Israël-Iran : la guerre de l’ombre s’intensifie

Tandis que les morts suspectes se multiplient au sein des forces armées et des instituts de recherche de la République islamique, le premier ministre de l’Etat hébreu, Naftali Bennett, revendique de frapper non plus seulement « les tentacules » mais aussi « la tête » de la « pieuvre » iranienne.

Depuis trois semaines, les forces armées et des centres de recherche iraniens connaissent un nombre intrigant de morts violentes. L’Etat, très discret sur le sujet, a reconnu le décès à Téhéran de deux colonels des gardiens de la révolution, l’armée idéologique du pays. L’un a été assassiné le 22 mai par des tireurs à moto, le second est tombé d’un toit une semaine plus tard.
La République islamique a aussi salué le « martyre » d’un ingénieur sur le site militaire de Parchin, qui développe des missiles et des drones, et qui est accusé d’avoir abrité des recherches dans le domaine du nucléaire militaire. L’ingénieur a été victime, fin mai, d’une attaque menée par de petits drones quadricoptères. Des organes de presse locaux ont enfin rapporté la mort, le 4 juin, de deux scientifiques, dont l’un aurait été empoisonné à Yazd (est).
Cette série apparaît inédite à plus d’un titre. D’abord par la nature des cibles : les deux officiers des gardiens de la révolution n’entretenaient aucun lien avec le programme nucléaire à possible dimension militaire de l’Iran, ciblé de longue date par les services de renseignement israéliens. Surtout, ces morts ont suscité de multiples déclarations à la presse de sources de sécurité « régionales » ou explicitement israéliennes, qui laissent croire à la responsabilité de l’Etat juif.
Depuis plusieurs jours, le premier ministre, Naftali Bennett, vante lui-même les mérites d’une nouvelle « doctrine » israélienne dite « de la pieuvre ». « Le temps de l’immunité, lorsque l’Iran frappait Israël encore et encore et semait la terreur dans la région par le biais de ses alliés mais demeurait sain et sauf, ce temps est fini », affirmait-il le 7 juin à la Knesset. « Nous ne jouons plus avec les tentacules, avec les alliés de l’Iran [au Liban, en Syrie, en Irak] : nous avons créé une nouvelle équation en visant directement la tête », précisait-il dans un entretien publié par The Economist, le lendemain. Ces interventions lui offrent un répit, un rare moment de consensus, alors que sa majorité parlementaire part en lambeaux.

Funérailles précipitées

Selon des médias israéliens, le colonel Hassan Sayyad Khodaï, assassiné le 22 mai, officiait au sein de l’unité 840 de la Force Al-Qods, accusée d’avoir planifié l’assassinat de citoyens israéliens en Turquie. Craignant des représailles après sa mort, Israël a demandé à une centaine de ses ressortissants présents en Turquie de quitter le pays, et a déconseillé aux touristes de s’y rendre.
Selon le quotidien Yediot Aharonot, le second officier décédé en mai, Ali Esmailzadeh, appartenait à la même unité que M. Khodaï. Les agences iraniennes ont évoqué un accident et un suicide. Mais ses funérailles précipitées ont ressemblé à celles d’ordinaire réservées aux traîtres. M. Esmailzadeh a-t-il été démasqué comme un agent du Mossad, au cœur d’une unité dont Téhéran ne reconnaît pas l’existence ?
Depuis des mois, le renseignement israélien se fait bavard. Il humilie Téhéran, en montrant qu’il opère à sa guise sur son territoire. En avril, il a publié la confession d’un prétendu assassin de la Force Al-Qods, Mansour Rasouli, qui aurait été interrogé sur le sol iranien, avant d’être relâché. L’homme se disait mandaté pour abattre un diplomate israélien en Turquie, ainsi qu’un général américain en Allemagne et un journaliste en France.
De telles révélations fragilisent Téhéran. Les Iraniens constatent, stupéfaits, à quel point leur territoire est perméable à leurs ennemis. Mais ces opérations trouvent aussi un écho à Washington et en Europe. Pour le journaliste Ronen Bergman, auteur de Lève toi et tue le premier (Grasset, 2020), une histoire des assassinats perpétrés par les services de renseignement israéliens, l’Etat hébreu assume le fait que les guerres contemporaines se mènent aussi dans l’espace de l’information.

Les choix israéliens critiqués

Le gouvernement a suivi de près l’usage spectaculaire que Washington a fait de son renseignement, en début d’année, afin d’alerter contre l’invasion imminente de l’Ukraine, planifiée par la Russie. Cette transparence a facilité la mobilisation des opinions occidentales, puis le rassemblement de ses alliés européens en soutien à Kiev.
Contre l’Iran, Israël cherche lui aussi à imposer un récit. Le gouvernement se dit sceptique, face aux négociations menées par Washington pour raviver l’accord international sur le nucléaire iranien de 2015. Il craint que l’isolement de la République islamique n’en soit diminué. Il cherche à préserver ses marges de manœuvre, pour continuer à la frapper à sa guise. En mai, il s’est félicité d’avoir convaincu Washington de ne pas retirer les gardiens de la révolution de sa liste des organisations terroristes, un choix qui compromet un peu plus les négociations sur le nucléaire, qui paraissent embourbées.
Au-delà de ses succès opérationnels spectaculaires, Israël peine cependant à clarifier son objectif final. Depuis un an, on ne compte plus le nombre d’anciens responsables politiques et militaires israéliens qui le déplorent. Ils affirment que l’Etat a commis une erreur en convainquant l’ex-président américain Donald Trump de dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien, en 2018, et en l’incitant à mener contre Téhéran une politique de « pression maximale ». Dernier en date, l’ex-patron du renseignement militaire israélien, Tamir Hayman, tout juste retraité, affirmait fin mai qu’un accord sur le nucléaire était encore dans l’intérêt d’Israël.
Entre-temps, les classes moyennes iraniennes, principale force de changement social dans le pays, ont été décimées par les sanctions américaines. Mais le régime perdure. Se dégageant de plus en plus de ses obligations vis-à-vis de l’Agence internationale de l’énergie atomique, il n’a jamais paru si près de se doter de l’arme nucléaire.

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