Des terroristes ont commis deux attentats spectaculaire en Turquie, l’un à l’aéroport international d’Istanbul en Juin, le deuxième lors d’un mariage à Gaziantep en Août. Le régime a survécu à une tentative de coup d’état en Juillet, puis a pris des mesures draconiennes contre ses opposants : en arrêtant des dizaines de milliers de personnes, en purgeant les institutions et les forces de police, les écoles et les universités, le ministère de l’éducation, et la profession juridique.

Ankara s’est réconcilié avec Israël. Réconcilié avec la Russie. Il s’est querellé publiquement,  à la fois, avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Et, pour couronner le tout, il y a deux semaines, Erdogan a envoyé ses chars traverser la frontière pour entrer en Syrie, augurant d’une approche turque beaucoup plus musclée de la guerre civile qui fait rage en Syrie, un conflit déjà surinvesti par des interventions internationales diverses et variées.

Israël, bien sûr, suit attentivement ces nouveaux développements et l’intervention turque à l’intérieur de la Syrie au nom de code de : « Opération Bouclier de l’Euphrate ». Israël ne sait que trop bien que ce qui commence comme une incursion relativement mineure au nord de la Syrie peut avoir des répercussions importantes pour la région et pour Jérusalem.

Eran Lerman, qui a servi de 2009 à 2015 comme adjoint au Conseil national de sécurité, en politique étrangère et affaires internationales, a confié en quoi l’intervention militaire turque pouvait impacter Israël, avec quelles  conséquences sur l’état hébreu.

« Tout d’abord, cette intervention Turque va limiter considérablement la capacité de nuisance de la Turquie dont Ankara a déjà fait preuve « , a déclaré Lerman, aujourd’hui membre du corps professoral au Centre Universitaire Shalem à Jérusalem et chercheur au Centre d’études stratégiques Begin Sadate de l’université bar-Ilan University. «Plus ils s’impliqueront en Syrie, plus ils auront intérêt à faire diminuer les autres potentiels conflits, dans lesquels ils pourraient être entraînés, ailleurs. »

En d’autres termes, les Turcs ont maintenant intérêt à contenir la capacité de nuisance du Hamas, avec lequel ils entretiennent des liens étroits, et de faire en sorte que les événements de Gaza ne leurs posent pas de problèmes supplémentaires.

«Je ne serais pas surpris s’ils en venaient à utiliser leur influence pour faire comprendre au Hamas qu’ils n’aimeraient pas vraiment être mis dans la position d’avoir à choisir entre leur intérêt actuel d’aller de l’avant dans leur réconciliation avec] Israël, et les hypothétiques bénéfices qu’ils pourraient tirer d’une escalade à Gaza « , a-t-il dit. «Ils ont un intérêt évident à éviter l’escalade à Gaza. »

Voilà les bonnes nouvelles. Les mauvaises nouvelles sont que cette intervention militaire turque souligne à nouveau le déclin de l’influence américaine dans la région.

Bien que Washington ait tout d’abord soutenu l’initiative turque initiale dans la ville de Jarabulus, contrôlée par l’État islamique, lancée de toute évidence pour bouter l’organisation terroriste loin de sa frontière, son soutien a molli quand les Turcs ont commencé à prendre cette intervention comme prétexte pour en découdre avec les Kurdes, leur ennemi juré, le long de la frontière, de toute évidence pour empêcher l’émergence  d’une zone kurde contiguë, le long de sa frontière, qui pourrait enhardir les Kurdes rebelles à l’intérieur de la Turquie ne les poussant à l’insurrection.

« S’ils concentrent leurs attaques sur les Kurdes, dans le nord de la Syrie, je pense que cela représente un danger pour nous, et que cela aura des conséquences négatives :  ce serait moralement et stratégiquement une tragédie, » a-t-il dit.

Israël, a ajouté Lerman, est «à juste titre prudent » de ne pas prendre position sur la création d’un Etat kurde ; prendre parti ne serait qu’inutile et peu avisé.

« Mais nous avons de l’empathie et des affinités pour ces Kurdes qui se sont battus courageusement contre l’Etat islamique au cours de ces dernières années, et je pense qu’il est non seulement moralement, mais stratégiquement troublant, de voir les Turcs combattre les Kurdes en priorité, sous couvert de lutte contre l’état islamique « .

