Lydia Guirous, Ça n’a rien à voir avec l’islam ? (Plon) A propos d’un ouvrage récent…

par Maurice-Ruben HAYOUN

Lydia Guirous : "j'appelle l'islam à se réformer"

Le sous-titre de ce livre ne laisse planer aucun doute sur son contenu: il s’agit de dénoncer l’islamisme sous toutes ses formes: Face à l’islamisme réveillez-vous, réveillons nous. C’est donc une œuvre militante, une action méritoire quoique largement justifiée. L’auteure considère que l’islamisme n’est pas essentiellement différent de l’islam lui-même et renvoie dos à dos celles et ceux qui s’en défendent en opposant la formule consacrée : cela n’a rien à voir avec l’islam.

L’auteur exige donc, et cela peut être légitime, une réforme en profondeur de tout l’édifice religieux musulman, Coran compris. Se pose alors la question de l’essence véritable de l’islam. Par exemple le judaïsme, aux yeux de certains, se définit par le strict respect de la loi religieuse, tandis que le christianisme voudrait passer pour l’essence même de l’amour, à la fois du prochain et de Dieu. Cette question du noyau insécable, de l’essence ultime d’une religion, est essentielle..

Le vécu de l’auteure, originaire d’Algérie, explique la vivacité de la dénonciation : les terribles années de sang vécues de l’autre côté de la Méditerranée ont laissé en elle des traces profondes ; si ma mémoire ne m’abuse, l’Algérie a déploré un peu plus de deux cent mille morts lors de ces années là. Parfois, la violence aveugle venait d’horizons insoupçonnées. Nul ne sera insensible à l’angoisse d’apprendre chaque jour que Dieu fait, la disparition de tel ou tel autre proche, victime de la barbarie.

On peut ou non partager l’indignation de l’auteure -et la liste de ses délateurs anonymes est impressionnante- il demeure que la situation qu’elle décrit est sérieuse. Mais quel est l’enjeu de cette haïssable confrontation où les forces du progrès et de la civilisation sont une cible privilégiée des islamistes ? Il s’agit, si je comprends bien, de dissuader les musulmans, par la violence aveugle et sans borne, de rejoindre le camp occidental avec ses valeurs, sa conception de la vie et du monde, bref, son mode de vie : les islamistes ne veulent pas que les jeunes générations de musulmans éduqués en Europe chrétienne deviennent de bons citoyens en dehors de leur sphère d’influence ou de leur aire culturelle. C’est ainsi qu’on interprète les attentats en France en 2015 où les assassins ont semé la terreur et la violence aveugle. Il est donc parfaitement normal que l’auteure dénonce de tels calculs.

Ces islamistes, n’hésitons pas à le dire et à le redire, n’ont, de la religion dont ils se disent les protecteurs et les défenseurs, que de très vagues connaissances. Ils ne savent rien de la reconnaissance de la diversité religieuse, du rejet de l’exclusivisme religieux, deux notions pourtant bien en vue dans leur document religieux : on y parle de l’ifraq al oudyoun (séparation des religions). Ils ignorent aussi la sacralisation de la vie humaine. Pour tout esprit normalement constitué se pose l’épineuse question de la véracité de la foi : pourquoi y a-t-il tant de façons différentes d’adorer Dieu ? Réponse : c’est Dieu qui l’a voulu ainsi… Et la volonté divine est insondable…

Les points que l’auteure recommande de réformer ou de re-conceptualiser sont signalés par des islamologues chrétiens vivant depuis des siècles aux côtés de concitoyens musulmans, comme au Liban ou en Syrie, pour ne citer que ces deux pays passablement éprouvés par d’interminables guerres civiles. Historiquement parlant, on peut se demander pour quelles raisons l’axe central de la pensée musulmane a suivi le cours qu’il a suivi au fil des siècles. Puisque durant la période médiévale, la pensée religieuse en islam comptait au moins deux célèbres précurseurs qui avaient abandonné les sentiers battus pour théoriser les rapports entre leur religion et la pensée philosophique contemporaine. Et ces deux penseurs ont démontré, à leur façon, que leur tradition religieuse était critiquable.

Ibn Tufayl, le médecin arabo-andalou du XIIesiècle qui avait présenté le jeune Averroès au calife, fut le premier à se livrer à la critique philosophique de la Révélation et à s’ interroger sur la fiabilité des traditions religieuses. IL composa donc une sorte d’allégorie où deux hommes qui avaient choisi des parcours différents se retrouvent autour de vues spirituelles élevées.

Un solitaire nommé, Hayy ibn Yaqzan (allégorie de l’intellect suprême) qui vit tout seul dans une île déserte et sans le concours de quelque tradition religieuse que ce fût, découvre par ses propres moyens intellectuels la structure du monde et sa conduite par un esprit qui en règle la marche dans ses moindres détails. Mis au contact d’un pur produit de l’enseignement religieux traditionnel, le solitaire se rend compte que son interlocuteur pense comme lui mais avec des termes différents : là où Hayy exprime les choses et sa foi en des termes très purs, évitant les métaphores grossières, son ami incarne des conceptions plus matérielles, destinées à une humanité moins raffinée. Dans cette critique philosophique de la Révélation, ibn Tufayl était nettement en avance sur ces collègues chrétiens et sur son temps en général.

