« Pour beaucoup de Français, l’ennemi prioritaire n’est plus le RN, mais LFI »

ENTRETIEN. Jean Garrigues, historien spécialiste de la politique, questionne le concept de « front républicain » à l’approche des élections législatives.

Propos recueillis par Kévin Badeau

Pour l’historien Jean Garrigues, l’appel à un « front républicain » contre le RN est affaibli par la normalisation du parti de Marine Le Pen et les dérives de celui de Jean-Luc Mélenchon.

Pour l'historien Jean Garrigues, l'appel à un  « front républicain » contre le RN est affaibli par la normalisation du parti de Marine Le Pen et les dérives de celui de Jean-Luc Mélenchon.
Pour l’historien Jean Garrigues, l’appel à un « front républicain » contre le RN est affaibli par la normalisation du parti de Marine Le Pen et les dérives de celui de Jean-Luc Mélenchon. © Michel Euler/Vincent Loison – informatique373/Sipa

Aussi bien le « Nouveau Front populaire » que le camp présidentiel appellent à barrer la route du Rassemblement national (RN), présenté par les instituts de sondage comme le grand favori des prochaines élections législatives, convoquées après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. Dans une interview au Point, Jean Garrigues, historien spécialiste de la politique, questionne cette logique de « front républicain », affaiblie par la normalisation du RN et les dérives idéologiques de La France insoumise (LFI).

Le Point : Trois blocs se disputent l’Assemblée nationale. Comment chacune de ces entités politiques se positionnent-elles les unes contre les autres ?

Jean Garrigues, historien spécialiste de la politique. 
©  Jacques Benaroch/Sipa

Jean Garrigues, historien spécialiste de la politique. © Jacques Benaroch/Sipa

Jean Garrigues : Il y a un bloc central, celui des modérés, qui se bat contre l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Il est illustratif de la recomposition de l’offre politique française, depuis 2017, avec l’émergence de la « macronie » et l’effacement du Parti socialiste et des Républicains. Nous avons également en présence un bloc de gauche, le « Nouveau Front populaire », avec pour centre de gravité La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui elle se positionne à gauche de la gauche. Ce mouvement cible le Rassemblement national, mais également le bloc central macroniste.
Et enfin, vous avez le Rassemblement national. Ce parti situé à droite de la droite classique est le grand favori des élections législatives dont la campagne officielle vient d’ouvrir. Il pourfend, à la fois, le macronisme et le « Nouveau Front populaire ». Nous voilà entrés dans une logique de « blocs contre blocs », selon laquelle chacun de ces trois grands concurrents désignent ses boucs émissaires.

C’est comme si on avait un front républicain gigogne, avec, à l’intérieur, un bloc de gauche qui ne souhaite pas être associé aux autres

Que pensez-vous de ces appels à constituer un « front républicain » contre le Rassemblement national ? Aussi bien le bloc central que le bloc de gauche se réclament de ce front.

Il y a une division au sein du « front républicain ». La motivation du « Nouveau Front populaire » s’est faite à partir de la défense des valeurs et des idées républicaines contre le RN, soupçonné de se situer en dehors de l’arc républicain. L’exclusion du parti présidé par Jordan Bardella est également théorisée de la même manière par le camp au pouvoir. Or, il se trouve que la macronie est rejetée de ce « front républicain » par le « Nouveau Front populaire » ! C’est comme si on avait un front républicain gigogne, avec, à l’intérieur, un bloc de gauche qui ne souhaite pas être associé aux autres.

Ce front anti-RN peut-il encore exister quand deux personnalités juives, Alain Finkielkraut et Serge Klarsfeld, disent qu’elles voteraient pour le RN en cas de duel contre la Nupes version 2 ?

Nous sommes dans un cas de figure tout à fait nouveau. Cela doit beaucoup à la stratégie LFIste de conflictualité, de provocation et de compromission avec l’antisémitisme. Ceci explique sans doute la position de Klarsfeld et de Finkielkraut, qui ne voteraient pas pourtant RN de gaieté de cœur. Il y a aussi au sein du Rassemblement national un abandon – sincère ou pas – des thèses antisémites de Jean-Marie Le Pen, le père fondateur du Front national. Et donc forcément, pour beaucoup de Français, l’ennemi prioritaire n’est plus le RN, qui apparaît comme recentré, mais LFI.

LFI sert-il de tremplin au RN ?

La conflictualisation de la vie politique et l’exploitation de la guerre opposant le Hamas à Israël ont indéniablement aidé le Rassemblement national. Reconquête ! y a également contribué. Le parti d’Éric Zemmour s’est positionné sur les thèmes de l’identité, de la sécurité et de l’immigration. Il a fini par se placer à la droite du RN, contribuant ainsi à la normalisation du parti lepéniste, déjà engagée par Marine Le Pen.

Une coalition totalement artificielle et contre nature

Et pourtant, toujours dans cette logique de front républicain, le « Nouveau Front populaire » fait le pari que l’union fait la force électorale. Ce bloc va même de Philippe Poutou à François Hollande !

C’est une coalition totalement artificielle et contre nature, car le programme de Philippe Poutou est ouvertement révolutionnaire. Il vise à transformer les structures socio-économiques de notre pays en instaurant une société collectiviste. Le programme d’un homme comme François Hollande est social-démocrate, c’est-à-dire qu’il respecte l’économie de marché. Cette coalition rassemble des personnalités qui n’ont pas du tout les mêmes idées, aussi bien sur Gaza, l’Ukraine, le sociétal que la transition écologique.

La confusion est-elle de nature à perforer le front ?

Ce confusionnisme est-il une donnée électorale majeure ? Je n’en suis pas sûr. La mythologie du Front populaire est quelque chose qui fonctionne encore. L’idée du barrage au Rassemblement national reste mobilisatrice, comme le montrent les manifestations de ce week-end. Et puis, le programme extrêmement généreux et sans doute économiquement irréaliste de La France insoumise – comme du Rassemblement national d’ailleurs – est susceptible de séduire un certain nombre d’électeurs qui considèrent que le redressement du pouvoir d’achat est une priorité. C’est donc difficile de mesurer quel va être l’impact de ce confusionnisme. Le vote se fait aussi sur des composantes irrationnelles, émotionnelles, culturelles, qui vont aller au-delà de toute réflexion rationnelle.

Ces élections s’apparentent davantage à un vote « contre » qu’à un vote « pour ». Partagez-vous cette impression ?

C’est une caractéristique du paysage politique depuis 2022, date de la réélection d’Emmanuel Macron à l’Élysée et du renouvellement de l’Assemblée nationale avec un camp présidentiel fragilisé par sa majorité relative au Palais-Bourbon. Cette caractéristique est d’autant plus forte aujourd’hui, étant donné deux aspects majeurs que sont, d’une part, le rejet par une partie de l’opinion de la personnalité du président de la République et de la macronie et, d’autre part, la sensibilité de l’opinion aux solutions extrêmes dans un contexte de « brutalisation » de la vie politique.

L’histoire nous enseigne cependant que ce vote « contre » n’est pas tout à fait nouveau. Prenons l’exemple de la plus spectaculaire alternance de la Ve République : celle de 1981, avec l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, soutenu par l’Union de la gauche. Elle s’est faite sur la base d’un programme commun, extrêmement charpenté et négocié. Pour autant, il s’agissait aussi de mettre à la porte le président Valéry Giscard d’Estaing et de se débarrasser de la droite au pouvoir…

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Franck DEBANNER

🙂 🙂 🙂 Voilà un papier d’actualité à sensation (d’il y a vingt-quatre ans) !