Entre religion et laïcité : le cas de l’école juive Maïmonide (entretien)

Les nombreux débats sur le rapport des Français à la religion font souvent des écoles publiques le creuset de la République et de la laïcité. Mais une école privée et religieuse peut-elle remplir la même fonction ? Dans Juive et républicaine. L’école Maïmonide, l’historien Joseph Voignac retrace l’histoire passionnante de ce premier lycée juif, où il a étudié, et à travers lui, les évolutions du judaïsme français depuis la fin du XIXe siècle. Entretien.

Revue des Deux Mondes – Pourquoi avoir écrit ce livre ? Quel a été le déclic ?

Joseph Voignac – Je menais des recherches sur la presse juive de l’entre-deux-guerres et je suis tombé sur des articles évoquant la création en 1935 à Paris de mon ancien lycée, l’école Maïmonide. J’ai découvert qu’il s’agissait du premier lycée juif français et que sa fondation avait donc fait débat. J’ai été frappé de lire à quel point les enjeux soulevés résonnaient avec des problématiques contemporaines. Comment assurer la pérennité d’une identité minoritaire en France ? Comment fonder une école juive sans se détourner de l’idéal républicain ? Comment le faire sans susciter un repli communautaire ?

Je me suis aperçu que se dessinait là l’amorce d’un véritable tournant idéologique au sein du judaïsme français. Alors que la fondation de l’école Maïmonide paraissait controversée en 1935, ce type d’école s’est depuis banalisé : il existe aujourd’hui en France plus d’une centaine de groupes scolaires juifs, regroupant 35 000 élèves. J’ai donc voulu retracer l’histoire de cet établissement pionnier afin de comprendre pourquoi un tel tournant s’est mis en place dans les années 1930, quelles évolutions ont eu lieu depuis et ce qu’elles nous disent des évolutions de la société française au sens large.

« Les dirigeants communautaires refusaient de fonder des alternatives juives aux lycées de l’État, pour ne pas donner l’impression de s’isoler et par reconnaissance à ce vecteur privilégié d’intégration républicaine. »

Revue des Deux Mondes – En quoi la fondation de l’école Maïmonide constitue-t-elle un changement par rapport aux établissements scolaires juifs qui existaient déjà ?

Joseph Voignac – Jusqu’alors, les écoles juives françaises, exclusivement primaires, avaient pour but essentiel d’accélérer l’intégration d’enfants issus de familles récemment installées en France. Les dirigeants communautaires refusaient de fonder des alternatives juives aux lycées de l’État, à la fois pour ne pas donner l’impression de s’isoler et par reconnaissance à ce vecteur privilégié d’intégration républicaine. Il faut attendre les années 1930 pour que ce tabou soit brisé.

Face au constat d’un éloignement progressif de la bourgeoisie juive de son identité religieuse, les notables communautaires encouragent la création d’un premier établissement secondaire juif. Ils conçoivent l’existence d’une telle école comme le seul moyen de former des futurs adultes suffisamment motivés et outillés intellectuellement pour prendre la relève des associations communautaires et, par ce biais, garantir la pérennité du judaïsme en France.

L’école Maïmonide prend donc presque l’exact contrepied des écoles juives qui l’ont précédée. Ses fondateurs précisent toutefois qu’ils souhaitent que leurs élèves restent pleinement engagés dans la vie républicaine et qu’ils ne veulent en recruter qu’un nombre restreint, une élite communautaire. Ils ne souhaitent en aucun cas que les Juifs français dans leur ensemble renoncent à l’enseignement public.

Revue des Deux Mondes – L’histoire de cette école est-elle enseignée à ses élèves ? 

Joseph Voignac – En près de dix ans de scolarité à l’école Maïmonide, on ne m’a jamais parlé de son histoire. Je l’imaginais figée dans le temps présent. C’est en partie pour cela que j’ai été si frappé d’apprendre qu’elle avait été fondée dans le contexte des années 1930 et de constater à quel point son public et ses préoccupations avaient évolué depuis. Il me semble que l’amnésie de l’école Maïmonide par rapport à son histoire est révélatrice d’une tendance plus générale de la mémoire collective des Juifs français. La période de l’Occupation y occupe une telle place qu’on a tendance à perdre de vue ce qui s’est passé juste avant ou après.

