Les Forces démocratiques syriennes (FDS, coalition arabo-kurde) poursuivaient, hier, leurs attaques contre le groupe État islamique (EI) dans la province d’Alep, en progressant simultanément sur trois axes, et ne se trouvaient plus qu’à 2 km à l’est, 6 km au sud-est et 7 km au nord-est de la ville stratégique de Manbij.

Cette offensive qui a nécessité plusieurs mois d’efforts et de préparatifs est la contrepartie de l’engagement kurde dans la bataille de Raqqa. La traversée de l’Euphrate et la prise de la ville ont pour ultime objectif la jonction entre les trois cantons d’Afrin, Kobané et Jazira qui forment le Rojava (l’entité fédérale kurde en Syrie).Planifiée depuis plusieurs mois, l’offensive sur Manbij supposait la reprise du barrage stratégique de Techrine le 26 décembre 2015 par la coalition militaire arabo-kurde, appuyée par les raids de la coalition internationale conduite par les États-Unis et qui devait permettre la progression le long du fleuve pour contrôler le corridor stratégique qui s’étend sur 60 km de long et 90 km de large, Jerablus-Manbij-al-Bab, et cloisonner une à une les localités. Mais l’offensive des Kurdes dans une zone tribale dont la composante majoritaire est arabe et turkmène rendait indispensable la conclusion d’alliances avec des tribus locales.

L’attente tactique des FDS pour s’assurer du soutien des groupes locaux a repoussé le début des opérations au 31 mai dernier. Ainsi, la coalition composée de 3 000 combattants parmi lesquels 2 500 Arabes a doté les Kurdes d’une légitimité suffisante pour pénétrer dans une zone ethno-confessionnelle diversifiée et protéger les populations locales contre un éventuel nettoyage ethnique.

Quant à Washington, il s’est illustré à la fois par un soutien décisif à l’action des FDS et sa passivité lors de l’attaque anticipée menée par l’EI et coordonnée avec la Turquie contre ses mêmes forces à Mareh pour endiguer leur progression.

Instrumentalisation

Dans ce contexte opérationnel, l’apparente absence de réaction forte de la part des Turcs tend à faire oublier l’appui militaire massif d’Ankara dans l’offensive de Mareh aux combattants de l’EI, qui compte une majorité écrasante de Turkmènes dans cette région.

Cette configuration est une nouvelle démonstration des contradictions et de l’ambiguïté de la position américaine sur le terrain en Syrie. Si les Kurdes sont bien les alliés tactiques de Washington, Ankara, membre de l’Otan, n’en reste pas moins le grand partenaire stratégique dont il est impératif de ménager les intérêts et auquel il faut offrir des garanties.

À la suite de l’annonce faite le 16 mars dernier (par 150 représentants de partis kurdes, arabes et assyriens) de la formation d’une Fédération kurde du nord de la Syrie (Système uni démocratique du nord de la Syrie et du Rojava), le département d’État américain a fait connaître son opposition à ce projet en rappelant que l’objectif des Américains en Syrie était de combattre l’EI et non de soutenir les revendications autonomistes kurdes en Syrie, Washington souhaitant « l’unité et l’intégrité territoriale de la Syrie », selon les termes de Mark Toner.

Ces déclarations ont aussitôt été nuancées par le Pentagone américain qui a réaffirmé le soutien aux FDS dont il a favorisé la création. Il semble qu’en l’absence de forces capables de combattre efficacement l’EI et de s’emparer de ses bastions, Washington n’a d’autre choix que de jouer la carte kurde en Syrie. Le refus d’Ankara de s’impliquer contre l’EI – principale pomme de discorde entre les deux alliés évoquée par le président Obama dans une longue interview au New York Times – a suscité de vives tensions dans la relation entre les deux. Pour autant, les Américains ne semblent pas encore prêts à compromettre leur partenariat stratégique avec Ankara en soutenant les velléités autonomistes kurdes, une réalité qui poussent les Kurdes à maintenir des liens étroits avec Moscou.

Lina Kennouche – OLJ

Et celle historique entre arabes et Kurdes…

Pris en étau dans deux provinces syriennes-clés, sans oublier Fallouja en Irak, l’État islamique (EI) semblait hier dans une posture particulièrement mauvaise. Depuis plusieurs jours, en effet, le groupe fait face à la fois à l’armée du régime de Damas, ainsi qu’aux Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde, dans les provinces de Raqqa et d’Alep. Dans cette dernière d’ailleurs, les FDS n’étaient plus hier qu’à 4 ou 5 km de la ville de Manbij, appuyées par des « conseillers » militaires américains, toutefois absents du front.

