Stefan Zweig (1881-1942) ecrivain autrichien, ici vers 1912 --- Stefan Zweig (1881-1942) austrian writer, here c. 1912

Mathilde Aycard & Pierre Vallaud, Stefan Zweig, l’impossible renoncement. Fayard, 2022.

Qu’est-ce qui justifie un tel sous titre ? On peut le découvrir tout au long de la lecture de cette belle biographie, mais on le trouve aussi très bien résumé à la fin de ce volume : sans un certain nombre de choses, d’idées, d’éléments vitaux, Stefan Zweig ne pouvait pas vivre. On lui a demandé de renoncer à son essence culturelle germanique, son Autriche natale venait d’être rayée de la carte suite à l’ Anschluss : légalement ce pays n’existait plus en tant que tel, il venait d’être avalé par son puissant voisin avec lequel il partageait tant de choses. Enfin, cette triple disparition culturelle, politique et linguistique compliquait encore un peu plus son comportement à l’égard de ses origines juives.
Un point qu’il est très délicat de traiter car l’auteur lui-même n’était pas très au clair avec lui-même. Un exemple parmi tant d’autres, le statut dans son œuvre de cette poignante nouvelle, Im Scheée (Sous la neige) qui relate les persécutions sanglantes que subit un village habité par des juifs. Pour échapper aux glaives de leurs poursuivants, ils préfèrent mourir, ensevelis sous la neige. A moins que ma mémoire ne me trompe, Stefan Zweig n’a pas repris cette nouvelle dans le cadre de ses œuvres complètes… Et pourtant, il était très proche de deux sionistes de choc Théodore Herzl (Neue Freie Presse) et Martin Buber (Die Welt). Ces deux hommes ont accueilli ses articles dans les colonnes de leurs journaux. Dans sa belle et émouvante autobiographie, (Le monde d’hier), mais qui ne dit pas toujours la vérité, ) Zweig illustre bien les doutes qu’il entretient sur la compatibilité, réelle ou supposée, entre l’identité juive et la culture européenne.
C’est un imposant ouvrage de qualité que les deux auteurs présentent au public acquis à l’œuvre si foisonnante et si fascinante de Stefan Zweig, martyr de la politique suicidaire européenne. Un auteur qui a excellé dans l’art de la nouvelle et des romans historiques. Un homme qui nous a dévoilé son courage mais aussi son espoir de voir son Europe natale sortir renforcée et revigorée de l’épreuve satanique et délétère du nazisme. Hélas, s’il n’avait pas mis fin à ses jours, ce grand écrivain aurait certainement reçu le Prix Nobel de littérature ou de la paix, au sortir de la guerre, emboitant le pas à ses deux collègues germanophones Hermann Hesse (Le jeu des perles de verre) et Thomas Mann (Doktor Faustus).
Mais le désespoir a fini par prendre le dessus puisque le suicide eut lieu en 1942, si loin de chez lui, de son Autriche natale, et de sa culture européenne, au Brésil, où il avait été accueilli avec tous les égards dus à sa célébrité de grand écrivain, traduit en tant de langues. Un destin tragique à bien des égards. La couverture de ce beau livre reproduit la photo de deux suicidés : Zweig en personne portant cravate et chemise boutonnée jusqu’au cou et sa femme Liselotte Altmann, fille de grand rabbin, au début secrétaire de l’écrivain avant de devenir sa compagne
Dans la mort ils se tiennent par la main. Loin de son public, Zweig ne pouvait plus vivre. Quelle tristesse.
Dans ce même lieu, j’ai maintes fois parlé de Zweig ; et à chaque fois, on découvre une nouvelle facette du personnage. Peu de spécialistes ont tenu compte des problèmes que lui posait son identité juive. Pourtant, dans l’un de ses premiers échanges avec Romain Rolland, il demandait que l’on prenne soin de ces pauvres juifs coincés en Europe centrale et orientale, entre des belligérants qui refusaient de les accueillir. Buber a grandi en Galicie autrichienne et Zweig le savait, d’où sa requête auprès de R. Rolland d’intervenir en leur faveur. Mais l’auteur de Jean-Christophe lui répond qu’il faut se montrer Weltbürger, citoyen du monde…
Pour un tel écrivain qui se voulait ouvert au monde entier, l’identité avait un sens. Il le démontrera peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en donnant des conférences publiques aux États Unis et en organisant des collectes au profit des personnes déplacées. Je revendrai plus bas succinctement sur le problème de la judéité de l’auteur.
Avec cet ouvrage sur Zweig, nous tenons une vraie biographie du personnage ; les auteurs nous introduisent dans son univers familial, ses relations, et nous le montrent avançant presque pas à pas pour devenir ce qu’il est t devenu. On voit, par exemple, combien le jeune Zweig s’est ennuyé au lycée, tout le mal qu’il s’est donné pour acquérir le titre de docteur dont les pays germaniques ont toujours été très friands ; et chez Zweig, c’est le désir si fort de complaire au vœu de ses parents d’avoir un fils paré du titre de Herr Doktor . Et pourtant cette thèse sur Hippolyte Taine ne sera jamais publiée…