L’autre objet de mon livre est de remettre en lumière, à travers le prisme de l’école Maïmonide, les bouleversements successifs qui ont jalonné l’histoire des Juifs français depuis le début du XXe siècle. De l’effervescence communautaire du « réveil juif » des années 1920 au défi de la reconstruction d’une identité juive française au lendemain de la Shoah. De l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord à partir des années 1950 à l’impact de la guerre des Six Jours en 1967. Du regain de pratique religieuse à partir des années 1970 à la montée de l’antisémitisme contemporain et aux liens croissants avec Israël.

« La plupart des témoins que j’ai pu interroger m’ont dit qu’après 1945, ils étaient trop préoccupés par la nécessité de se construire un avenir meilleur pour risquer d’évoquer un passé aussi douloureux. »

Revue des Deux Mondes – Il a fallu attendre plusieurs dizaines d’années pour qu’émerge en France un véritable devoir de mémoire concernant la Shoah. L’école a-t-elle organisé des actions mémorielles en souvenir des morts en déportation dans les années qui ont suivi la guerre, avant le reste de la société ? Ou ces actions sont-elles venues plus tard ?

Joseph Voignac – L’école Maïmonide, fermée pendant toute la durée de la guerre, a rouvert ses portes dès octobre 1945. À cette époque, toutes les personnes qui fréquentent l’établissement sont des rescapés de la Shoah. S’ils sont tous traumatisés par ce qu’ils viennent de traverser, ils n’ont pas tous vécu ces années de la même manière. Certains ont vécu une enfance cachée dans la campagne, tandis que d’autres reviennent de l’enfer des camps. Elie Wiesel, qui fut élève à cette époque, décrit les maladresses que ce brassage engendre lorsqu’élèves ou professeurs tentent d’évoquer leur expérience. Par ailleurs, la plupart des témoins que j’ai pu interroger m’ont dit qu’ils étaient trop préoccupés par la nécessité de se construire un avenir meilleur pour risquer d’évoquer un passé aussi douloureux. Il a fallu attendre les années 1990 pour que des cérémonies commémorant la Shoah intègrent la vie scolaire.

Revue des Deux Mondes – Vous évoquez un tournant à partir des années 1970 : la pratique du judaïsme devient plus orthodoxe, certains discours prônent la « rejudaïsation » du judaïsme français. Comment expliquer ce tournant ? En allant dans ce sens, l’école Maïmonide a-t-elle négligé la transmission d’un attachement à la République ?

Joseph Voignac – Ce tournant est dû à un ensemble de phénomènes : la redécouverte par certains de leur identité juive après le choc de la guerre des Six Jours, l’influence de penseurs tels qu’Emmanuel Levinas, qui ont rapproché les milieux intellectuels de la pensée juive, le rôle du mouvement Loubavitch dans la promotion du judaïsme orthodoxe et une quête plus généralisée de spiritualité. À ces facteurs, il faut ajouter depuis quelques décennies l’impact de la scolarisation en école juive d’enfants qui y ont été inscrits parce que leurs familles ne souhaitaient pas les scolariser dans le public (par crainte d’un manque d’encadrement ou de discipline), ce qui a tendu à renforcer leur degré de pratique religieuse alors qu’ils en étaient à l’origine assez éloignés.

Ce renforcement de la pratique religieuse n’a pas eu d’impact sur le rapport de l’école Maïmonide à la République. Au contraire, alors que dans les décennies d’après-guerre, les manifestations publiques de patriotisme dans le cadre de l’école semblaient être moins présentes que dans les années 1930, elles se multiplient à nouveau depuis les années 2000 (participation aux cérémonies commémoratives des deux armistices, entretien de la flamme du Soldat inconnu…).

« Alors que dans les décennies d’après-guerre, les manifestations publiques de patriotisme à l’école Maïmonide semblaient être moins présentes que dans les années 1930, elles se multiplient à nouveau depuis les années 2000. »

Revue des Deux Mondes – Comment la laïcité était-elle enseignée quand vous y étiez élève ? Comment cet enseignement était-il accueilli ? 

