Erik Orsenna. La terre a soif. Fayard, 2022.

Impossible de rester indifférent au problème de l’eau après avoir lu ce vigoureux plaidoyer en faveur d’une reprise en main de nos ressources hydrauliques. En effet, que se pas serait-il si notre planète venait à manquer d’eau, un jour ? Le problème est que ce jour se rapproche de plus en plus de nous, même si de vastes efforts sont déployés pour y faire face.. Notre bon académicien, breton d’origine, a toujours aimé l’eau, les fleuves, les rivières et les lacs. Et son alerte est un savoureux mélange entre une approche poétique et une mise en garde parfois catastrophiste. Le livre se lit bien et ne souffre pas de tous ces défauts qui accablèrent les écologistes classiques. Insupportables après cinq minutes de conversation ou de lecture…
Voici une citation de ce beau livre, le meilleur plaidoyer que je connaisse en faveur de cette eau vivifiante, garante que nous ne mourrons pas de faim ni de soif. Sauf si nous ne prenons pas garde à ce qui nous attend :
Gardant en mémoire ces leçons, je commençai mon tour du monde. Élève perpétuel, je vois des professeurs partout. Je ne doutais pas que le Danube et le Nil, le Mékong, l’Amazone et tous leurs confrères g géants m’attendaient pour continuer à m’apprendre la Vie. Jamais je n’avais été joyeusement entouré par une telle soif de savoirs
Orsenna parle de l’eau avec passion mais aussi avec mesure. Il n’invective personne, ne menace personne, mais s’adonne calmement à ce qu’il considère être une opération de sauvetage de nos fleuves, de nos rivières et de tout plan d’eau. L’eau est inséparable du climat lequel subit depuis quelque temps un véritable dérèglement : les canicules succèdent aux inondations, ou l’inverse, les rivières que l’on traversait à pied sec, selon les saisons, entrent en crue sans crier gare. Or, la terre a soif, c’est bien vrai et on ne peut plus rester chacun, seul dans son coin : comme le rappelle le livre de l’Ecclésiaste (8 ;1), 7 Tous les fleuves vont à la mer, mais la mer n’est pas remplie et ils continuent d’aller vers leur destination…
La in du verset n’est pas en contradiction avec ce que l’on dit car, en effet, les courants marins finissent, hélas, par engloutir le littoral de certains pays.
Quand on parle si éloquemment des fleuves et des océans, on ne peut éluder le problème de la pollution. On nous parle ici d’une opération de ramassage de plastiques dont le volume est effarant. Et il y a aussi les microparticules qui n’épargnent pas les eaux. Toutes ces nuisances sont préjudiciables à la santé des hommes mais aussi des végétaux dont ils ont un besoin vital.
Puis l’auteur nous entraîne dans une revue des grands fleuves européens, notamment en tout premier lieu le Danube qui traverse et irrigue un grand nombre de pays riverains. Souvent, les différents pays sont appelés à unir leurs efforts transfrontaliers pour aboutir à quelque chose de concret. Mais là aussi, la bureaucratie n’a pas baissé les bras et complique de son mieux les efforts des volontaires.
L’histoire des grands fleuves est souvent précédée par leurs mythes ; c’est le cas de La Lorelei dont on lit ici un résumé bref mais émouvant. Heinrich Heine en a fourni un poème que même les Nazis ont bien apprécié tout en occultant le nom juif de son auteur ; les Nazis ont parlé d’un auteur inconnu (unbekannter Schriftsteller). En aucun cas ils ne voulaient tresser des couronnes à un poète d’origine juive.
Il existe aussi un autre cas où le mythe s’est noué autour de certaines traditions, comme dans Der Rattenfänger von Hameln ( (Le joueur de flûte ou le dératiseur, de Hameln). La ville avait requis les services d’un magicien capable de noyer dans le fleuve tous les rats qui infestaient la ville de Hameln. L’homme a débarrassé la cité de ses bêtes indésirables mais les magistrats locaux n’ont pas respecté leur part du contrat… Par vengeance, il attira par sa flûte et noya tous les enfants dans le fleuve… (la Weser)
Voici une citation qui va dans le même sens :
«Depuis des millénaires, les eaux nourrissent les populations, mais aussi les mythes qui forgent nos imaginaires. Les premières civilisations urbaines sont nées dans les bassins de l’Euphrate, du Tigre et du Nil. Les fleuves étaient alors conçus comme des personnalités divines. Ces premières villes, déjà confrontées au problème de la gestion de la ressource en eau et de la bonne gouvernance offrent un écho saisissant aux enjeux contemporains».
Ici, l’eau nous administre une leçon d’éthique : il faut tenir sa promesse, honorer sa parole, faute de quoi l’eau se transforme parfois en arme redoutable : double noyade ; d’abord des rats et ensuite, des enfants de la ville.
Pour que ce livre La terre a soif atteigne ses objectifs, son auteur étend sa passionnante enquête aux grands fleuves du monde entier. On se confronte parfois à des développements techniques expliquant que l’eau peut être source d’énergie, d’électricité et parcourue par des barrages qui transforment les paysages.
Erik Orsenna évoque en quelques pages le problème du Jourdain, fleuve mythique s’il en est et parle à juste titre, dans ce cas précis, de la géopolitique de l’eau. Par cette formule, il est fait allusion à la situation compliquée, à l’intrication de cette eau pour trois partenaires qui s’ignorent de plus en plus, ou de moins en moins, condamnés à se partager une précieuse ressource devenue de plus en plus rare. Mais la faute n’est guère imputable à l’État d’Israël qui a mis tant de décennies à se faire reconnaître par des voisins qui s’étaient juré sa perte. Que de temps perdu, mais gageons que les uns et les autres sauront apprendre la paix avec des voisins jadis belliqueux. Enfin, pour la civilisation judéo-chrétienne, il n’existe pas de fleuve plus sacré, plus mythique que le Jourdain.
Ne quittons pas cette région si malmenée par le fanatisme des hommes, et suivons E.O. qui se penche sur l’autre curiosité du coin, la Mer morte. Cette partie du globe, la plus basse, est citée dans le livre de la Genèse, au sujet des deux villes pécheresses, anéanties, nous dit-on, par une pluie de soufre et de feu, tant les actes de leurs habitants étaient condamnables.
Mais notre touriste marin ne s’en tient pas là ; il nous insuffle sa volonté de partir au plus vite à l’assaut des fleuves de certains pays qu’il n’a pas pu visiter de près.
L’eau, c’est la vie, nous dit le vieux dicton hébreu : Mayim zé hayyim. La plupart des civilisations mortes prématurément ont souffert d’un manque d’eau, pour boire, arroser leurs champs, bénéficier de l’eau de pluie. La tradition juive partage les saisons en deux : l’été et l’hiver. IL y a toute une liturgie qui sollicite la bonté divine afin qu’elle distribue la quantités d’eau nécessaire et n’omet pas d’ajouter que l’on nous protège des crues et des inondations.
Ce livre m’a beaucoup appris mais je fais déjà assez long. Je suis contraint de m’arrêter. J’en recommande chaleureusement la lecture, même si certaines pages sont très techniques. Erik Orsenna réussit à nous communiquer sa passion pour l’eau. Pour la Vie.
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

2 Commentaires

  1. Le probème est que nos politiciens ne font rien que de mettre des rustines. Dessaler l’eau devrait etre une priorité mais peu de pays sauf Israel anticipent la penurie d’eau. Nos leaders sont des nuls

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