L’effort saoudien contre le financement du terrorisme ©

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Lors de mes séjours les plus récents en Arabie Saoudite, j’ai été accueilli par une confession surprenante. Par le passé, quand nous soulevions le problème des extrémistes islamiques avec les Saoudiens, tout ce qu’on obtenu, c’étaient du déni, des démentis. Cette fois, au cours de rencontres avec le Roi Salman, le Prince héritier Nayef, le Vice-Roi Mohammad Bin Salman et plusieurs Ministres, un haut responsable saoudien reconnu devant moi que : “On vous a induit en erreur”.

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Il m’a expliqué que le soutien saoudien à l’extrémisme islamiste a commencé dans les années 1960, comme une façon de contrer le Nassérisme – l’idéologie politique socialiste panarabe qui correspondait à la pensée politique de l’Egyptien Gamal Abdel Nasser – qui menaçait l’Arabie Saoudite et qui a débouché à une guerre entre les deux pays le long de la frontière du Yémen [comme aujourd’hui avec l’Iran et les Houtis]. Cette tactique leur a permis de contenir le Nasserisme avec succès et les Saoudiens en ont conclu que l’islamisme représentait un outil puissant qui pouvait encore être d’une utiilité enconre plus grande. 

Dans ke cadre e leur nouvelle politique d’honnêteté sans précédent, le cercle dirigeant saoudien m’a aussi expliqué que son soutien à l’extrémisme était une manière de résister à l’Union Soviétique, souvent en coopération avec les Etats-Unis, dans des régions comme l’Afghanistan dans les années 1980. Dans cette situation également, argumentaient-ils, cette solution s’est avérée efficace. Plus tard, elle a été déployée contre les mouvements chiites soutenus par l’Iran dans la rivalité géopolitique entre les deux pays.

Mais avec le temps, disent les Saoudiens, leur soutien à l’extrémisme s’est retourné contre eux, en se métastasant en une grave menace pour le Royaume et pour l’Occident. Ils avaient créé un monstre qui commençait à les dévorer. “Nous ne pouvions pas l’avouer ouvertement après le 11 septembre, parce nous craignions que vous nous abandonniez ou nous traitiez comme l’ennemi”, me concédait ce haut-responsable saoudien. “Et nous étions dans le déni”.

Pourquoi une telle franchise et pourquoi maintenant? D’abord, il est juste de se demander jusqu’où cette nouvelle politique est réellement capable d’aller. Clairement, il y a certaines questions qui se posent de savoir si des groupes extrémistes sunnites, comme le Front Al Nusra en Syrie reçoivent toujours de l’argent frais saoudien. Mais comme les Saoudiens me l’ont décrite, cette nouvelle approche, consistant à se mesurer à son propre passé, fait partie des efforts consentis par les cercles dirigeants pour forger un nouvel avenir à leur pays, comprenant un vaste programme de réformes économiques.

Dans leur état d’esprit actuel, les Saoudiens perçoivent l’extrémisme islamique comme l’une des deux principales menaces pour le royaume, l’autre étant l’Iran. Sur l’Iran, on observe une continuité. Je me rappelle quand le Roi Abdallah m’a demandé de transmettre au Président George W. Bush, en 2006, qu’il devait “couper la tête du t” et attaquer l’Iran pour renverser ce régime. Le nouveau régime, comme ses prédécesseurs, accuse l’Iran de l’instabilité régionale et des nombreux conflits qui persistent.

Le nouveau cercle dirigeant saoudien, en d’autres termes, apparaît rétrograder l’idéologie en faveur d’une modernisation. En fait, un responsable saoudien de haut-rang a explicitement dit que le royaume poursuit “une révolution sous les apparences d’une modernisation” signifiant par là que la modernisation en tant que telle n’est pas ce qui conduit les changements dans la politique saoudienne.

Est-ce qu’elle peut y parvenir, alors que si peu a changé, sur le plan politique, dan un pays encore dirige de manière autocratique par la Maison des Saouds? Les inconnues les plus grandes sont la tentation du passé – savoir si le cercle dirigeant saoudien est uni derrière ce nouveau programme et si ceux qui tirent leurs bénéfices de l’ancien ordre des choses ne vont pas être tentés de tout faire dérailler, dans l’agenda des réformes et ainsi déstabiliser le pays. L’opposition pourrait venir du puissant appareil religieux, qui peut s’opposer à l’ouverture des centres de divertissement, à la réforme des institutions religieuses, et même à un co-enseignement limité (religieux et général), à la participation accrue des femmes à la force de travail.

