Belgique-Europe :

Nadia Geerts enseigne à Bruxelles. Elle est enseignante dans une Haute Ecole Pédagogique, à des futurs enseignants. Quand elle a donné cours sur l’affaire Samuel Paty, à 3 kilomètres du siège des Institutions Européennes, elle s’est faite traitée d’islamophobe sur le Facebook de l’école. Son coup de gueule concerne aussi les médias .

 

Affaire Paty : Je n’en peux plus de vos « Oui, mais ».

Depuis plus de dix ans, j’enseigne dans une Haute École pédagogique, qui forme donc de futurs enseignants et éducateurs. Lorsqu’il est question d’extrémisme religieux, de par les cours qui me sont confiés, de par les idées que je défends dans ma vie publique, je suis en première ligne. Les questions de blasphème, de liberté d’expression, de séparation du politique et du religieux, de défense des valeurs démocratiques et de l’État de droit sont au cœur de mon enseignement. Et je me sens parfois bien seule, lorsque l’actualité met ces questions à l’agenda, comme lors des derniers attentats terroristes islamistes : 11 septembre, Charlie Hebdo, Hyper Casher, Bataclan, Musée juif, métro Maelbeek et aéroport de Bruxelles National, et maintenant la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre dernier.

Un événement qui s’est produit dans la foulée de cet horrible meurtre me pousse aujourd’hui à sortir du silence. Le weekend qui a suivi cette décapitation, j’ai en effet été à mon tour la cible de propos haineux et accusée d’islamophobie et de racisme pour avoir publié sur la page Facebook de mon école le simple #JeSuisSamuelPaty[1].

 

On pourrait conclure à un simple incident sans importance, s’il n’était pas le dernier d’une longue série, et s’il n’était pas le révélateur d’un malaise plus profond.

Je veux préciser ici que je suis une enseignante heureuse, et que mon propos n’est absolument pas de pointer mon école, où les choses vont peut-être plutôt moins mal qu’ailleurs, en réalité.

Mais il est un fait évident, que chaque fois que, collectivement, nous avons voulu aborder des questions en lien avec le radicalisme islamique, nous avons été confrontés à des difficultés et des accusations : qu’il s’agisse de traiter avec les étudiants de la liberté d’expression après l’attentat contre Charlie Hebdo ou de l’homophobie après des faits s’étant produits au sein de la communauté étudiante, ou encore du radicalisme lors d’une journée de réflexion entre enseignants, chaque fois, nous nous heurtons aux mêmes difficultés, résistances et accusations, que je voudrais lister ici.

Il y a d’abord l’exigence d’équidistance : parler de radicalisme islamique étant d’emblée suspect, il faut élargir : surtout, ne pas se limiter au seul islam, parler des autres radicalismes religieux, des radicalismes politiques aussi. Je cherche en vain dans ma mémoire un attentat, un seul, commis ces vingt dernières années sur le sol européen par un Juif, un végan ou un bouddhiste radicalisé, mais passons : il ne faut pas stigmatiser.

Il y a ensuite le déni : tous ces attentats n’ont rien à voir avec l’islam, en réalité. Ce sont des fous, des malades, des menteurs même, s’ils se présentent comme musulmans, car l’islam est en réalité une religion de paix et d’amour. Celui qui tue au nom de l’islam ne peut donc pas être musulman, CQFD. Et prétendre le contraire, c’est prêter le flanc à …

L’accusation d’islamophobie : rien ne sert de prendre d’infinies précautions oratoires, de convenir que la majorité des musulmans n’aspire certainement qu’à vivre en paix et que les terroristes ne sont pas représentatifs de l’islam : le simple fait de vouloir aborder une dérive, une maladie de l’islam – pour reprendre les termes d’Abdelwahab Meddeb – est suspect, et vous expose à un argumentaire mêlant habilement les trois ingrédients précités : puisque vous ne parlez que d’islam(isme) alors que des radicaux, il y en a partout, et que d’ailleurs ces attentats n’ont rien à voir avec l’islam, vous êtes forcément islamophobe.

Et de l’accusation d’islamophobie à celle de racisme, il n’y a qu’un pas.

Le problème est que cette accusation se banalise. Elle s’exprime désormais sur les réseaux sociaux, et surtout elle est partagée, comme l’exigence d’équidistance et le déni, par une quantité non négligeable d’enseignants. Nous ne sommes pas très nombreux, en réalité, à aborder ces questions. Certains n’osent pas. D’autres estiment que ce serait « jeter de l’huile sur le feu », et que le plus important est de comprendre ce qui peut mener des jeunes à se radicaliser. Ce qui les amène à produire des discours relativistes et victimaires, où finalement, tout est de notre faute : nous l’Occident, nous la Belgique, nous les « Blancs » (j’ignorais que nos compatriotes musulmans ne l’étaient pas, dans leur immense majorité…), nous les enseignants peut-être même, et bien sûr, nous les laïques.

