Lors de la conférence de Munich le 7 février dernier, l’une des multiples rencontres internationales ayant pour but de dénouer la situation en Ukraine, le président ukrainien Petro Porochenko a agité sous le nez de la presse internationale des passeports russes.

Les documents auraient, selon lui, été trouves sur des hommes armés interceptés sur le territoire national. La preuve selon l’homme de fort de Kiev que, malgré ses dénégations, la Russie est bel et bien en train de mener une action militaire en Ukraine. Et si le président s’en tient à l’appellation de «russes», pour les spécialistes, il est peu probable qu’il s’agisse de militaires -trop compromettant pour le Kremlin-, l’hypothèse la plus crédible fait pencher la balance du côté de membres d’une «SMP», une «société militaire privée». Ou, en langage courant, des mercenaires. Et si la suspicion est forte, c’est parce que la Russie est coutumière de «l’usage» de ce genre de structures, en dehors de tout cadre légal.

Des interventions en territoire étranger avérées

En effet, si le business de la «sécurité privée» a pignon sur rue aux États-Unis, avec des sociétés connues du monde entier depuis les interventions en Irak et en Afghanistan -on pense à Academi (ex-BlackWater) ou à DynCorp- la Russie, elle, joue officiellement la carte de la fermeté: les groupes armés privés sont formellement interdits sur son territoire.

Difficile donc de repertorier les gr oupes investis dans ce secteur d’activité, puisqu’ils n’existent officiellement pas. Ce qui n’empêche pas bien sûr de les retrouver sur des théâtres d’opération. L’un des cas qui a le plus défrayé la chronique fut celui des «Slavonic Corps»: recrutés par une société basée à Hong-Kong, les hommes du groupes, généralement des vétérans de l’armée ou d’anciens policiers, ont été envoyés en Syrie, officiellement pour surveiller des sites pétroliers. Rapidement, la mission de surveillance s’est transformée en appui militaire direct aux troupes de Bachar el-Assad. Mais les mercenaires russes, environ 250 hommes, ont rapidement dû déchanter: mal équipés, mal adaptés au terrain, ils ont rapidement tourné les talons et son rentrés en Russie… où, législation oblige, ils se sont retrouvés derrière les barreaux.

L’État russe, niant une quelconque implication dans l’action des Slavonic Corps, a en effet appliqué avec fermeté sa loi anti-SMP, qui menace de huit ans de prison ceux qui participent à une milice privée. Mais pour les observateurs, il est impossible qu’un groupe de plusieurs centaines d’hommes armés ait pu mener une telle opération à l’étranger sans, au moins, l’aval des services russes, si ce n’est un commandement direct. Et quand on sait que l’un des dirigeants de la société «Moran Security Group» qui a employé les Slavonic Corps est Vyacheslav Kalashnikov, accessoirement officier de réserve du FSB, les services secrets russes, difficile de croire que le groupe ait agi au nez et à la barbe de Moscou.

L’avant-garde russe en Afrique

Et un oeil avisé sur la carte des zones où des groupes armés russes seraient impliqués montre clairement la nouvelle priorité diplomatique de la Russie: l’Afrique. Comme les SMP russes n’ont pas d’existence légale, il n’est pas toujours aisé de pouvoir les repérer. Mais on trouve leur présence avérée sur les zones les plus sensibles comme en Libye notamment, où des mercenaires de Moscou ont activement combattu aux côtés de Mouammar Kadhafi.

Le 4 juin 2012, un tribunal militaire libyen a ainsi condamné à de lourdes peines de prison dix-neuf Ukrainiens, et trois Biélorusses, qui, sous la direction d’un mercenaire russe ont assuré un soutien logistique sur une installation de lance-missiles destinée à riposter aux frappes de l’Otan. Les intéressés ont nié les faits, prétendant n’être en Libye que pour travailler dans «le secteur pétrolier». Autre événement, plus dramatique, l’exécution sommaire à Misrata par les opposants au régime de Tripoli de 85 mercenaires faits prisonniers au combat. Parmi eux, des Russes (ainsi que des ressoritissants de pays de l’ex-Yougoslavie et même des Colombiens), preuve supplémentaire de la présence d’hommes armés russes, combattant tous pour le maintien de Kadhafi au pouvoir.

En dehors du territoire libyen, plus au sud, les SMP russes sont également présentes dans la bande sahélienne. Au Tchad, pays pivot de la sécurité dans la région, des employés de SMP russes accompagnent les livraisons d’armements en assurant la formation des troupes africaines, notamment sur les hélicoptères d’attaque MI17 et MI24 produit par l’entreprise Kazan Helicopter basée au Tatarstan. Un «supplément» au contrat qui représente plutôt un fardeau pour les Tchadiens, ceux-ci ayant depuis mis en place des partenariats avec la France pour assurer la formation de ses pilotes au détriment des russes «imposés» par le contrat. Et dans tous les pays de la région tenté par de l’armement «made in Russia», la présence «d’ingénieurs» ou de «formateurs» est la règle.

Dérapage et reprise en main

Mais c’est surtout dans la Corne de l’Afrique que la présence de mercenaires russes échappent le plus à tout contrôle. En effet, ce sont des SMP qui, dans la région, sont chargées d’assurer la sécurité de la circulation maritime et protègent les navires russes (ou tout ceux qui font appel à leur service) des risques de piraterie. Problème: souvent livrés à eux-même dans une zone de non-droit, plusieurs témoignages ont montré les dérapages meurtriers de ces groupes armés dans le cadre de leur mission de protection. Des vidéos postées sur le web (par les intéressés eux-mêmes) montre un comportement face aux pirates somaliens qui dépasse largement le seul cadre de la protection: embuscade, acharnement à poursuivre les assaillants, et probables exécutions sommaires, en dehors de tout cadre judiciare, quand les mercenaires russes parviennent à capturer des pirates somaliens.

Un comportement que rien ne peut réellement contrôler. En effet, si les SMP américaines ou européennes sont soumises au droit pénal et au droit des sociétés, ce qui les amène à développer un code de conduite et à bannir toute dérive, il n’existe aucun garde-fou sérieux pour leurs homologues russes. Et quand les sociétés militaires privées russes atteignent une taille qui ne leur permet plus la clandestinité absolue, comme les leaders du marché que sont RSB Group, Moran Security Group, Antiterror-Orel ou Tigre, elles usent de détournement, soit en étant immatriculée à l’étranger (à Hong-Kong ou au Belize notamment), soit en agissant officiellement dans un autre domaine que l’action militaire, comme «l’intelligence économique» ou le «conseil».

Mais, signe que la stratégie russe à l’international pourrait être en train de changer, les autorités de Moscou envisage de changer la loi, et de développer un cadre juridique qui pourrait permettre aux SMP d’exister tout à fait légalement dans le pays. Depuis le mois de février, les députés de la Douma étuidient un projet de loi qui irait en ce sens, une évolution pour laquelle le président russe Vladimir Poutine s’est déclarée favorable.»Un instrument de la poursuite des intérêts nationaux sans la participation directe de l’État. (…) Tout bien considéré je crois que c’est une idée à creuser» a-t-il notamment déclaré, ne faisant pas mystère de la reprise en main officielle qu’il espère obtenir avec ce nouveau cadre législatif. Les SMP était jusque-là le bras armé caché de Moscou sur les terrains difficiles ou diplomatiquement sensible, elles pourraient dorénavant ne même plus s’en cacher.

Figaro

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