Il y a eu beaucoup de programmes de réformes annoncés auparavant en Arabie Saoudite qui n’ont fait que s’évanouir dans l’insignifiance. De fait, la modernisation sape les fondements de deux piliers de la légitimité politique saoudienne l’approbation de l’appareil clérical Wahhabite et le traditionalisme, qui sous-tend tout gouvernement monarchique. Alors que la modernisation génère une incertitude économique pour ceux qui jouissent d’un ordre présent inefficace, la conséquence peut être la tourmente politique. Et c’est une question ouverte, comme de savoir si le peuple saoudien a suffisamment été préparé à tous les niveaux pertinents, en termes d’éducation et d’aptitudes à affronter la concurrence dans le monde économique, comme il en aura besoin dans une économie modernisée.

Si ce n’est pas le cas, les tensions sociales et les troubles peuvent surgir parmi tous ceux qui ne sont pas prêts à affronte une telle concurrence.

***

Ce n’était pas mon premier séjour en Arabie Saoudite. Je m’y suis retrouvé fréquemment depuis les années 1980, quand je travaillais pour le Département d’Etat. Je suis vraiment devenu mieux familiarisé avec le fonctionnement des cercles dirigeants saoudiens, au cours de mon mandat d’Ambassadeur en Irak, entre 2005  et 2007. J’ai visité le royaume souvent et j’ai développé des relations cordiales avec le Roi Abdallah et d’autres dirigeants importants. 

Durant de nombreuses années, Je me suis accoutumé à ce que les responsables saoudiens restent vagues et ambigus. A présent, nos interlocuteurs s’avèrent simples et directs, quand ils discutent de leur passé, de leurs s courantes et de leurs projets d’avenir. Au coures des décennies passées, mes impressions étaient que les Saoudiens ne travaillaient pas trop dur. Actuellement, une équipe de jeunes ministres disposant d’une haute culture de l’enseignement supérieur, travaille 16 à 18 heures par jour pour raffiner et instaurer unplan en vue de transformer le pays. Ce plan est l’idée originale sortie du cerveau de Moammed Bin Salman et il se focalise aussi bien sur les fronts intérieurs que régionaux. Salman et ses Ministres déobrdent d’engagement et d’énergie.

A travers tous les pays à majorité islamique, il y a toujours eu une lutte permanente entre la modernisation et l’islamisme. Riyad perçoit la modernisation comme le véhicule par lequel l’Etat saoudien, à la longue, peut affronter et vaincre l’extrémisme, renforcer la dynamique du secteur privé et maîtriser les défis économiques imminents. Le programme saoudien comprend :

  • De nouvelles limites dans la capacité de la police religieuse d’arrêter les dissidents.
  • Des purges chez les extrémistes au sein même du gouvernement et de plus grands efforts pour surveiller leur influence dans les institutions du renseignement et de la sécurité.
  • La nomination de nouveaux dirigeants religieux, afin de contrer l’extrémisme islamique sur les fondamentaux théologiques.
  • La transformation de la Ligue du Monde Musulman – une bras armé saoudien capital visant à soutenir les mouvements islamistes à  l’étranger – par la nomination d’un nouveau chef et la décision d’arrêter de soutenir les madrassas à l’étranger.

Sur le plan économique, les nouveaux dirigeants ont développé des projets de transformation économique et de réduction de la dépendance envers les ressources pétrolières. Leur vision 2030 et le Programme de Transformation 2020 se focalise sur les manières d’épurer l’énorme bureaucratie du pays, réduire et en définitive supprimer les subventions, développer le secteur privé comprenant l’attractivité pour l’investissement de l’étranger en devenant plus transparent et responsable et en supprimant la paperasserie.

Elle prévoit de transformer sa compagnie pétrolière géante Aramco, en permettant au public d’entrer sur ses lsites et en levant peut-être environ 2 milliards de dollars pour son fonds d’investissement, avec l’arrière-pensée que le revenu de ses investissements peut réduire la dépendance vis-à-vis des revenus directs du pétrole. Afin d’encourager bien plus l’argent saoudien à être dépensé à l’intérieur, le gouvernement ouvre des centres de divertissements dans le royaume et tente d’attirer les grands noms des Etats-Unis. Un accord a déjà été signé avec Six Flags ( chaîne de parcs de loisirs et de parcs à thèmes qui a des bureaux à Midtown et dont le siège est situé à Grand Prairie). Il prévoit d’augmenter le nombre de femmes dans la force de travail. J’ai visité la Ville Roi Abdallah, une ville nouvelle qui a été planifiée et est en cours de construction par le secteur privé. Là, les hommes et les femmes assistent à des cours à l’université ensemble et des installations importantes pour les entreprises étrangères sont en voie de construction avec des caractéristiques d’entreprises internationales intéressées à y participer. 

