Le mois d’Elloul est propice à l’examen de conscience mais cet exercice qui concerne en règle générale les individus devrait aussi concerner la collectivité, en l’occurrence le peuple juif, une réalité qui englobe autant le for intérieur de chaque Juif du monde que l’ensemble des Juifs, par delà leurs dispersions et leurs divisions. C’est sans doute ce qui est le plus difficile à concevoir, cette vue d’ensemble sur soi. Les individus sont pris en règle générale dans leurs passions et leurs divisions. Seuls leurs ennemis, en les singularisant dans le monde, pourraient accréditer que, par delà leurs divisions, ils existent comme un tout, assignés au même « destin » (si effectivement ce n’est que par la haine de leurs ennemis qu’ils savent qu’ils existent comme une collectivité). Or cette réalité collective est aussi intérieure, psychologique et morale, et c’est justement là que doit se faire l’examen de conscience collectif. C’est ce à quoi nous convie une journée comme kippour, en nous montrant que la condition collective peut ne pas être un destin commandé par l’inimitié du monde extérieur mais aussi une liberté, une volonté, un choix, puisant en lui même les forces de se tenir dans le monde.

Ces dernières années ont démontré l’urgence d’un tel effort moral, d’une réforme morale du peuple juif. Le symptôme le plus fort de cette exigence fut sans doute le réveil d’une vieille pathologie juive: la haine de soi (ou, plus exactement d’autre Juifs que soi), le besoin de reconnaissance des autres pour se respecter soi-même. Les deux vont de pair, en effet, car la haine de soi si elle se veut très vertueuse (les meilleures raisons morales de cette haine sont avancées), se résume à la haine d’autres Juifs, dénoncés devant le tribunal des non Juifs de sorte à se faire reconnaître comme de « bons Juifs » à l’encontre des « mauvais » (le « colon », l' »intégriste », le « sioniste », etc) aux yeux d’un tiers, le tribunal de l’opinion occidentale. La haine de soi témoigne en négatif et dialectiquement de l’existence d’un destin collectif juif qui n’est assumé que dans le rejet et le sacrifice d’autres Juifs, destinés à prouver en retour la bonne volonté et la sociabilité des « bons » Juifs. Hannah Arendt a définitivement nommé ces Juifs comme « les Juifs d’exception ». Ils n’existent aux yeux des autres qu’en se retournant contre d’autres Juifs, en les excluant. Nous avons ici l’exemple d’une terrible faiblesse morale qui se joue la comédie de la Morale pour cacher sa démission intime et son manque de courage.

Dans l’actualité, celà s’observe dans la propension de certains à se sentir coupables, à s’accuser soi-même, avant même tout examen des faits. La culpabilité des Juifs, leur aveu, c’est justement ce qui est espéré d’eux par les univers sortis du christianisme et de l’islam, en rapport avec le mythe du Juif qui fait corps avec leur identité profonde et leur culture. C’est cet « aveu » (de leur identité supposée « criminelle) qui témoignerait de leur moralité et de leur fréquentabilité aux yeux de leur interlocuteur. Ce qui est en question effectivement ici ce n’est pas une réelle culpabilité de certains Juifs, toujours possible, mais leur culpabilté collective de principe. C’est ce que j’ai entendu dans les propos du président israélien lorsqu’il a dit qu’il avait honte à la suite du meurtre commis par des Juifs (accusation sans encore de preuve tangible si ce n’est un tag écrit en hébreu, ce que toute le monde peut faire!). Au lieu de condamner cet acte meurtrier comme une atteinte au pouvoir souverain de l’Etat d’Israël. Hollande a-t-il « honte » des actes terroristes français? Cette « honte » là est digne d’une psychanalyse approfondie par ce qu’elle révèle (de cette idée abusive aussi qui suggère qu’Israël doit être un exemple pour l’humanité pour avoir le droit de vivre: contentez vous de vivre et de survivre!).

C’est là où la réforme de la morale collective s’impose. Il n’y a aucune culpabilité dans la collectivité d’Israël dont il faudrait se laver. C’est un principe fondamental qu’il faut énoncer, autant dans le contexte moral que politique. Dans le judaïsme, il n’y a pas de théologie du « péché originel » (remarquons que les post-sionistes israéliens ont forgé le concept maladif et malsain de « péché originel de l’Etat d’Israël »). Je sais bien que cette affirmation peut heurter un certain judaïsme rabbinique mais elle pointe sa défaillance, aujourd’hui manifeste sur tous les plans de la vie de l’Etat d’Israël, en une époque où le peuple juif a retrouvé une souveraineté. Cette souveraineté impose un changement d’attitude, de nouvelles mœurs, une vision des choses différente. Elle repose l’enjeu moral à un autre niveau, celui de la collectivité et pas des individus, auquel tout le peuple juif doit se hausser.

Shmuel Trigano

*À partir d’une chronique dans Actualité Juive 27 août 2015

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