Finkielkraut et BHL, le dialogue devenu impossible des disciples de Levinas.

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« Levinas mérite mieux. » 24 octobre 2021. Invité du « Grand Rendez-Vous », l’émission politique diffusée sur Europe 1 et sur CNews, Alain Finkielkraut vient de passer plus de vingt minutes à défendre l’obsession identitaire d’Eric Zemmour. Le philosophe lui a reconnu « le mérite de l’extrême ­sincérité », celui de « désigner le problème », et encore celui de « mettre la question de la France que nous voulons au cœur du débat de l’élection présidentielle ».

Arrive le moment de la pause publicitaire. Tout semble avoir été dit sur le polémiste d’extrême droite qui, à l’époque, n’est pas encore candidat, mais voici qu’Alain Finkielkraut plonge le nez dans ses fiches et se lance dans une longue citation du « Bloc-notes » de Bernard-Henri Lévy, paru dans Le Point du 14 octobre, à propos du même Zemmour : « Je le vois piétiner tout ce qui, dans le legs juif à la France, relève de la morale, de la responsabilité pour autrui ou de cet ancien et beau geste qui dessina, jadis, la lumineuse figure de l’étranger sur la terre et qui devrait nous inspirer dans notre hospitalité face aux migrants. »

Finkielkraut relève les yeux. « Là, souligne-t-il, Bernard-Henri Lévy se réfère implicitement à la haute pensée d’Emmanuel Levinas. Alors, moi, je vais dire une chose très claire : Levinas mérite mieux. La sagesse de l’amour, ce n’est pas le prêchi-prêcha du pape François. Donc je ne veux pas que le judaïsme enrobe de son prestige la morale de conviction qui n’est qu’un narcissisme, une posture éthique. »

La journaliste Sonia Mabrouk préfère relancer sur la petite querelle que sur la grande philosophie, buzz oblige : « A bon entendeur ! », s’amuse-t-elle. « Non, ce n’est pas contre Bernard-Henri Lévy lui-même, se récrie Alain Fin­kiel­kraut, faussement ennuyé. C’est cette manière de mobiliser le judaïsme là où, à mon avis, il n’a rien à faire. »

Une influence sur toute une génération de philosophes

Il est peu probable que le nom et la pensée d’Emmanuel Levinas soient familiers au grand public. En revanche, celui-ci est ­coutumier des polémiques, puisque c’est désormais dans les médias que s’affrontent les penseurs du XXIe siècle. Dans cette arène qui va de la télé aux réseaux sociaux, l’excès est la clé du succès.

Pourtant, les mêmes qui s’outragent aujourd’hui se sont appréciés hier. Pendant quelques années, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy ont même réussi à dialoguer, portés au-delà de leurs divergences par un même attachement à la pensée du philosophe Emmanuel Levinas. Au sein de l’Institut d’études lévinassiennes (IEL), qu’ils ont contribué à fonder à l’aube du nouveau millénaire, Finkielkraut et BHL ont ainsi participé à une aventure intellectuelle ambitieuse sur la spécificité de la pensée juive.

Avant que la médiatisation ne prenne le pas sur la réflexion et que le temps ne transforme l’Institut en chapelle pour initiés, de grands intellectuels s’y sont exprimés, se sont accordés parfois, ont divergé souvent, sans jamais transformer le débat en pugilat. Une réussite, donc, d’autant plus paradoxale qu’elle s’est nouée autour d’un esprit peu connu du grand public, qui n’a pas bénéficié de l’aura extatique d’un Jean-Paul Sartre ni de la cour empressée d’un Michel Foucault.

Emmanuel Levinas est l’une des figures majeures de la philosophie du XXe siècle. Né en 1905, juif d’origine lituanienne, il quitte la Russie après la révolution d’Octobre, fuyant l’antisémitisme. Naturalisé français au début des années 1930, il enseigne la philosophie et participe à introduire en France la lecture de Heidegger. Mobilisé en juin 1939, prisonnier quelques mois plus tard, il passe la guerre en déportation dans un stalag et découvre, à son retour, que presque toute sa famille restée en Lituanie a été massacrée par les nazis.

Alain Finkielkraut, Benny Lévy et Bernard-Henri Lévy, sous la figure du philosophe Emmanuel Levinas, réunis lors de l’inauguration de l’Institut d’études lévinassiennes, à Jérusalem en 2009

La Shoah conduit ce grand lecteur du Talmud et de la Torah, qui s’est toujours défini comme « un juif pratiquant la philosophie » plutôt que comme « un philosophe juif », à redéfinir la notion d’éthique. Toute sa vie, inspiré par le chaos du siècle, Levinas, professeur à la Sorbonne, directeur de l’École normale israélite orientale de Paris, s’est interrogé sur l’altérité, la responsabilité, sur ­l’hospitalité et sur la phénoménologie de l’amour. Il a influencé une génération de philosophes, parmi lesquels Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy.