Inutile de tenter d’expliquer que lutter contre l’intégrisme religieux n’a rien d’un discours haineux, qu’il s’agit au contraire de chercher le moyen de vivre ensemble sans que personne ne tape plus jamais sur personne au nom d’une conviction religieuse quelconque. Inutile de rappeler que nombre d’intellectuels musulmans ou de culture musulmane portent aujourd’hui une parole publique parfois bien plus accusatrice envers la dérive de l’islam,

et qu’eux sont attaqués et menacés parce que traîtres à la communauté. Le problème n’est donc pas de savoir qui parle, mais ce qui est dit.

Et ce qui est dit et ne peut pas l’être, c’est cette chose toute simple : il y a un problème avec l’islam aujourd’hui.

Dire ça, c’est suspect. C’est s’exposer à des ennuis, mais surtout, c’est s’exposer à des ennuis qu’on aura bien cherchés ! Un peu comme la fille accusée d’avoir un peu cherché le viol en portant une jupe trop courte, énoncer un problème clairement, sans haine ni amalgame, c’est un peu chercher les ennuis.

Pourtant, taxer publiquement un enseignant d’islamophobie, aujourd’hui, c’est très clairement lui coller une cible dans le dos. C’est le désigner comme coupable, comme Paty, comme Charlie Hebdo.

Alors, quand allons-nous collectivement nous réveiller ? Prendre enfin à bras le corps ce problème, qui est que nous avons, dans nos écoles – car le problème est général -, de trop nombreux étudiants qui placent leur appartenance à l’islam au-dessus de tout le reste, et n’en supportent pas la moindre critique. Qui refusent même que l’on puisse établir un lien quelconque entre un enseignant décapité et l’islamisme, alors que depuis les attentats de 2015, nous assistons toujours aux suites de l’affaire des caricatures de Mahomet. Qui considèrent que dénoncer une décapitation en France, en 2020, n’est acceptable que si on dénonce aussi la situation en Palestine, tout comme être Charlie n’est acceptable que si on est aussi Ouighours, Rohingyas, Christchurch ou… Hijab.

Et face à cette véritable lame de fond, la plupart observent de loin, préférant ne pas se mouiller, exactement comme la plupart des médias ont préféré laisser Charlie Hebdo monter au front tout seul.

Pourtant, c’est notre boulot à tous, après tout, de porter haut ces valeurs de liberté absolue de conscience, d’État de droit, de suprématie de la loi civile sur la loi religieuse, mais aussi de défendre la portée émancipatrice de l’instruction. Nous, enseignants, sommes des passeurs de lumière, ne l’oublions pas.

Voulons-nous vraiment que nos enfants, demain, soient confiés à des enseignants, à des éducateurs, qui considèrent qu’il est normal d’être homophobe, compréhensible d’être heurté par une caricature du prophète au point de tuer, et islamophobe d’y voir un problème ?

Je n’en peux plus de vos « oui, mais ». Arrêtez de prendre les musulmans pour des cons. Traitez-les enfin pour ce qu’ils sont : des hommes et des femmes doués de raison, nos concitoyens, que nous avons la responsabilité, en tant qu’enseignants, que politiques, qu’intellectuels, qu’humoristes, de traiter comme des égaux, et non comme une espèce fragile à protéger. C’est ce que faisait Samuel Paty. C’est ce que nous devrions tous faire. Dès demain, puisque nous ne l’avons pas tous fait hier.

[1] Voir http://nadiageerts.over-blog.com/2020/10/ils-sont-trop-forts.html

 

Propos recueillis par Michel Lussan-Loïtzanski à Bruxelles

10 Commentaires

  1. Bravo Nadia. Tout est dit.
    On se fout des étymologies, aujourd’hui le mot Islamophobie est compris comme antislamique.
    Ce qui manque en fait, ce sont les… Kouilles que vous, vous avez. Quand on pense à tous ces gens, morts pour la révolution, par la révolution, pour que les droits de l’homme et du citoyen soient inscrits en clair dans la Constitution,…
    Et qu’on en soit là !
    LAMENTABLE…