Lorsqu’on lui demande pourquoi Israël est si frileux quand il s’agit d’évoquer l’éventualité de la création d’un Etat kurde, même si l’émergence d’un tel état serait celui d’un allié naturel, non arabe, dans la région, Lerman a répondu que Jérusalem « ne veut pas donner aux ennemis des Kurdes la possibilité de dire que ce serait quelque chose que nous avons fomenté « .

Lerman dit qu’il y avait quelque chose de «pathétique» à entendre des responsables du Pentagone  cette semaine demander aux Turcs, sous couvert d’anonymat, de diriger leur combat à l’intérieur de la Syrie contre l’Etat islamique et non pas contre les Kurdes, et de voir les Turcs aller de l’avant et faire ce qu’ils veulent « , faisant fi des avertissements américains». »« cela est très révélateur de l’état de l’autorité des États-Unis en ce moment, et bien sûr cela a des conséquences pour nous au moins sur le court terme jusqu’au 20 Janvier, « a-t-il dit, date à laquelle le président américain Barack Obama quittera officiellement ses fonctions.

Les agissements belliqueux de la Turquie en Syrie contre les forces kurdes soutenues par les USA, qui ont combattu contre le président syrien Bachar Assad et l’Etat islamique, est une preuve de plus du peu de poids stratégique des États-Unis dans la région en ce moment.

«La volonté des États-Unis d’Amérique a rarement aussi peu pesé que maintenant dans les affaires régionales», a-t-il ajouté. « Et cela signifie que ceux d’entre nous qui se préoccupent de la stabilité régionale doivent travailler ensemble et ne compter que sur eux-mêmes. »

Avec ces agissements militaires en Syrie, a-t-il dit, Ankara a démontré que «nous ne nous soucions pas le moins du monde de ce que pensent les États-Unis sur la question, nous allons de l’avant pour ce que nous considérons comme nos intérêts nationaux », Lerman pointant  que ce message est d’autant plus « troublant » dans la mesure où la Turquie est un allié de l’OTAN.

Ce profil bas affiché par l’Amérique et son manque d’efficacité dans la région, a-t-il ajouté, pourraient changer avec un nouveau président. Au moins en choisissant d’agir, cela pourrait changer assez rapidement la donne. Pour autant, a-t-il dit, « au niveau des perceptions ce serait plus lent, l’évolution des perceptions prend du temps. »

Cette présence plus faible et moins efficace des États-Unis est l’une des raisons qui ont fait comprendre à Jérusalem l’importance de ses partenaires régionaux potentiels et l’intérêt de l’état hébreu à développer  ces relations. C’est d’ailleurs un sentiment partagé par les pays de la région comme l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie et les pays du Golfe Persique.

Les liens avec les partenaires régionaux, a-t-il dit, « sont beaucoup plus importants pour nous maintenant que dans le passé, quand notre politique géostratégique traditionnelle consistait à dire « Parlons-en à Washington » Ce réflexe, consistant à se tourner vers Washington pour un oui ou pour un non, a été, pendant de nombreuses années, le « pilier de l’arsenal stratégique d’Israël en matière de géopolitique, » a expliqué Lerman. « Parlons-en aux Américains, nous allons faire le point avec eux, et puis les choses s’arrangeront. »

Mais ce n’est plus possible aujourd’hui dit-il, que ce soit parce que les Etats-Unis ne veulent plus être impliqués, ou parce qu’ils sont incapables de «faire bouger les choses. »

« Je pense que le premier ministre est très conscient de cela, et il développe de gros efforts comment en témoigne sa politique régionale, pour trouver d’autres façons de communiquer avec les acteurs régionaux immédiat. »

Lerman a souligné que les États-Unis sont encore puissants, comparativement à toutes les autres puissances de la région. « Ils peuvent faire la différence s’ils le décident. Mais pour le moment, nous voyons dans l’incursion turque une illustration de leur politique du profil bas ».

La plupart des observateurs s’accordent à dire que l’une des conséquences de l’incursion Turque qui a pour objet d’affaiblir à la fois l’Etat islamique et les rebelles kurdes qui luttent contre le régime d’Assad, contribuera à  aider Assad à conserver le pouvoir. En cela, l’interventionnisme turc est en phase avec les intérêts russes et iraniens en Syrie qui sont d’assurer la survie d’Assad.

