5 500 peshmergas ont pénétré dans l’est de la capitale irakienne de l’État islamique. Mission : libérer la cité chrétienne de Qaraqosh, aux mains du califat depuis 2014.

Le hameau de Muftia, à seulement 35 kilomètres de Mossoul, vient d’être repris à l’État islamique avec quatre autres villages, ce dimanche à 10 heures du matin. Au milieu d’une large tache noire exhalant la poudre et le sang, un peshmerga attrape ce qu’il reste de la tête d’un combattant de l’EI et le jette derrière un muret. À côté, ses frères d’armes chargent un pick-up avec des bombes prises à l’ennemi, les désarmant d’un tour de main, puis les entassant en vrac.

Dans une maison en ruine, Sorsh Mohamad, un autre soldat kurde de la division des Zeravani, les héros du jour, suit du doigt des dessins à la craie blanche sur un mur noir : « 300 mètres… » murmure-t-il. C’était le plan de défense des vaincus, écrasés en une demi-journée par une attaque-surprise massive de l’armée du Kurdistan d’Irak. Ils vivaient terrés dans des souterrains de cinq mètres de profondeur.

À travers jachères et tranchées du no man’s land, des tractopelles et des bulldozers ont improvisé une route sur deux kilomètres, où se croisent désormais convois de renforts et Humvee criblés de balles. « Il n’y a pas eu beaucoup de résistance », assure le colonel Mahmoud, 52 ans – dont 35 sous l’uniforme peshmerga –, qui se repose à l’orée du village. « En trois heures, c’était fini. Mes hommes ont tué une quinzaine d’hommes de Daech. Nous avons arrêté trois voitures piégées. »

Une attaque-surprise massive contre Daech

Soutenus par des frappes de la coalition, 5 500 hommes ont donné l’assaut à 4 h 30 du matin sur la plaine de Ninive, aux abords de Mossoul, deux millions d’habitants avant 2014, la plus grande ville contrôlée par Daech (acronyme arabe de l’État islamique). Une attaque déclenchée dans le plus grand secret : la veille encore, le général Sirwan Barzani, chef du secteur 6 que nous rencontrions dans son quartier général du camp Black Tiger, parlait de cette « première étape » de la reconquête de Mossoul en refusant catégoriquement d’en préciser la date.

Le but de cette offensive : libérer Qaraqosh, cité symbole du martyre des chrétiens d’Irak, désertée depuis près de deux ans par ses 75 000 habitants. Le 7 août 2014, Daech s’était emparé de ce chef-lieu d’Hamdaniyah, le district qui borde Mossoul à l’est où se trouve Muftia. « C’était l’apocalypse ! » se souvient Anis Benham, chrétien de Qaraqosh et professeur à l’université d’Hamdaniyah, aujourd’hui déplacée à Erbil. « J’y ai laissé ce que j’ai de plus précieux : les tombes de mon père et de ma mère. » Mais les chrétiens ne sont pas les seuls à avoir été chassés par l’organisation terroriste : Muftia était un village peuplé par des kakaïs, une minorité religieuse kurde perpétuant de traditions pré-islamiques et donc persécutée elle aussi par Daech.

Plusieurs des élèves du professeur Anis sont des kakaïs et viennent de ces villages libérés, d’où ils ont fui en 2014 en même temps que les chrétiens. « Bien sûr, c’est une excellente nouvelle », se réjouit Alaa Wardaki, arborant, comme tous les kakaïs, une extravagante moustache. « Mais nous sommes étudiants, et nous avons nos examens ces jours-ci. Pas le temps de penser à ça. » Avant d’entrer dans la salle de cours, ses révisions à la main, un autre de ces jeunes kakaïs raconte comment il s’est fait réveiller à 4 heures du matin par un coup de téléphone : son frère, peshmerga, lui annonçait qu’il partait pour l’offensive.

Sorsh Mohamad, soldat kurde de la division des Zeravani, dans le village de Muftia (Irak, 35 kilomètres de Mossoul), repris à l’État islamique le 29 mai 2016.   © Jérémy André

Conseillers militaires étrangers

« Le plan est de libérer d’abord certains villages qui appartiennent aux Kurdes shabaks et kakaïs », confirme Bahyat Taymes, major général et membre de l’état-major d’Aziz Weysi, commandant en chef des Zeravani. « C’est une petite partie de la libération de Mossoul. Notre but est de détruire l’État islamique. Le Kurdistan ne sera jamais sûr tant qu’il existera. » L’officier est basé au camp de Hasan Shami, sur la route entre Erbil et Mossoul, d’où l’opération a été lancée. Derrière lui, des « conseillers militaires » étrangers font le ménage dans leur véhicule blindé. Les douilles vides pleuvent de la plateforme de la tourelle. Photos interdites, vient nous rappeler fermement l’un d’eux.

Cette première étape est d’ores et déjà un succès, selon les forces kurdes : au soir, quatre villages sont entièrement libérés, les combats continuent seulement dans celui de Talaban. Un général de brigade, Rizgar Agha, est tout de même mort au combat. Le président du Kurdistan d’Irak, Massoud Barzani, était lui-même sur place pour superviser les opérations.

Convoi de renforts kurdes près de la base d’Hasan Shami (Irak), après l’assaut sur cinq villages de la plaine de Ninive repris à l’État islamique le 29 mai 2016.   © Jérémy André

Qaraqosh annexée par le Kurdistan irakien ?

En effet, ce mouvement audacieux des Kurdes est aussi politiquement risqué. Le district d’Hamdaniyah était avant 2014 le territoire du gouvernement central d’Irak. Les Kurdes le rendront-ils à Bagdad après la guerre ? « La politique du président est claire », analyse Ano Jawhar Abdoka, directeur de l’organisation Shlama, qui rassemble des représentants des chrétiens du Kurdistan. « Ces régions reconquises sont ce que l’on appelle des zones disputées entre le gouvernement central et le Kurdistan. Leurs populations devront se prononcer avec un référendum pour savoir si elles restent irakiennes ou si elles deviennent kurdes. »

Des référendums locaux qui pourraient être organisés à l’occasion du référendum sur l’indépendance qu’a appelé de ses voeux Massoud Barzani en février 2016. Le vote pourrait être organisé à l’automne, selon une source du bureau du Premier ministre. Reste à achever les opérations militaires d’ici là. D’après Ano Abdoka, « quand ils commenceront l’étape numéro 2, de nombreux villages chrétiens seront libérés, comme Karamlish ou Batlaya. Qaraqosh est une troisième étape, c’est une grosse ville, cela prendra plus de temps. Le programme est de la libérer ce mois-ci ou le prochain. »

Le POINT.fr

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