  2. 100% d’accord avec toi qui dénonce l’amalgame dans la mot islamophobie, qui est peu défini dans les textes de lois : il peut vous faire accuser de haïr les musulmans, alors que étymologiquement il désigne la peur, le rejet ou la critique de l’islam et par glissement la haine de l’islam.
    C’est là un choix philosophique, une opinion, alors une liberté que la déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît à quiconque. La haine de l’islam n’est pas la haine des arabes ni la haine des musulmans.
    L’islam ce n’est pas les musulmans, et les musulmans ce n’est pas l’islam. L’islam c’est quelque chose, une religion, un concept, une idéologie, une espérance de théocratie.
    Les musulmans ce sont des personnes physiques et peut importe ce qu’ils croyent ou s’ils croyent en l’islam.
    On peut très bien aimer les musulmans mais rejeter leur religion comme néfaste et fausse quand on la croit fausse ou globalement néfaste pour le genre humain. C’est le combat d’idées. D’ailleurs il existe des personnes qui dénoncent haut et fort le Coran et l’islam, c’est leur conscience et leur philosophie. Certains, issus de ce milieu, se battent contre ce qu’ils considèrent comme de l’obscurantisme, pour la raison qu’ils ont l’amour de leur communauté. Je conclu qu’un ancien musulman a le droit de devenir islamophobe sans y perdre sa dignité ou son honneur, sans que l’on soit obligé de croire, en même temps, (:-)) qu’il est en train de haïr les musulmans.
    À plus forte raison si l’on est pas issu de cette communauté.
    En revanche ceux qui haïssent les personnes musulmanes (les musulmanophobes ?) me paraissent aussi condamnables que les antisémites et les racistes, car s’en prendre aux humains c’est s’en prendre à la vie : la haine finit par pousser à l’insulte, à la violence verbale et celle-ci au crime. Ceux qui restreignent la liberté d’expression se réclament de lois pour la restreindre, je doute qu’ils aient la capacité d’affronter philosophiquement ce qu’ils pensent combattre.

  3. Bonjour,
    Je viens ici m’inscrire en faux contre un terme employé à contre sens.
    Le mot islamophobe vient du rapprochement de deux termes islam et phobie.
    Le mot phobie du grec phobos veut dire peur de (quelque chose ou quelqu’un).
    En quoi avoir peur serait-il répréhensible voire répréhensible ? Alors il faut embastiller ceux qui ont le vertige, ceux qui ont peur de la nuit etc…
    En aucun cas phobie ne veut dire contre ou opposé ou tout autre terme à inventer.
    Tout un chacun a donc le droit d’être islamophobe sans que ça lui attire les foudres des imams, ni que cela ne déclenche une fatwa.
    Mais en France on adore employer des nouveaux termes, nous avons connu la bravitude, et plus récemment des incivilités dont la définition serait par exemple de jeter un papier dans la rue.
    Appeler incivilité l’attaque de voitures de police suivie d’un feu de joie c’est ouvrir la porte à la décapitation d’un professeur. Comment qualifie t-on cet acte?

    • Le problème que vous soulever avec juste raison est que trop souvent on a affaire à une bande d’ignares qui donnent aux mots le sens qui les arrangent sur le moment, et d’en faire une dissertation, au lieu, comme vous, d’en chercher le sens qui deviendrait alors, le sens commun pour tous qui mettrait tout le monde d’accord (ou presque).
      Ce mal me semble particulièrement incurable, hélas, car il relève d’une prise de conscience individuelle vers laquelle on ne se dirige pas…

  4. La banalisation du verbe dans nos sociétés.
    J’ai assisté à l’arrestation d’un gamin qui volait dans un supermarché, il avait l’air ni blanc, ni noir, ni arabe, ni etc.. un gamin normal, quoi.
    Ce gamin a traité de raciste le vigile du magasin.
    Le vigile, qui souriait au gamin, était antillais.
    Les mots « raciste », « islamophobe », « misogyne », « homophobe », etc… sont tellement faciles d’utilisation pour le camp de la haine.
    Ce sont des mots-reflexes, qu’on utilise uniquement en Occident.
    Faites-en l’expérience en disant : « Hé t’as vu ce couple, cette blonde avec ce noir ? ». La réponse à 90% sera « quoi, t’es raciste ? ». (phrase réflexe).
    Par contre, si vous dites : « Hé t’as vu ce SUPERBE couple, cette blonde avec ce noir ? » :o)))
    En Afrique, ce genre de phrase-réflexe n’existe pas.

  5. Je ne comprends pas bien l’attitude de Nadia Geerts. Si l’on me traitait d’islamophobe et de raciste anti-islam, non seulement je ne m’en défendrais pas, mais, en outre, je le revendiquerais avec fermeté et m’en prévaudrais avec agressivité, au besoin. Il faut choisir : ou nous les laissons faire, ou nous nous y opposons avec la plus ferme détermination. Il n’y a aucune voie « moyenne » possible qui ne soit une lâcheté et un condamnable renoncement.