« Il y a une communauté d’intérêts iraniens et russes en ce qui concerne la survie d’Assad, » a-t-il dit. «En revanche  s’il s’agissait d’utiliser possiblement la Syrie comme tremplin pour attaquer Israël et la Jordanie, ils ne seraient plus du tout d’accord. Les Iraniens ont des projets en Syrie que les Russes ne partagent pas « .

Que les Russes « ne travaillent pas pour les Iraniens »  en Syrie est limpide, il n’est que de voir le  système de concertation mis en place entre Israël et la Russie pour empêcher leurs forces armées d' »d’entrer en collision les uns avec les autres. » La Russie a un intérêt à la survie d’Assad pour conserver un pied dans la région, tandis que les Iraniens voudraient transformer la Syrie en une base d’opérations militaires pour ouvrir un front contre la Jordanie et Israël.

« Assad ferait courir un risque incroyable à ses misérables restes de régime s’il joue à ce jeu avec les Iraniens sur le Golan, et j’espère qu’il le comprend», a déclaré Lerman. « Les Russes ont certainement bien compris ce que les Iraniens voudrait faire avec la Syrie,  et cela diffère totalement des objectifs de Moscou pour la région. »

Quant à savoir si Lerman pense que les Russes seraient prêts à empêcher les Iraniens d’utiliser le territoire syrien contre Israël, Lerman a laissé entendre que la solution n’était pas tant d’empêcher les Iraniens de le faire, mais plutôt d’obtenir de Moscou de « glisser doucement à l’oreille d’Assad que cela ne serait pas exactement dans l’intérêt de la Russie s’il s’avisait de mettre en péril la survie de son régime en prenant des risques inutiles, une survie pour laquelle les Russes dépensent beaucoup et sacrifient des vies « .

Mais en quoi cela dérangerait-il les Russes, si les Iraniens utilisaient le Golan pour attaquer Israël? «Parce qu’Israël réagirait », a répondu Lerman. « Nous ne sommes pas une quantité négligeable. Si nous utilisons notre force pour frapper ce qu’il reste du régime d’Assad, alors il y a une bonne chance pour qu’il en aille de même des intérêts russes en Syrie qu’autrefois en Libye. La dernière chose dont ils ont besoin c’est qu’Assad prenne des risques avec Israël qui pourraient entrainer la disparition de son régime. Cela voudrait dire qu’ils ont investi dans un panier percé « .

Lerman, qui a servi 20 ans dans le renseignement militaire, a déclaré que l’un des problèmes majeurs qu’il a rencontrés au cours de cette période était d’avoir à faire à des agents de renseignement qui prenaient toujours en considération ce que les autres feraient, mais en gardant Israël hors de l’équation en quelque sorte, comme si l’état hébreu était « sur la face cachée de la Lune. »

«Israël est un pays très fort», dit-il. « Les autres doivent nous calculer! Les Russes ont un sens très aigu de ce que nous sommes capables de faire, et ils n’ont pas envie de voir Assad prendre des risques inutiles. Ils connaissent notre capacité militaire, et n’ont pas envie qu’on ait à la leur rappeler ».

Herb Keinon

Jerusalem Post – adaptation Kathie Kriegel pour Jforum

 

3 Commentaires

  1. En laissant s’enfuir les terroristes islamistes et en empêchant l’asphyxie financière (le pétrole) et militaire de l’EI, Erdogan vient de lui donner ses chances de survie et a ruiné les efforts précédents de la coalition, en accord avec Obama (mais contre l’avis de son propre état major : le Pentagone est plus lucide que son chef de l’exécutif).

    La Turquie est encore dans l’Otan en dépit du fait que son armée (la deuxième en importance après celle des USA) est à présent, grâce aux purges ayant suivi le coup d’état raté, quasi totalement islamiste. Combien de temps allons-nous tolérer les caprices d’une administration obamienne voulant maintenir la Turquie en face du prétendu danger d’une Russie soi-disant expansionniste ? L’équilibre de la terreur du temps de la guerre froide n’est plus d’actualité : la Russie ne veut que sécuriser ses marches.

  2. Hormis la force d’Israël et ses capacités à défendre son pays, pas confiance ni en la Russie, et encore moins en la Turquie!!!!!!!!!!!!!!!!!! mais il est vrai que pour Israël, tout cela est difficile en matière de décisions et d’évaluations des Problèmes. Shalom à Israël et qu’il soit toujours vainqueur sur ses ennemis si nombreux et oh combien dénués d’humanisme!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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