Quant aux juifs, leur meilleur commentateur médiéval, Moïse de Narbonne (1200)1362) a commenté cette œuvre magistrale d’ibn TUfayl tandis que certains de ses collègues ont traduit l’épître en question en latin. Je note donc que les musulmans avaient la possibilité de suivre ibn Tufayl au lieu de suivre la voie de l’extrémisme. L’exemple vient de très haut : l’islam, comme toute autre chose dans notre monde sublunaire, peut faire l’objet de critiques bienveillantes ou simplement neutres..

Le second penseur n’est autre qu’Averroès en personne dont l’œuvre est déjà très connue, quoique peu suivie. Or, ce penseur a théorisé les rapports entre la religion islamique et la philosophie grecque, notamment ce qu’on nomme l hellénisme tardif. Certes, l’Averroès du Traité décisif n’est pas celui du Fiqh car notre homme était aussi un juge coranique (qadhi al qhudda) et son amour de la vérité philosophique lui a aussi attiré quelques désagréments. Après sa mort, son legs intellectuel n’a trouvé grâce qu’aux yeux des juifs et des chrétiens. En d’autres termes, on lui cherche désespérément des héritiers musulmans. Certains collègues islamologues contestent mon point de vue.

L’auteure du présent ouvrage est fondée à déplorer que dans certains courants de cette religion, c’est l’autoritarisme et la coercition religieuse qui ont pris le dessus jusqu’à nos jours. Un chrétien d’Orient disait jadis que pour devenir une religion européenne comparable aux autres, représentée sur notre continent, il fallait que l’islam répondît à trois exigences, qui sont dans le désordre, les suivantes : l’égalité stricte entre l’homme et la femme, sans nuance du style, la femme est le complément de l’homme et d’autres fadaises ; le rejet de tout exclusivisme religieux, c’est-à-dire que nul n’est autorisé à proclamer la supériorité de sa croyance par rapport à celle des autres et enfin, troisièmement la chose la plus difficile , la critique textuelle du Coran. Or, pour l’auteure de ce livre, ce dernier point est une condition sine qua non.

Lorsque des milliers de travailleurs immigrés, musulmans pour la plupart, affluèrent en France à la demande -et pour le plus grand profit des industriels français- personne ne s’est avisé d’apprendre aux nouveaux-venus les lois de la République, le respect de la femme, la séparation entre la vie religieuse et la vie politique… De tels sujets ne furent pas même simplement effleurés. D’où l’énorme déficit, le retard irrattrapable dont nous souffrons aujourd’hui.

Quand on se penche sur la crise de l’autorité dont souffrent nombre d’états européens, on pense à la haine de soi dont a parlé en 1930 le juif allemand Théodore Lessing. Depuis quelques années nous disposons d’une version française de ce livre fondateur. Il est indéniable que les états européens, anciennes puissance coloniales, avaient quelque mauvaise conscience à censurer ou à mécontenter les immigrés qu’ils avaient si longtemps maltraités.

Cela ne devrait pas nous empêcher d’appeler de nos vœux l’émergence d’un humanisme cornique, comme il existe un humanisme biblique ou évangélique. L’auteure a raison de refuser une définition essentialiste, par le prisme exclusif de la religion. On peut étendre ce refus à l’ensemble des appartenances religieuses : seule compte la communauté nationale qui nous englobe tous, sans distinction aucune. Cette remarque est juste et s’impose au niveau de la nation tout entière.

On doit être sensible à cet appel au secours, à la résistance et à l’amour de la République et de la France. L’auteure désavoue les élus qui sont prêts à toutes les compromissions pour retrouver leurs fauteuils de maire ou de conseiller municipal. Les analyses sont claires, fondées et bien étayées. Il est dangereux d’instrumentaliser la religion, surtout dans un pays comme la France qui a un singulier rapport historique à la religion et au culte établi, en général.

En parcourant certaines pages enflammées de ce petit livre si plein de passion pour notre pays, la France, je me souviens de la mise en garde du président du Sénat Gérard Larcher : les salafistes campent aux portes des mairies… C’est une mise en garde contre l’électoralisme dangereux de certains, prêts à troquer les valeurs de la République contre le plat de lentilles des ennemis de celles-ci…

Il est rassérénant de lire ces pages qui exhalent un attachement sans faille à notre République, qui en reconnait clairement les bienfaits et le désintéressement. L’Etat a toujours cherché à intégrer ceux qui voulaient vraiment une intégration et non pas la mise en place d’une stratégie de la conquête du pays. Les citations à la fin du livre sont frappantes. Et il est bon que certaines voix musulmanes, notamment de la part de femmes, se fassent entendre pour clamer leur attachement à notre pays, à ses valeurs et à ses engagements en faveur de la plais sociales. Mais comme le souligne l’auteure, pas à n’importe quel prix. Nos valeurs sont bonnes, elles ont fait leur preuve, il n’est pas question de les oublier, encore moins de les trahir. Un ancien Premier ministre disait : quand on a des convictions, on se mobilise pour les défendre…

Existe-t-il un moyen de régler ce grave problème autrement que par une confrontation violente ? On se souvient des déclarations d’un ministre de l’intérieur démissionnaire : le côte à côte ou le face à face… L’ancien ministre savait de quoi il parlait. Il semble que les autorités aient enfin pris conscience de la menace qui pèse sur la cohésion nationale.

Pourtant, un problème demeure. L’Etat ne peut pas tout, surtout dans le cadre de nos institutions : il faut que la volonté de changement vienne des gens qui sont concernés. La République propose ses solutions, elle n’a pas vocation à les imposer aux requérants.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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