Cet ouvrage que nous tenons entre les mains fera date, bien qu’il ne fasse aucune révélation fracassante, tout ou presque était connu de cet auteur. Mais c’est le projet de l’ensemble qui constitue le principal mérite de l’œuvre. On voit comment Zweig a su s’accommoder des grands maîtres de la république des arts et des lettres. Comment il s’est rapproché d’eux, se muant de son propre chef en leur agent littéraire, organisant des réceptions, des conférences et des rencontres… Il sut se rendre indispensable (en allemand : (er machte sich beliebt und nützlich)
Dans cette vaste première partie, intitulée l’élan, le lecteur attentif appréciera le récit détaillé de l’idylle qui va se nouer entre l’auteur et celle qui sera sa femme légitime, Frédérique von Winternitz. On suit les différentes étapes de leur passion, même si Zweig ne se convertira jamais à la fidélité conjugale. Et son amoureuse s’en rendra compte, sans jamais exiger une conduite rigoureuse, tant cela allait bien au-delà des capacités propres de son mari. Quand il travaillait sur des sujets assez ardus, une fois son pensum achevé, Zweig allait au Prater choisir parfois deux jeunes prostituées pour se détendre. Même de passage à Paris ou ailleurs, il agissait de la même façon. Sans vouloir anticiper, il faut dire que c’est Frédérique qui a choisi la collaboratrice de son mari, Liselotte Altmann, en toute connaissance de cause : elle a fini par prendre sa place. Frédérique était elle-même issue d’une famille Burger d’origine juive. Quand elle se sentit attirée, conquise par l’écrivain, elle était déjà mère de deux filles et pas encore juridiquement séparée de son époux.
La Première Guerre mondiale fut un véritable suicide collectif des puissances européennes. Les intellectuels, les hommes de culture durent choisir leur camp et pour Zweig, ce ne pouvait être que l’Allemagne, même si cela lui attira une sèche répartie de la part du pacifiste Romain Rolland. Il y eut tant de rebondissements dans cette affaire, tant d’accusations jus fiées ou non, mais il y eut aussi des traumatismes comme le bombardement par les Allemands de la cathédrale de Reims… La correspondance entre Rolland et Zweig évoque des actes barbares dont les belligérants se seraient rendus coupables. Les amitiés des uns et des autres furent soumises à rude épreuve. Fidèle à sa méthode, Zweig joue les intermédiaires, après avoir un peu assoupli son adhésion enthousiaste à la cause de l’Allemagne. C’est ainsi qu’il traduisit un article de Rolland, paru dans le Journal de Genève : La haine de l’ennemi et l’amour du prochain… C’est dire combien les idéaux de la culture européenne étaient mis à mal. Les idées fusaient de toute part pour mettre un terme au bain de sang. Zweig a proposé l’installation d’un parlement moral, chargé de conduire à la fin du conflit. Qui ne vit jamais le jour.
Je découvre ce passionnant ouvrage que Zweig et Ernst Lissauer se connaissaient, L’auteur du chant de haine contre l’Angleterre était amoureux fou de Frédérique qu’il assiégeait d’une cour assidue. Je ne connaissais Lissauer, juif partisan de l’assimilation à l’ethnie allemande, que par son débat avec Moritz Goldstein dans la revue Kunstwart, en 1912. Lissauer fut aussi décoré par Guillaume II de l’ordre de l’Aigle Rouge (der rote Adler). C’est dire que Frédérique n’attirait que des hommes célèbres…
Comme tant d’autres artistes et écrivains, la Première Guerre mondiale a contraint Zweig à certaines reformulations de sa pensée, notamment vis-à-vis du pacifisme dans lequel il bascule en écrivant La tour de Babel. On peut parler d’une évolution personnelle, mais un autre élément extérieur n’est pas à négliger, l’influence de Romain Rolland qui fut l’auteur de la fameuse expression, Au)dessus de la mêlée.
Mais ce compte-rendu commence à être un peu long et je souhaite le conclure par quelques réflexions sur la question juive et la nature de cette autobiographie de l’auteur, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen…
En ce qui concerne le judaïsme, en tant que religion, culture ou nationalité, il n’est pas insensé de dire que l’auteur a beaucoup varié sur des thèmes qui le concernaient au plus profond de son être. C’est un jeu d’attirance / répulsion. Mais il n’a jamais tenté d’occulter ses origines ni de changer de religion.
En ce qui concerne l’autobiographie, je dirais qu’il s’agit d’un adieu au monde et à ses turpitudes, bien plus que le reflet fidèle d’un vécu hors du commun. Un peu comme Poésie et vérité de Goethe (Dichtung und Wahrheit) Je ne pense pas que Zweig admettait ou prônait la parfaite compatibilité de l’identité juive et de la culture européenne…
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

 

Après une suspension de deux ans, suite à la pandémie du Covid, les conférences mensuelles de Maurice-Ruben HAYOUN reprennent à la Mairie du XVIe arrondissement salle des mariages, à commencer du jeudi 15 septembre 2022 à 19 heures. Pour obtenir le programme annuel, contactez hayoun.raymonde@wanadoo.fr ou le numéro suivant : 0607647393.

1 COMMENTAIRE

  1. Stéphane Zveig était un fabuleux écrivain , deux livres , que j’ai trouvé extraordinaire « La pitiè dangereuse » et « Marie Stuart » , ce dernier à lire pour mieux comprendre le royauté britannique.

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