Jean-Christophe Brisard, Le livre d’or d’Hitler
Des diplomates au cœur du IIIe Reich (Fayard)

Maurice-Ruben Hayoun le 21.10.2020  7h15

Voici un livre étonnant par son originalité. Il fallait vraiment y penser ! Il n’en est pas moins solidement documenté, bien rédigé et plein d’aperçus parfois stupéfiants.

En effet, il fallait y penser et le sous-titre (des diplomates au cœur du IIIe Reich) nous en dit plus. Commençons par le commencement.

Pour ceux qui n’en sont pas très familiers, la signature du livre d’or est le fait d’invités de marque à des cérémonies ou à des dîners officiels. Si vous êtes invités par un ambassadeur, dans a résidence privée, il est de tradition de laisser un petit mot gentil à l’intention de l’hôte et de l’hôtesse, en écrivant lisiblement ses nom, prénom et le pays ou l’institution que l’on représente.

Et dans le cas qui nous occupe, il s’agit de l’Allemagne hitlérienne qui a déclaré la guerre au monde entier mais que certains pays n’en continuent pas moins de ménager en recommandant à leurs représentants sur place à Berlin d’honorer de leur présence les invitations officielles des gouvernants nazis, comme par exemple au mois d’avril 1939, jour anniversaire du Führer qui a tout juste cinquante ans.

Jusqu’ici rien d’extraordinaire ; mais il y avait un homme à la même époque qui avait passé un pacte avec l’Allemagne nazie (pacte germano-soviétique) tout en s’en méfiant comme de la peste ! Il s’appelait Joseph Staline…

Et lorsque la fin des Nazis fut très proche, il avait recommandé à ses forces spéciales, proches du bunker d’Hitler à moins de deux mètres, de chercher et de préserver un beau livre, ce fameux livre d’or où figuraient les nonos et qualités de ces diplomates qui avaient dégusté champagne et petits fours dans les gigantesques salons de la nouvelle chancellerie du Reich. Les ordres furent exécutés à la lettre. Les pires sanctions avaient été brandies au cours où manquerait la moindre page…

Staline voulait exiger des comptes de ces pays qui avaient soutenu le Reich allemand alors que l’URSS n’avait pas même le temps d’enterrer ses millions de morts. Et l’Histoire nous a appris que le maître du Kremlin n’était pas homme à pratiquer le pardon des offenses, bien qu’il fût séminariste dans sa jeunesse…

Le livre de Brisard s’ouvre sur un rassemblement de quelques diplomates déchus qui jouent au paltoquet et se croient encore au temps de leur splendeur, notamment un général thaïlandais, qui représentait à Berlin son pays et qui disait d’Hitler, après un bref entretien avec lui, que c’était un gentleman Un petit groupe de ces diplomates sont dons réunis dans un immeuble minable, surveillés par un moujik en armes, qui semble collectionner les montres précieuses qu’il a volés à des victimes consentantes.

Mais l’auteur ne s’en tient pas à des descriptions extérieures ; il évoque aussi les restrictions raciales imposées aux juifs, les réserves de la Suisse à l’égard des réfugiés qui voudraient bien s’y rendre, etc…

Bref, tout cela n’est pas très glorieux. Même les conférences internationales réunies pour alléger les souffrances des réfugiés (on évite le mot juif pour ne pas vexer Hitler…) ne décident rien et les USA, aujourd’hui grands alliés et amis d’Israël, ont drastiquement réduit le nombre de visas pour rallier l’Amérique.

On ne voulait pas accueillir chez soi toute la misère du monde. Pour émigrer, il fallait prouver qu’on avait des moyens de subsistance ou une famille d’accueil. Mais les Nazis avaient permis que les juifs émigrent tout en laissant toutes leurs économies derrière eux.

Un seul état se déclara prêt à accueillir près de cent mille juifs, la république dominicaine mais cette admission était liée à des conditions assez difficiles à respecter : s’installer dans des parties de la jungle, s’investir dans l’agriculture, bref apporter leurs concours au développement du pays.

L’auteur traite de manière très détaillée un curieux épisode de l’avant-guerre et concernant encore et toujours les juifs. Lors de la fameuse réception en l’honneur des cinquante ans d’Hitler, l’ambassadeur d’un petit état fantoche, la Mandchoukouo, pays créé de force par l’envahisseur japonais, est approché par un haut fonctionnaire du ministère des affaires étrangères qui lui fait part de la volonté de son ministre von Ribbentrop de le recevoir pour lui parler.

On apprend que les Nazis veulent envoyer tous les juifs d’Allemagne dans ce lointain pays… Les travaux préliminaires sont lancés et on atteint jusqu’à cent mille visas… Et même Staline accorde la permission de traverser l’URS pour se rendre dans ce pays lointain.

En fait l’ambassadeur à Berlin n’avait pas son mot à dire puisque les japonais, puissance occupante avaient déjà donné leur accord aux Allemands.

Alors que les choses vont bon train, le processus s’arrête soudainement, mais le consultai du Mandchoukouo continue de délivrer des visas.

Von Ribbentrop, accompagné de son secrétaire d’état von Weizsäcker (dont un fils deviendra président de la République Fédérale d’Allemagne) signifient sèchement à la légation que les Nazis entendent régler la question juive autrement.