Des querelles qui divisent toute la communauté juive

L’héritage du maître fait rarement consensus chez les disciples. Emmanuel Levinas n’échappe pas à la règle… Entre Finkielkraut et BHL, la parenthèse enchantée du dialogue est close depuis longtemps – la joute médiatique apporte bien plus de satisfaction narcissique, et Éric Zemmour n’est que la dernière occasion de mettre en scène leur divergence d’interprétation. Aux yeux de Finkielkraut, le candidat ultraconservateur, qui se sert notamment de sa judéité pour ­porter une parole historique ­révisionniste, ne contrevient à aucune des valeurs philosophiques du judaïsme.

Aux yeux de Bernard-Henri Lévy, au contraire, ces valeurs sont intrinsèquement contra­dictoires avec le propos de ­l’ancienne star de CNews, plusieurs fois condamné pour provocation à la haine raciale et religieuse. « Je le dis aux juifs de France tentés de se reconnaître dans le simplisme funeste d’Éric Zemmour, écrit BHL dans Le Point du 14 octobre : cette hubris nationaliste et raciste, cette cruauté, ce renoncement à la générosité juive, à la fragilité juive, à l’humanité et à l’étrangeté juives, (…) tout cela est une offense au nom juif. »

Cette querelle qui oscille entre la philosophie et la politique, si elle est incarnée dans les médias par BHL et Finkielkraut, ne leur est pas propre. Elle divise toute la communauté juive. « Éric Zemmour, résume un article du Monde paru le 25 octobre, agit, en réalité, comme le révélateur d’un clivage qui traverse les Français juifs, entre un sommet – incarné par des institutions qui lui sont hostiles – et une base, où son discours trouve une résonance. »

Depuis 2012, et l’attentat de Mohammed Merah contre l’école juive Ozar-Hatorah de Toulouse, de nombreux Français se sentent en effet menacés par l’islam radical en raison de leur confession juive. S’il avait pu scroller Twitter sur son iPhone, Emmanuel Levinas aurait eu du mal à y déceler la trace de l’humanisme et de la tolérance qui ont irrigué sa pensée.

De Mao à Moïse

Il est loin, le temps où la philosophie faisait dialoguer des esprits dis­cordants. C’était en 1996, quelque temps après la mort de Levinas. À l’époque, un homme inaugure, en Israël, une série de séminaires philosophiques par un cycle sur l’auteur de Totalité et Infini (1981). Cet homme est aussi clivant que Levinas est fédérateur, aussi radical que Levinas est réconciliateur. Cet homme a marqué le gauchisme ­post-68. Il s’appelle Benny Lévy.

Fondateur et maître à penser de la Gauche prolétarienne, un groupe maoïste, il a abandonné la révolution au milieu des années 1970 pour se consacrer, de manière tout aussi radicale, à la philosophie et à l’étude des textes sacrés. L’ancien agitateur de Mai 68, respecte désormais à la lettre les principes les plus stricts du judaïsme. De Mao à Moïse. En 1995, il a quitté la France pour Jérusalem et les lieux saints du judaïsme.

Décidé à populariser la pensée de Levinas en Israël, où il est peu connu, Benny Lévy fonde d’abord une école doctorale, l’Institut de philosophie et de littérature, sorte d’antenne extra-muros de l’université Paris-VII, où il a enseigné jusqu’à son départ et qui permet à des étudiants francophones israéliens de voir leurs travaux validés par des professeurs français.

L’Institut connaît un beau succès ; les interventions des philosophes français comme Jacques Derrida font salle comble. Mais voici qu’après presque quatre ans d’existence il est fermé par son université de tutelle – règlements de comptes entre anciens gauchistes, murmurent les amis de Benny Lévy. Lequel se trouve d’un coup privé de ressources et d’un lieu pour exercer son métier…

À Jérusalem, un « moment de grâce »

Benny Lévy croit aux forces de l’esprit. En l’occurrence, celui d’Emmanuel Levinas, qui fait le lien entre trois hommes que tout oppose : Benny Lévy, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy. Ils se connaissent depuis longtemps. Benny Lévy, un temps secrétaire de Sartre, a même servi de répétiteur à BHL pour le mettre au niveau en philo lorsqu’il était en hypokhâgne…

Avec Finkielkraut, ils se sont ­violemment opposés à ­l’occasion d’un débat sur la laïcité après l’affaire du foulard islamique du collège de Creil, en 1989. À l’époque, Alain Finkielkraut dénonce « l’effacement de la France républicaine » au profit d’une « France tribale », alors que le Conseil d’État a tranché en faveur des jeunes filles qui refusaient d’ôter leur voile.

Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut ne sont pas en reste : au moment où Benny Lévy leur donne rendez-vous dans un café de Saint-Germain-des-Prés, en 2000, les deux intellectuels sont à couteaux tirés autour du « cas » Renaud Camus. Finkielkraut s’est attiré les foudres de BHL après avoir ardemment défendu le théoricien du « grand remplacement », accusé d’antisémitisme pour s’être ­interrogé, dans son Journal, sur le nombre d’intervenants juifs dans une émission, aujourd’hui disparue, de France Culture.

Qu’importent leurs divergences : aux côtés de Benny Lévy, c’est un même attachement à la diffusion de la pensée de Levinas qui les ­rassemble. BHL et Finkielkraut, habitués des plateaux télé et des cercles parisiens, vont user de leur entregent et de leurs réseaux pour dénouer la situation et sauver leur camarade de la misère. Enfin, en 2000, le ministère de l’éducation nationale et le Quai d’Orsay donnent leur aval à la création, en Israël, d’un nouveau lieu d’enseignement. Ce sera l’Institut d’études lévinassiennes. Finkielkraut, Benny Lévy et BHL en sont officiellement les cofondateurs.

L’Institut d’études lévinassiennes se lance dans les clameurs et la fureur du début de l’année 2001, alors que la deuxième Intifada secoue le Proche-Orient et que l’antisémitisme progresse partout en Europe. Le 14 février, le premier débat public de l’IEL s’intitule « La mémoire, l’oubli, solitude d’Israël ». « Mon meilleur souvenir de l’époque, assure aujourd’hui BHL. Une salle immense sur les hauteurs de Jérusalem, plus de monde que de places, des gens dehors… “Je veux l’émeute !”, disait Benny, dans un vieux réflexe de révolutionnaire, avec ce rire en cascade qui était le sien. Ce fut un moment de grâce. Nous pensions au-dessus de nous-mêmes ! Et nous avions réussi ce pari : ouvrir un espace de dialogue entre des juifs qui ne se parlaient pas, gauche contre droite, libéraux contre orthodoxes, universalistes contre talmudistes… »

« Benny savait mobiliser ce que chacun de nous avait de meilleur, se souvient lui aussi Alain Finkielkraut. Son exigence radicale, son feu intérieur, la puissance de son discours, tout nous portait. Je ne regrette absolument pas cette période de ma vie, ni le trio que nous avons formé avec Benny et BHL : à Jérusalem, loin de nos rivalités et de nos stratégies parisiennes, nous avons eu du plaisir à être ensemble. »

« Je n’ai jamais été si proche d’Alain Finkielkraut, con­firme BHL. Je me souviens des restaurants casher où Benny nous emmenait dîner ; on s’engueulait sur Renaud Camus, et Benny nous réconciliait… Nous avons eu des mauvais rapports avant et nous avons eu de mauvais rapports après, mais cette époque a conservé dans mon esprit quelque chose de spécial. » La mort de Benny Lévy, le 15 octobre 2003, clôt brutalement l’aventure. En trois ans, l’IEL a donné vingt-trois séminaires et trois grands débats.

Accusations et trahisons

Peut-il survivre à son créateur ? La question se pose très vite. « J’étais le fils aîné ; on me fit l’héritier, écrit René Lévy dans Pièces détachées. (L’Âge d’homme, 2014). J’étais dans la ligne, l’étude du Talmud et la pratique de la philosophie. » Un peu plus tôt, son père lui avait demandé, en vain, de prendre le relais : René Lévy a sa vie à Paris, son métier de prof de philosophie, sa famille. À l’hiver 2003, il refuse de nouveau de s’installer à Jérusalem, comme sa mère, Léo, le lui suggère. Le fils accepte finalement de poursuivre l’œuvre du père, mais en France ; il soumet donc l’idée de déplacer l’institut dans la capitale.

Malgré l’opposition unanime de ses cofondateurs, René Lévy acte la refondation de l’IEL en France. Il est soutenu par Gilles Hanus, un ancien élève de son père, qui dirige, depuis 2001, les Cahiers d’études lévinassiennes, une publication annuelle diffusée par les éditions Verdier. Cette fois, ce n’est pas Levinas qui fait le lien, mais bien la révolution prolétarienne : les éditions Verdier furent en effet fondées en 1979 par des camarades maoïstes de Toulouse que la parole de Benny Lévy sur les grands textes de la ­tradition juive avait séduits au point de vouloir les publier. Verdier, c’est quasiment la famille, le lieu où Benny et Léo Lévy ont régulièrement trouvé refuge dans les années 1970, la maison au cœur des Corbières où René Lévy a longtemps passé ses étés.