  6. Encouragements à l’auteur belge. Que nous dit le procès de Charlie ?
    Le procès de Charlie révèle bien des choses de la vie de notre société à prétentions républicaines et démocratiques. La principale : nos libertés individuelles et collectives sont plus que menacées. En effet, elles commencent à être bannies de nos habitudes. Que ce soit celles d’agir ou celles de penser. Au point que certaines questions deviennent même interdites ! Dans le domaine de la Santé Publique, les décisions politiques du mercredi 23 septembre, qui se veulent médicales sous l’idéologie du principe de précautions, le démontrent une fois de plus. Mais c’est une raison de plus pour rentrer en rébellion face des incompétences avérées !
    Le procès de Charlie, lui, démontre quelque chose d’essentiel qui a été oublié depuis 1789-1793 et des années 30 à 50. Depuis également les années plus récentes d’Action Directe, des Brigades Rouges ou de la bande à Baader. En 2020, l’assassinat politique prend ses justifications dans des idéologies religieuses à prétentions politiques. Et elles se prétendent aujourd’hui absolues, comme de droit divin !!! Supérieur au droit au blasphème ou simplement à celui de critiquer ??? Il faudrait donc se soumettre ? L’équipe de Charlie Hebdo, dont sa courageuse DRH, sont des exemples pour dire NON. Simplement NON. Avec une dignité ferme qui est une leçon d’humanité. Courage, lucidité, et bienveillance !
    Or, les comportements de certains acteurs politiques et médiatiques, inutiles de les nommer tant ils sont visibles et reconnaissables, nous imposent
    un spectacle prétentieux où la lâcheté côtoie le déni. Dans une jubilation maléfique des destructions créolisées qui s’annoncent ! Dans quelle atmosphère ? Lâchetés et dénis renouvelés sont noyés sous un océan d’indifférences que certains s’efforcent de faire croire protectrices ! Nombres de propos affirmés sans vergogne font de tous ceux qui défendent nos libertés des cibles impératives à assassiner. A assassiner dans la légèreté liberticide d’idéologies infantiles. NOUS devons nous lever TOUS pour dire NON, et peut-être rentrer en rébellion si les décisions politiques ne sont pas prises avec compétences et lucidités.
    Autrement, nous allons vivre ce qu’a vécu un pasteur allemand du temps impitoyable des nazis. Voici son témoignage. Quand on est venu chercher les communistes, personne n’a rien dit sur ces ennemis de la liberté. Ensuite quand on est venu s’occuper des sociaux démocrates, personne n’a protesté. Ils sont pour la liberté. Puis quand on est venu prendre les juifs, tout le monde s’est tu. Enfin, quand on est venu me chercher, il n’y avait plus personne pour protester !  »
    Si les gens bien se réfugient dans le silence ils seront condamné à la servitude!!! Offenser les cons quand ils veulent vous asservir est un devoir. Ni asservissement imposé, ni servitude consentie.
    Signé = DAChH 25/09/20 $$$$$
    Plus globalement, si l’Islam ne supporte pas les caricatures ou les critiques de l’Islam, cela signifie à l’évidence que l’Islam n’est pas compatible avec ce que nous sommes. La bonne réponse est à mettre en œuvre par les acteurs politiques. Un islamiste même modéré est un musulman agité par trop d’impatiences…Donc incapable de vivre en face de la liberté d’expression. C’est aussi ce que m’avait confirmé Boualem Sansal, toujours aussi lucide. 26/10/20

  7. Pourquoi parler de racialisme alors qu’il s’agit de racisme quand il vient des musulmans ?
    « Il y a un problème avec l’islam aujourd’hui ». Non. Cela fait plus de 1400 ans qu’il y a un problème entre l’humanité et l’islam. Demandez aux Berbères, aux Kabyles, aux Juifs, aux Slaves, aux Noirs, aux habitants non musulmans de toutes les rives de la Méditerranée. Rappelez-vous Poitiers, Lépante, la Reconquista, et deux fois Vienne en Autriche. Pour quoi le général Bugeaud est-il entré dans ce qui, depuis, est devenu l’Algérie ?

    • Le général Bugeaud n’a rien à voir avec une lutte contre l’islam !
      Renseignez-vous sur son activité à l’Assemblée nationale et sur les atrocités qu’il a fait commettre en Algérie sur le peuple algérien. Pour le reste de votre argumentation je suis d’accord.

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