Analyse/Politique – Grandeurs et décadence d’Ayelet Shaked, par Daniel Haïk

Le ministre israélien de l'Intérieur et chef du parti Yamina Ayelet Shaked arrive à une conférence de presse au village de Hamacabia à Ramat Gan, dans le centre d'Israël, le 27 juillet 2022.Avshalom Sassoni/Flash90Le ministre israélien de l’Intérieur et chef du parti Yamina Ayelet Shaked arrive à une conférence de presse au village de Hamacabia à Ramat Gan, dans le centre d’Israël, le 27 juillet 2022.
Shaked est l’illustration d’un incroyable ratage, l’un des plus grands de l’histoire politique israélienne
Abba Eban, le mythique chef de la diplomatie israélienne, avait coutume de dire à propos du processus de paix que « les Palestiniens n’ont jamais raté une occasion de rater une occasion ».
En paraphrasant cette célèbre phrase, on peut certainement affirmer qu’au cours des dernières années, Ayelet Shaked, actuelle leader du « Foyer Juif », et (toujours) ministre de l’Intérieur du gouvernement Benett-Lapid, n’a pas raté la moindre occasion de faire les mauvais choix politiques. Résultat : elle, qui était il y a 3 ans à peine candidate à la succession de Netanyahou ne parvient pas aujourd’hui à passer le seuil d’éligibilité.

Shaked: une carrière météorique !

Après son service militaire dans la brigade Golani, Ayelet Shaked entreprend des études d’informatique et d’électronique. Mais elle est déjà touchée par le virus politique et adhère au Likoud. Elle s’y fait vite remarquer. En 2006, on lui propose de devenir la directrice de cabinet de Benyamin Netanyahou. A l’époque, le Likoud est en pleine déconfiture: il ne dispose que de 12 mandat à la suite de la création de Kadima par Ariel Sharon. Netanyahou est considéré comme un pestiféré.
Yonatan Sindel/Flash90Yonatan Sindel/Flash90Benyamin Netanyahou et Ayelet Shaked à la Knesset, le 21 décembre 2016
Mais Shaked mesure le défi et accepte le poste. C’est elle qui ensuite va rencontrer Naftali Bennett et l’intégrer dans le cabinet Netanyahou. Bennett qui a effectué un bel « exit » dans la haute technologie israélienne veut influer sur la vie politique, en particulier depuis la mort de son compagnon d’armes le lieutenant-colonel Emmanuel Moreno, l’un des plus célèbres officiers de Tsahal, tué à la fin de la seconde guerre du Liban en aout 2006.
Naftali Bennett deviendra alors le supérieur hiérarchique de Shaked mais, avant tout, son plus fidèle allié. Une amitié rarissime en politique va alors se forger entre la jeune laïque de Tel Aviv et le sioniste religieux issu des commandos Matkal et du high tech.
Par contre, avec Netanyahou, la relation est plus difficile. En particulier avec Sarah Netanyahou, qui ne supporte apparemment pas de savoir son mari en permanence aux côtés d’une aussi jeune et jolie femme. Au bout d’un an et demi, le tandem Bennett-Shaked quitte Netanyahou. Ils resteront toujours très discrets sur les raisons de ce départ. Mais, une seule fois, Bennett osera reconnaitre avoir subi de la part de Sarah Netanyahou, « un cours de formation anti-terroriste! »
En 2010, alors que Netanyahou est revenu au pouvoir, Bennett et Shaked créeront un mouvement idéologique de droite « Mon Israël ». Ce sera le point de départ d’une carrière politique qui va les conduire à la conquête du Foyer Juif, réincarnation politique du Parti national religieux. Shaked quitte alors le Likoud pour s’allier avec les « calottes crochetées ». En 2013, Shaked entre à la Knesset dans la liste du Foyer Juif, conduite par Bennett. Elle deviendra l’une des députés les plus remarquées de la Chambre.
AFP / JACK GUEZAFP / JACK GUEZNaftali Bennett et Ayelet Shaked lors d’une conférence de presse à Tel Aviv le 29 décembre 2018
Netanyahou ne cache pas son aversion (ou celle de son épouse) pour le tandem. La principale poussée politique de Shaked interviendra après les élections de 2015. Elle devient ministre de la Justice du gouvernement Netanyahou tandis que Bennett n’est « que » ministre de l’Education.
Pendant quatre années à ce poste, elle va opérer une mini-révolution en faisant entrer dans les tribunaux, et surtout à la Cour Suprême, des juges plus conservateurs que libéraux. Ce qui la rendra particulièrement populaire au sein de la Droite nationaliste. Les observateurs politiques sont sous le charme, subjugués par sa détermination, son dynamisme, son charisme séducteur et par la clarté de ses interventions médiatiques. Au Likoud, on commence à la considérer comme une potentielle cheffe de file dans l’ère post-Netanyahou. Et en 2019, à la veille de la grande crise politique, Ayelet Shaked s’impose pour beaucoup d’Israéliens comme une véritable « Première-ministrable ».