Mais, déjà, le fracas de la société ­française fait son immersion dans l’institut, dont les premiers séminaires ont lieu au siège parisien des éditions Verdier. Au début, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy y participent toujours – le second conditionnant ses interventions à une salle comble. S’il prend ses ­distances discrètement en 2009, Finkielkraut le fait plus nettement la même année, ulcéré, écrit-il, des liens que René Lévy entretient avec Alain Badiou. Badiou, ­philosophe fran­çais proche de ­l’extrême gauche, accusé d’antisémitisme à plusieurs reprises et que Benny Lévy, avant sa mort, désigna même comme « le noyau d’un nouvel antisémitisme »

René Lévy s’intéresse en effet au propos – contesté, on l’a dit – de Badiou ; il a même proposé une « disputation » avec lui au sein de l’IEL, avant qu’un refus catégorique des membres historiques ne le fasse renoncer. Finkielkraut lui reprochera plus tard de « cautionner le négationnisme militant » d’un homme qui a traité Benny Lévy de « rabbin sectaire » ; il accusera le fils de trahir le père et l’ami du père. Mais les débats philosophiques ne pèsent plus grand-chose face aux invectives dans les médias et la presse. En octobre 2009, cinq mois après ce fracas, Alain Finkielkraut n’hésitera pas à s’afficher en « une » du Nouvel Obs, débattant face à Alain Badiou.

Un héritage loin des médias

S’il se tient éloigné d’une élite intellectuelle qu’il juge « avachie », René Lévy a néanmoins accueilli quelques vedettes médiatiques. En mars 2014, avant que L’Express ne révèle, en 2019, les dessins anti­sémites réalisés par Yann Moix dans sa jeunesse, il invite le très populaire écrivain à s’exprimer. « Grand lecteur d’Emmanuel Levinas, j’ai découvert l’Institut d’études lévinassiennes en cherchant des nouveautés en librairie, raconte Moix. Avant de rencontrer René, j’ai passé des heures et des heures à ­marcher dans les rues en écoutant les versions audio des cours de Benny Lévy, et deux ans de ma vie à ­annoter son livre Être juif… »

Quant à Michel Onfray, la rencontre publique, en 2015, entre le fils de Benny Lévy et le créateur de l’Université populaire de Caen (qui n’a pas répondu à notre demande d’entretien) tourne au « cauchemar »« Face à ce bretteur, le meilleur que j’aie jamais vu, qui n’était pas sur le terrain des idées mais sur une scène de télé, j’ai perdu tous mes moyens, se souvient René Lévy. Je suis sorti de là plus honteux que si j’étais sorti d’un bordel… au moins, au bordel, il y aurait eu le plaisir. »

Aujourd’hui, l’IEL exige de ses participants une discipline intellectuelle sans faille et une discrétion sans concession, loin des médias. La philosophie de l’institut, pensent ses exégètes, celle qui se nourrit inlassablement des textes sacrés et puise aux sources de la pensée juive, s’accommode mal de la superficialité du monde politique, de ses prurits digitaux et autres buzz des réseaux sociaux, ces « copeaux d’opinion », selon l’expression de René Lévy, si peu compatibles avec l’esprit de Levinas.

Le dernier différend public entre BHL et Finkielkraut, fût-il en son nom, laisse complètement indifférents les penseurs de l’institut : l’IEL a abandonné la versatilité de l’actualité à ces habitués des plateaux, ces pros des micros. Au siècle dernier, quand ils étaient encore des « nouveaux philosophes », Finkielkraut et BHL ont participé à la révolution du paysage médiatique, même si Gilles Deleuze grondait déjà, en 1977, contre leurs concepts « aussi gros que des dents creuses » et leur « pensée interview » si soigneusement calibrée. Presque quarante-cinq ans plus tard, ils aiment toujours briller sous la lumière. Les études lévinassiennes, elles, préfèrent s’épanouir dans l’ombre.

Elise KARLIN

 

2 Commentaires

  1. BHL le miterrandolâtre des beaux quartiers, feignant d’ignorer L’ami Bousquet et les fleurs sur la tombe de Pétain de don idole, critique le petit juif qui veut protéger notre communauté contre le seul antisémitisme qui nous pourrit la vie et nous force à partir, l’antisémitisme musulman.
    Que la honte soit sur le dandy , ses amis du crif et du consistoire, ces juifs de cour vomis par la communauté

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