On devine hélas , comment : par des déportations et des exterminations massives.

Mais revenons à l’axe central du livre : Les diplomates ainsi réunis sont conduits sans ménagement vers la gare où, enfermés dans des wagons à bestiaux ils auront droit à un voyage de vingt jours sans pouvoir sortir. Leurs geôliers leur font croire qu’ils seront plus en sécurité à Moscou qu’à Berlin où plus aucun immuable n’est debout, tout n’est que champs de ruines..

Mais qui étaient ces diplomates ? Il est question d’une cinquantaine de pays à l’époque puisque tant d’autres n’existaient pas encore ou subissaient la colonisation. Donc, pour le régime nazi, pouvoir compter sur quelques pays amis ou complices était bienvenu et rompait l’isolement grandissant de l’Allemagne nazie..

Je ne peux pas reprendre dans le cadre d’un compte rendu tout ce que j’ai appris dans ce livre, je préfère me concentrer sur ce qui s’est passé à Moscou lors des interrogatoires menés par les hommes du NKVD.

C’est bien connu, l’esprit allemand va toujours au bout de sa tache. C’est la fameuse Gründlichkeit germanique que ces chers diplomates ont connue avec admiration durant leurs séjour en Allemagne. Un exemple : lorsque l’écriture était illisible dans le livre d’or d’Hitler, les fonctionnaires du protocole prenaient soin de le transcrire en marge…

Les invités, sans le savoir, allaient le payer fort cher, parfois par de longues années d’internement en Sibérie et pour quelques uns, même de leur vie. Comme annoncé plus haut, Staline ne pardonne pas.

Ce livre s’attarde un peu sur le cas d’un jeune suisse, un certains Maurice Bavaud qui tentera d’assassiner Hitler et qui ne sera arrêté qu’à la suite d’un d’un banal contrôle routier ou ferroviaire : il n’avait pas de billet de train sur lui mais hélas avait conservé sur lui son pistolet.

L’ambassadeur suisse à Berlin M. Fröhlicher, qui ne faisait que ralentir les protestations de son gouvernement contre les Nazis, refusa de rendre visite au prévenu qui sera finalement condamné à la peine capitale et exécuté à la prison de Plötzensee où se trouvait la guillotine.

Cet exemple montre bien la lâcheté et la servilité des puissances face aux horreurs des Nazis. Fröhlicher était obsédé par la crainte de courroucer les Allemands qui n’auraient alors fait qu’une bouchée de la petite Suisse. Il fallait absolument ménager Hitler en calmant les ardeurs de la presse suisse qui se voulait libre… Et ne cachait rien de la nature scélérate du régime hitlérien.

On sait que les Nazis n’avaient pas leur pareil pour instrumentaliser l’art et la culture. Et notamment le cinéma ; c’est ainsi qu’ils prirent dans leurs filets un célèbre artiste, nommé Heinrich Georges. Il joua dans un bon nombre de films nazis et devint l’obligé de Goebbels. Mais à la fin de la guerre il dut rendre des comptes, notamment aux Soviétiques. Il a tristement fini sa vie dans un camp de prisonniers soviétiques. Ce qui montre que la chasse à l’homme n’épargnait personne.

Ce livre reconstitue de son mieux les caractères de certains diplomates ayant joué un rôle crucial ; par exemple, le nouvel ambassadeur soviétique à Berlin et son jeune adjoint, qui furent tous deux confrontés à une grave décision : contredire les prévisions de Staline ertlui expliquer que les Nazis allaient attaquer l’URSS plu tôt que ce qu’il avait lui-même prévu. Staline pensait à 1943 ? On assiste aussi à d’étranges révélations de hauts gradés allemands qui informent leurs homologues soviétiques que Hitler n’est pas fiable et qu’il compte bien attaquer leur pays au plus vite.

Certains aspects peu connus de la politique étrangère du royaume de Suède, prétendument neutre, sont mis à nu. Était-ce la peur de la violence Nazie ou une certaine attirance pour ce régime ? On est en droit de se poser la question puisque Hitler exigeait un droit de passage pour ses troupes et la violation sans danger de l’espace aérien d’un pays libre et souverain.

Et en fin de compte, l’Allemagne a même pu se servir du réseau ferroviaire suédois… Sans même parler du dangereux transfert des soviétiques quittant le territoire allemand, sous le contrôle de ces même Suédois…

Impossible de revenir sur tous les points soulevés par ce beau livre, notamment la vérité sur les rapports entre l’Allemagne hitlérienne et le Vatican.

Est ce que le Saint-Siège était derrière l’attentat de juillet 1944, même de manière indirecte ? Pourquoi certains diplomates, notamment de pays phagocytés par Hitler ont ils disparus sans laisser de trace ?

Dans ce volume on peut scruter la copie de toutes les pages de ce livre d’or d’Hitler. On est parfois trahi ou desservi par ses propres soins : les Nazis avaient une telle religion du détail et la grande précision qu’ils ont donné à leurs ennemis des verges pour les battre après leur terrible défaite. Preuve qu’il existe tout de même une justice immanente.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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