Une incroyable série d’erreurs …

Alors comment expliquer que, trois ans plus tard, sa situation politique soit si périlleuse ?
– La première erreur de Shaked a été ne de pas se retirer de la vie politique israélienne en avril 2019, après que le parti qu’elle avait créé avec Bennett, « la Nouvelle droite », ait raté de 1000 voix le seuil d’éligibilité. Cet échec a été mis sur le compte de Bennett, et Shaked aurait dû, à cet instant, tirer sa révérence et, par exemple, s’exiler aux Etats unis dans l’un des prestigieux instituts américains de diplomatie qui se serait fait un plaisir de l’accueillir. Elle se serait faite alors désirée et aurait pu revenir, après le départ de Netanyahou, en prenant la tête du Likoud. Au lieu de cela, mal conseillée, elle s’est embourbée dans la classe politique.
– Sa seconde erreur a été de suivre Bennett dans l’aventure périlleuse du gouvernement hétéroclite. La loyauté est certes une denrée rare en politique, mais si Shaked avait aussi fermement « le cœur à droite » qu’elle le clame aujourd’hui, elle aurait dû s’opposer à Bennett et refuser de voter la confiance de ce gouvernement éphémère. Sans elle, celui-ci n’aurait jamais vu le jour…
– Troisième erreur : en avril dernier, elle a eu l’opportunité de faire chuter le gouvernement. Mais elle a hésité, et finalement c’est Idit Silman, alors présidente de la Coalition qui l’a coiffée au poteau, arrachant ainsi une place de choix dans la liste électorale du Likoud.
– Enfin, dernière erreur : une fois son « divorce » politique avec Bennett consommé, il y a quelques semaines, Shaked s’est fourvoyée en pactisant avec le tandem le plus instable de la classe politique, « Hendel and Aozer » au lieu de se lancer dans une campagne effrénée de séduction du sionisme religieux modéré.

 

Voilà donc comment cette femme brillante est devenue, peu à peu, la risée de la classe politique (et des émissions de parodie). Voilà pourquoi son parti se retrouve à 40 jours des élections bien en deçà du seuil d’éligibilité (avec seulement 2 % des suffrages exprimés). Et voilà pourquoi celle qui était, il y a 3 ans, en orbite vers le fauteuil de Premier ministre se retrouve, aujourd’hui, au bord des oubliettes de l’histoire politique d’Israël.

Netanyahou aurait dû lui envoyer une bouée de sauvetage

Pour tenter de conjurer ce sort, Shaked a tout de même eu le courage de faire, cette semaine, son mea culpa sur sa participation au gouvernement. A l’approche de Kippour, « le Grand Pardon », toute faute avouée peut être entièrement pardonnée… Mais ce geste intervient de l’avis général beaucoup trop tard : il faudrait un miracle pour retourner une tendance actuellement défavorable.
C’est d’autant plus dommage que Shaked aurait dû représenter un courant important du sionisme religieux modéré qui ne vote pas Likoud et refuse de s’identifier avec Ben Gvir et Smotrich. C’est d’autant plus regrettable que Benyamin Netanyahou aurait pu et dû lui tendre une bouée de sauvetage : si l’ancien Premier ministre avait mis de côté son aversion personnelle pour Shaked, il aurait alors œuvré afin de faire basculer des voix du Likoud vers le Foyer Juif afin que celui-ci franchisse le seuil et lui apporte les 4 députés salvateurs qui lui permettent de former une coalition majoritaire.

Olivier Fitoussi/Flash90Olivier Fitoussi/Flash90La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked et le ministre des Communications Yoaz Hendel lors d’une cérémonie commémorative d’État pour l’ancien Premier ministre Yitzhak Shamir, au cimetière du Mont Herzl à Jérusalem, le 10 juillet 2022.

Dans le passé, Netanyahou avait « ponctionné » les voix des partis conduits par Bennett-Shaked. Cela ne lui a jamais permis de former une coalition majoritaire. Peut être, qu’a contrario, en accordant une partie de ses voix à Shaked, il pourrait recevoir en retour, sur un plateau d’argent, les quatre députés qui lui manquent pour gouverner. Mais on voit mal Netanyahou œuvrer en ce sens !
Enfin, dans l’hypothèse probable où son parti ne passe pas le seuil d’éligibilité, Shaked possèdera alors un ultime recours : annoncer son retrait de la compétition afin de ne pas invalider inutilement des dizaines de milliers de voix qui feront défaut à la droite, et monnayer ce retrait en échange d’une garantie de figurer dans la liste électorale du Likoud…. pour la 26e Knesset !
Quoi qu’il en soit, dans le cas Shaked, le sentiment dominant est celui d’un regrettable ratage, l’un des plus grands de l’histoire politique d’Israël….

Daniel Haïk – i24NEWS

 

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