L’enjeu de la prise de cette ville stratégique n’est pas des moindres. Occupée entre 2011 et 2014 par différents groupes « rebelles » armés, la ville est prise en 2014 par l’EI qui, très vite, y impose ses lois. Grâce à sa position idéale, elle sert depuis de point de ravitaillement et de trafic entre les différentes localités tenues par l’EI et la frontière turque, à une trentaine de kilomètres de la ville. L’offensive kurde actuelle vise donc d’abord à isoler l’EI de cet axe vital – une trentaine de villages autour de Manbij sont déjà aux mains des FDS – et par là à l’affaiblir, avant la prise de la ville qui semble aujourd’hui imminente.

Si les Kurdes représentent une part non négligeable de la population de Manbij – ils seraient au moins 25 %–, la grande majorité de la population reste arabe sunnite. L’avancée des FDS, principalement des Kurdes, est de ce fait délicate, dans la mesure où une prise de la ville par une force non arabe ne serait pas tolérée, du moins facilement, par les habitants. Cela contribuerait inévitablement à raviver, ou nourrir des tensions historiques entre Kurdes et Arabes, entretenues entre autres par la mise en place entre fin 2013 et début 2014 du Rojava, c’est-à-dire une zone kurde autonome en Syrie. C’est pour cette raison que, selon le colonel américain Pat Ryder, du CentCom (Central Command), les combattants du Conseil militaire de Manbij, créé en avril pour organiser la reprise de la ville, sont arabes, et nombreux sont originaires de la localité.

Minoritaires au sein des FDS, ils représentent en revanche la majorité des combattants au sein du conseil : sur 3 000 combattants sur le front de Manbij, seuls quelque 450 seraient kurdes, d’après le colonel Ryder.
Toujours selon cette source, les Kurdes ont affirmé être prêts à se retirer de la ville et en laisser la gouvernance aux Arabes après sa prise à l’EI, qui a d’ailleurs durement réprimé les manifestations organisées par les habitants pour dénoncer les exactions du groupe en novembre et décembre 2015. Il faudra toutefois attendre la fin des opérations pour vérifier la sincérité de ces promesses : à Suluk, dans le Nord-Est syrien, les populations arabes sont empêchées dans la violence et depuis plusieurs jours de revenir sur leurs terres par les Kurdes, et, d’après l’ONG, « Raqqa is being slaughtered silently » (Raqqa est en train d’être massacrée en silence).

Concessions
Cette concession aux populations arabes locales contribuerait sans nul doute à également rassurer Ankara, qui refuse une zone kurde autonome à sa frontière. L’axe partant de Manbij vers la frontière turque passe par des villes et localités traditionnellement arabes et turkmènes entre les trois cantons kurdes d’Afrin, Kobané et Jazira, que les Kurdes essaient sans succès de relier depuis la création de leur Rojava. Et le leadership kurde n’a jamais caché ses ambitions d’unir ces cantons en un seul territoire, arguant dans le même temps que Manbij est une ville « historiquement » kurde, comme le rappelle le géographe spécialiste de la Syrie, Fabrice Balanche, dans un article publié par le Washington Institute*. Reste à voir si les ambitions kurdes seront reléguées à plus tard pour des raisons stratégiques pour que, plus urgemment, le combat contre l’EI soitgagné au plus vite.

En attendant, il semblerait que la prise de Manbij porterait un coup énorme, sinon fatal, à l’État islamique en termes de richesses et d’effectifs, et aurait des répercussions sur le groupe dans tout le pays. Si l’offensive du régime et des FDS contre l’EI dans la province voisine de Raqqa se révèle fructueuse, le groupe perdra ses ancrages les plus importants en Syrie, et la prochaine étape pourra bel et bien être la capitale éponyme du groupe dans ce pays. Une victoire du Conseil militaire de Manbij consoliderait par conséquent la position des combattants arabes au sein des FDS et les placerait en première ligne pour la future reprise de localités aux mains de l’EI. Cette reconquête offrirait ainsi une alternative arabe à ce qu’offrait l’État islamique et serait mieux perçue par les populations locales que s’il s’agissait de forces « étrangères ».

* The Die Is Cast: The Kurds Cross the Euphrates, par Fabrice Balanche – Janvier 2016

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