93 ans, était toujours actif au Massachussetts Institute of Technologie, le célèbre MIT de Boston.

J’ai réussi à entrer en contact avec lui grâce à Internet et nous avons entamé des échanges d’informations sur l’histoire de sa découverte, puis je l’ai invité à Paris, sur les lieux de son travail passé. J’ai compris progressivement que pour accueillir des réfugiés étrangers à cette époque, un biologiste immigré, Louis Rapkine, ainsi que des intellectuels courageux de l’époque dont plusieurs professeurs au Collège de France, avaient fondé un comité d’accueil, obtenu le soutien du gouvernement de Front populaire, puis un soutien financier de plusieurs mécènes. Ils pouvaient ainsi offrir une bourse à ces immigrés dès leur arrivée, en attendant qu’ils trouvent un emploi plus stable.

Le physicien hongrois Laszlo Tisza (en costume clair) au Collège de France en 1938, aux côtés des physiciens Michel Magat, Edmond Bauer et de leur étudiante Lydia Ochs (de gauche à droite). Collection privée L.Tisza/DR

Dans les conditions de lépoque, comment London, Tisza et dautres savants ont-ils pu se concentrer et faire une découverte majeure ?

S.B. : Les efforts de Jean Perrin pour créer la Caisse nationale de la recherche scientifique («la» CNRS à l’époque) ont été d’une grande importance parce que cette Caisse (qui allait en 1939 se transformer en «le» CNRS) avait permis d’embaucher des étrangers, alors que les universités exigeaient la nationalité française.

Jean Perrin avait été nommé sous-secrétaire à la recherche scientifique au sein du gouvernement de Front populaire mais celui-ci n’est resté au pouvoir que pendant un an. Dès le mois d’avril 1938, Daladier et son gouvernement créèrent des camps d’internement pour étrangers qui allaient progressivement se transformer en camps de concentration et même en antichambres d’’Auschwitz.

Bien avant le gouvernement de Vichy, la France a imposé de multiples contraintes aux étrangers, surtout à ceux qu’on considérait comme juifs.

Mais leurs recherches ont pu se développer malgré tout

S.B. : Oui, parce qu’ils bénéficiaient de l’aide de grands savants français comme Jean Perrin, Paul Langevin, les Joliot-Curie, Jacques Hadamard et bien d’autres. Peut-être réussirent-ils ainsi à ne pas trop souffrir des mesures qu’on leur imposait. London était très inquiet, Tisza apparemment un peu moins. Ils durent s’enfuir à nouveau, London le jour de la déclaration de guerre, en septembre 1939, Tisza très tard, en mars 1941, l’un et l’autre au risque de leur vie et de celle de leur famille.  Lire la suite dans lejournal.cnrs.fr

Lydia Ben Ytzhak

À lire :
Savant cherche refuge. Comment les grands noms de la science ont survécu à la Seconde Guerre mondiale, Sébastien Balibar, Odile Jacob, janvier 2019, 241 p.
 

Notes

  • 1. Directeur de recherches CNRS au laboratoire de physique de l’École normale supérieure de Paris (CNRS/PSL/ENS) et membre de l’Académie des sciences.

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