Un sous-produit direct de la focalisation saoudienne contre Daesh et l’Iran semble se manifester par une vision plus lumineuse de Riyad envers Israël. Israël et l’Arabie Saoudite partagent une perception identique de la menace concernant l’Iran et Daesh et cette hostilité ancienne ne doit pas empêcher une coopération bien plus vaste entre les deux pays afin d’aller de l’avant. Les Saoudiens ont déclaré avec une franchise inhabituelle qu’ils ne perçoivent pas Israël comme l’ennemi et que le Royaume ne prépare pas de plans d’urgence dirigés contre Israël. Ils insistent sur le besoin de progresser sur la question palestinienne mais le ton sur ce sujet est notoirement moins émotionnel que par le passé. La claire priorité est de vaincre Daesh et de faire le poids face à l’Iran dans l’équilibre des forces.

 

A certains niveaux, les perspectives de réformes planifiées sont plus prometteuses en Arabie Saoudite qu’elles ne le sont dans la plupart des autres régions du moyen-Orient. L’Arabie Saoudite dispose de réserves pétrolières et n’est pas éprouvé par des conflits : deux avantages importants. Ma visite m’a convaincu que des segments-clés du cercle dirigeant saoudien sont sérieux quant à leurs plans de modernisation et qu’ils le poursuivent avec vigueur et professionnalisme.

There are, as I said, plenty of reasons to be skeptical of ultimate success. However, if the reform effort does work, Saudi Arabia is poised to become more powerful than before, enabling it to play a bigger role in regional dynamics including in balancing Iran and perhaps negotiating about ending the civil wars in the region. A true change in Saudi Arabia’s policy of supporting Islamist extremists would be a turning point in the effort to defeat them. Given the kingdom’s role, Saudi success can provide a model for the rest of the Sunni Arab and Islamic world on how to pursue reform and succeed. That could, in turn, help launch the reformation that is so badly needed. The region and the world have a stake in Saudi success, and should do what we can to encourage and support them on this new path.

Il y a, comme je l’ai dit, pein de raisons d’être sceptique quant à son succès ultime. Cependant, si l’effort de réformes marche effectivement, l’Arabie Saoudite sera sur le point de devenir plus puissante que jamais, lui permettant anisi de jouer un rôle plus important encore dans les dynamiques régionales, y ris pour ce qui est d’être un poids majeur face à l’Iran et peut-être d’être en position de négocier un terme aux guerres civiles dans la région. Un véritable changement dans la politique saoudienne de soutien aux extrémistes islamistes  constituerait un virage déterminant dans l’effort pour les vaincre. Etant donné le rôle du royaume, le succès saoudien peut apporter un modèle pour le reste du monde sunnite arabe et islamique sur la façon de poursuivre les réformes et d’y parvenir. Cela pourrait, en retour, contribuer à lancer les réformes dont cette région a si cruellement besoin. La région et le monde sont en jeu dans le succès ou l’échec réformateur saoudien et nous devrions faire tout ce que nous pouvons pour les encourager et soutenir dans la nouvelle voie qu’ils abordent.

Source : politico.com
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Adaptation : Marc Brzustowski

3 COMMENTS

  1. Note : à la 3e ligne, il fallait bien évidemment lire : “exprime son souhait d’emprunter” et non pas “expriment leur souhait d’emprunter”. Désolé de ne m’être pas relu.

  2. Cet “effort”, ainsi que le qualifie le titre de cet article, me paraît malheureusement bien tardif. Certes, il est heureux que l’Arabie saoudite, le premier promoteur mondial du jihadisme salafiste (et le plus important bailleur de fonds de groupes aussi divers que les Talibans afghans, Al Qaeda, Lashkar-e-Taiba, ISIS, Front Al-Nusra, etc) expriment leur souhait d’emprunter (enfin !) le chemin de la franchise et de l’honnêteté. On aimerait également que ce très euphémistique ‘We Misled You’ (“Nous vous avons induit en erreur”) soit adressé, de manière officielle, à la communauté internationale. Il n’est du reste pas de hasard si aujourd’hui, Barack Obama oppose son veto à une loi autorisant les proches des victimes du 11-Septembre à poursuivre l’Arabie saoudite. Là encore, il serait légitime de réclamer un peu plus de transparence, d’autant que si les saoudiens reconnaissent désormais qu’ils “ont financé” le terrorisme, les États-Unis ont encore beaucoup à dire officiellement (je renvoie ici, entre des centaines d’autres rapports et écrits, au livre de Hillary Clinton, “Hard Choices”, puisque son auteur est la candidate démocrate à la succession de l’actuel président des États-Unis et qu’elle fut, de 2009 à 2013, sa Secrétaire d’Etat et par conséquent, la responsable directe de la désastreuse intervention américaine en Libye).

    Bref ; Ryad a beau se draper aujourd’hui de “sincérité”, le mal est fait. Et ce mal a pu disposer du temps et des moyens (financiers, militaires et technologiques) nécessaires à son expansion mondiale.

    En conclusion, même si je remercie M. Zalmay Khalilzad pour cette contribution, je trouve celle-ci teintée d’un bien trop grand angélisme à mon goût.

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