Les gardiens musulmans de la mémoire juive au Maroc

Au Maroc, juifs et musulmans étaient tellement proches qu’ils avaient souvent les mêmes saints et les mêmes pèlerinages populaires. Dans un retour au pays natal, la documentariste Simone Bitton recueille la parole des derniers témoins de la séparation de deux communautés qui cohabitaient depuis des siècles.

Une mémoire commune que revivent dans l’émotion ceux qui sont restés. Dans Ziyara, sorti le 1er décembre 2021 dans une quinzaine de salles en France, Simone Bitton retourne sur les traces du judaïsme marocain : synagogues, cimetières et tombeaux aujourd’hui préservés et entretenus par des gardiens musulmans qui nous parlent avec émotion de cette perte, de cette séparation. Entretien.

Franceinfo Afrique : dans « Ziyara », vous filmez l’absence, un monde perdu, un monde oublié…

Simone Bitton : même si on évoque le passé et la mémoire, la caméra filme toujours le présent. J’ai essayé de capter le Maroc d’aujourd’hui qui a gardé d’importantes traces des juifs et du judaïsme. Il suffit de bien regarder et de bien écouter pour les revoir surgir. Mais d’un point de vue cinématographique, c’était tout à fait ça : filmer l’absence.

Ce sont les musulmans qui sont devenus les gardiens de cette mémoire juive ?

Il n’y a presque plus de juifs au Maroc, mais ce qui est assez extraordinaire, c’est que beaucoup des synagogues, cimetières, sanctuaires qu’on a laissés derrière nous, même si certains sont en ruine, sont parfaitement entretenus, préservés par des gardiens musulmans. Je les appelle les gardiens musulmans de ma mémoire juive.

Vous rappelez dans votre film que juifs et musulmans vivaient côte à côte dans les mêmes villages. Cette histoire commune, beaucoup semblent l’avoir aujourd’hui totalement oubliée.

Cela paraît aujourd’hui complètement anachronique, mais je me sens complètement juive et complètement arabe, c’est un fait, ce n’est pas de l’idéologie. Je fais partie de cette génération qui a vécu cela dans son enfance. Juifs et musulmans étaient tellement proches qu’ils avaient des saints et des pèlerinages en commun. Nos grands-parents allaient visiter et se recueillir sur les mêmes tombeaux que les musulmans. Il y aurait quelque 150 saints partagés, disent les anthropologues que j’ai lus.

Vous vous placez plus dans l’émotion que dans la compréhension historique…

Ce n’est pas mon émotion que j’ai voulu exprimer, ni même celle des juifs qui sont partis, ce n’est pas ce traumatisme que je filme. C’est l’émotion de ceux qui sont restés derrière nous, c’est l’émotion des musulmans, c’est cela qu’il me paraissait important de recueillir avant qu’il ne soit trop tard. Cette parole, ce sentiment de perte qu’ils éprouvent eux. Je n’arrêtais pas d’entendre : on a perdu une part de notre identité, on les regrette, pourquoi êtes-vous partis, on ne vous avait fait aucun mal. C’est cette parole-là, leur nostalgie à eux que je voulais recueillir.

Cet islam populaire et tolérant que vous montrez dans ce documentaire semble malheureusement en perte de vitesse.

De même que ce judaïsme tolérant et populaire. J’ai connu dans mon enfance deux religions à la fois très pratiquantes et très tolérantes. Il fallait pratiquer, mais tout cela se faisait, me semble-t-il, d’une manière plutôt bon enfant et accueillante pour l’autre. Et quoi de plus symbolique que ces tombeaux partagés et quoi de plus réconfortant que d’aller aujourd’hui sur le tombeau d’un grand rabbin ou d’un sage et que ce soit une jeune femme musulmane qui vous tende une calotte avec respect et qui entretienne ce lieu dans une parfaite propreté tous les jours alors que nous ne sommes plus là.

C’est ça que je suis allée chercher, une sorte de consolation à un présent qui aujourd’hui m’inquiète. J’ai filmé à plusieurs reprises cette tragédie judéo-arabe, je ne suis ni naïve, ni ignorante, mais c’est aujourd’hui que nos tombes, que nos mémoires sont gardées par des musulmans. Et on peut leur dire merci.

SOURCE: Francetvinfo

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