Joseph Voignac – L’école Maïmonide étant sous contrat d’association avec l’État, la laïcité y est enseignée de la même manière que dans n’importe quel établissement public et ne soulève aucune difficulté particulière. En revanche, certaines familles juives pratiquantes se sont tournées vers l’école juive plutôt que l’école publique car cette dernière applique plus strictement la laïcité. Il y a quelques années, ces familles parvenaient à trouver des arrangements avec les écoles publiques pour permettre à leurs enfants de s’absenter pour les jours de shabbat et de fêtes juives, mais ces dérogations pour des motifs religieux sont désormais irrecevables. Ces familles, plus nombreuses et moins flexibles qu’auparavant, doivent donc s’orienter vers des écoles juives si elles veulent permettre à leurs enfants de pratiquer strictement les règles religieuses.

Revue des Deux Mondes – Quelles conséquences la montée de l’antisémitisme depuis 20 ans, notamment dans les écoles publiques, a-t-elle eu sur l’école Maïmonide ? 

Joseph Voignac – L’école Maïmonide étant aujourd’hui située dans l’ouest parisien, son public est peut-être moins exposé aux violences antisémites du quotidien que d’autres populations vivant dans des quartiers moins privilégiés. Il y a eu ces dernières années quelques scolarisations en urgence d’élèves qui subissaient des violences antisémites dans leurs écoles publiques d’origine mais elles restent minoritaires.

« Le public de l’école a pris conscience d’être une cible privilégiée du terrorisme islamiste. »

En revanche, l’impact des attentats terroristes qui ont frappé la France ces dernières décennies, notamment la fusillade devant l’école juive d’Ozar Hatorah à Toulouse en 2012, se manifeste de manière tangible à l’école Maïmonide. Le public de l’école a pris conscience d’être une cible privilégiée du terrorisme islamiste. Cela a entraîné un renforcement spectaculaire des dispositifs de sécurité allant, pendant plusieurs années, jusqu’à une présence permanente de militaires armés dans l’enceinte de l’établissement. Cette situation génère un climat anxiogène dont les effets se ressentent également dans le comportement des familles à l’extérieur du cadre scolaire. Celles-ci se montrent plus réticentes qu’auparavant à laisser leurs enfants se promener seuls, participer à des activités, sociabiliser avec d’autres enfants sans surveillance. Cela tend à renforcer une forme de repli communautaire.

Revue des Deux Mondes – Aujourd’hui, les écoles religieuses sont souvent associées à une pratique religieuse très orthodoxe, presque intégriste, et à un repli communautaire. L’école Maïmonide, par son double attachement à la religion et à la République, peut-elle servir de modèle pour les écoles confessionnelles ? Transmettre un tel double attachement est-il encore possible dans la France d’aujourd’hui ?

Joseph Voignac – Mon livre ne se prononce pas sur le bien-fondé du modèle proposé par l’école Maïmonide. Ce n’est pas un essai pour ou contre l’école juive. J’ai souhaité, avant tout, fournir au lecteur une fenêtre d’observation. Lui donner l’occasion de pénétrer derrière les murs d’une école juive et d’observer ses évolutions à travers le temps afin, entre autres, de visualiser les mutations successives du judaïsme français. Il est important de préciser qu’actuellement, la grande majorité des écoles juives françaises sont sous contrat d’association avec l’État, donc contractuellement engagées dans ce double attachement à la République et à la religion. Seule une minorité d’établissements, appartenant presque exclusivement au judaïsme « ultra-orthodoxe », choisit de s’en affranchir.

Cependant, dès l’origine, les fondateurs de l’école Maïmonide entrevoyaient une difficulté majeure à leur projet qui reste d’actualité aujourd’hui. Comment transmettre ce double attachement dans un établissement dédié sans que ses élèves évoluent dans un milieu juif en vase-clos, sans qu’ils s’isolent du reste de la nation ? Dans les années 1930, l’école Maïmonide organisait quelques cours en commun avec des établissements laïques voisins afin, comme le précisent les articles de presse que j’ai pu trouver, que ses élèves « fréquentent de jeunes chrétiens de leur âge ». À ce jour, l’école reste attachée à cette volonté d’ouverture, mais dans le contexte actuel de crispation sécuritaire, de méfiance à l’égard de l’enseignement confessionnel et de lourdeur administrative, ce type de partenariat est de plus en plus difficile à mettre en place. Pourtant, face au morcellement identitaire de la société contemporaine, de tels échanges n’ont peut-être jamais été aussi nécessaires.

Par Aurélien Tillier    www.revuedesdeuxmondes.fr

 Juive et républicaine. L’école Maïmonide, de Joseph
Voignac, éd. L’Antilope, 2022, 256 p., 21€.

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