Rachid Benzine, Voyage au bout de l’enfance. Le Seuil, 2021

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Détrompez vous en imaginant je ne sais quoi derrière ce titre énigmatique qui évoque un texte si célèbre… Mon ami Rachid Benzine qui affûte ses talents de littérateur dans ce nouveau roman si poignant si émouvant, évoque l’assassinat de toute une génération de jeunes musulmans embrigadés, contre leur volonté, par la propagande de Daesh et conduits à perdre, par les rimes commis, l’innocence qui est celle de tous les enfants du monde.

En lisant ce beau roman qui relate si clairement les graves avanies de tant de couples, convertis à l’islam de fraîche date, partis rejoindre l’État islamique et contraints de déchanter une fois sur place, dans la zone irako-syrienne, presque sans espoir d’échapper à la folie meurtrière de leurs geôliers…

Dès les premières lignes je me suis souvenu d’une phrase tirée du précédent roman de Rachid, Dans les yeux du ciel… qui se lit ainsi : Ils sont voté pour la démocratie et ont récolté l’enfer. Cet enfer, le narrateur, encore très jeune lorsque ses parents lui dévoilent à la dernière minuté leurs intentions d’aller vivre à l’ombre des amis de l’islam, il en parle souvent dans le discours des idéologues de l’État islamique : quiconque ne vit pas selon les commandements de cet islam politique rôtira en enfer, comme tous les infidèles, al-kouffar.

Le roman est construit sur des histoires vraies : des couples de bons Français, déchristianisés, retrouvent dans leur nouvelle religion des valeurs chaleureuses dont ils ont été privés dans une société en voie de déshumanisation. Mais ici, le narrateur vit dans la peau d’un enfant qui adore la littérature française, écrit des poèmes qui forcent l’admiration, même de son professeur de français qui prévoit pour son brillant élève un grand avenir.

Mais voilà, ce combat entre la culture européenne d’une part, et l’identité islamique, d’autre part, se conclut par la défaite de la première. Le défi est bien développé : alors que notre narrateur doit réciter ses poèmes devant tous ses camarades réunis le lendemain, ses parents l’informent mystérieusement que toute la famille doit partir en voyage. L’enfant est pris au piège, le piège de l’islamisme va se renfermer sur lui alors que le jour prochain devait être son jour de gloire… Symboliquement, c’est une famille qui tourne le dos au bonheur, à la culture et en gros à l’intégration. La famille ne sait pas encore que le rêve de l’État islamique est en réalité un cauchemar où la violence régit toutes les relations et où le fanatisme religieux est roi..

Ce roman instruit le procès d’une vaste tromperie dans laquelle de vastes pans de la communauté musulmane mondiale a perdu beaucoup de plumes, si j’ose parler ainsi. C’est une régression incroyable tant au plan local que mondial. Puisque l’État islamique auto-proclamé a abusé de la crédulité des masses arabes, leur faisant miroiter la pérennité d’un califat .. L’aube de la domination de l’islam sur le monde entier était censée se lever.

Évidemment, c’est du roman, mais du roman qui s’inspire de faits réels. On voit comment la société musulmane sous l’islamisme triomphant bafoue les lois les plus élémentaires de la société civile. La délation et l’arbitraire dominent tout. Les enfants, embrigadés dans les lionceaux du califat, sont appelés à commettre des crimes innommables. J’ai trouvé insupportable, au-delà de la tolérance humaine la plus simple, les descriptions d’exécutions de masse par les hommes de Daesh. Cette scène représentant des hommes vêtus de combinaisons oranges, à genoux, les mains liées derrière le dos, exécutés un à un par des enfants qui leur tirent une balle dans la tête. Et lorsque la pression est trop forte pour ces enfants et qu’ils craquent, leurs bourreaux les traitent d’incapables et de mauviettes, leur affirmant que pour expier cette faute impardonnable, ils devront se faire exploser dans un groupe de pèlerins chiites…

C’est l’horreur absolue. Mais l’auteur ne s’en tient pas là, il poursuit aussi son récit en parlant de ce qui se passe dans les camps après la chute de l’État islamique. On est surpris de voir que les camps de l’ancien Daesh, reconvertis en camps de prisonniers sous bonne garde de combattants kurdes, abritent des femmes fanatisées qui font régner la terreur autour d’elles. La mère du narrateur doit se cacher pour appeler au téléphone ses parents en France. Et puis, il y a les difficultés de la vie quotidienne ; les interminables files d’attente pour obtenir des denrées alimentaires, synonymes de la survie des familles.. La description de la vie dans ces camps est traumatisante. Les vainqueurs de Daesh veulent retrouver les alliés des bourreaux et tout le monde subit des interrogatoires musclés. Même le narrateur n’y échappe pas en raison de son jeune âge ; il lui faut dissimuler son appartenance, à son corps défendant, aux lionceaux du califat de sinistre mémoire.

De tels enfants n’ont pas connu l’innocence naturelle qui appartient à leur classe d’âge. Mais il y a aussi des raisons d’espérer : par exemple, le narrateur se lie d’amitié avec l’un des gardiens kurdes du camp qui le prévient de tout danger susceptible de le menacer. C’est encore lui qui le fait échapper à une possible amputation de la jambe en stoppant la gangrène qui pourrait s’étendre au reste du corps. On est heureux de constater qu’il reste encore un zeste d’humanité dans un univers concentrationnaire aussi déshumanisé.

On apprend aussi bien des choses sur la conception de la famille selon Daesh : le père du narrateur meurt au combat et aussitôt sa mère est contrainte d’épouser un autre homme ; et cela se reproduira maintes fois, sans que son avis ne soit demandée à la principale intéressée… Ces maris fugaces ne sont pas tous très tendres avec le narrateur qui subit parfois de mauvais traitements.

J’ai particulièrement apprécié la volonté de cet enfant de vivre envers et contre tout : il propose ses menus services autour de lui dans le campa, il fabrique des marionnettes avec des morceaux de bois afin de réintroduire un peu de rire et de bonne humeur dans la vie de tous ces réprouvés. Et l’heure de la délivrance va bientôt sonner. Le retour sous des cieux plus cléments finit par se produire. Les forces de la vie et de la joie reprennent le dessus.

Il s’agit d’un roman, certes, mais qui véhicule des enseignements dont nous devons tous tenir compte. Comment se fait-il que le message des fanatiques, des intolérants, des barbares, éclipse les rayons de l’humanisme et de la culture ? Comment expliquer que des gens plutôt bien intégrés dans la société européenne quittent tout, du jour au lendemain, aiguillonnés par les sirènes de l’inhumanité ? C’est peut-être cela que ce beau roman veut nous faire comprendre.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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