Comme des millions d’Israéliens, j’ai fêté la semaine dernière l’anniversaire de notre petit-grand Etat, proclamé il y a 70 ans sur notre terre retrouvée, par la grâce de Dieu et grâce à l’héroïsme et au sacrifice de nos soldats. Comme le dit un adage qui a récemment circulé sur les réseaux sociaux,

Nous avons deux journées du souvenir des morts en Israël : une qui nous rappelle le prix à payer pour avoir un Etat, et l’autre pour nous rappeler le prix à payer pour ne pas en avoir”.

Ces deux journées sont, évidemment, la Journée du Souvenir des soldats (Yom Hazikaron) et le Jour de la Shoah (Yom HaShoah). La semaine qui va du Yom HaShoah au Yom Hazikaron et au Yom Ha’atsmaout est sans doute la semaine la plus chargée d’émotion pour le peuple d’Israël.

J’ai passé la soirée du Yom Hazikaron sur la place Rabin à Tel-Aviv, où se déroule le traditionnel “Sharim ba-Kikar”, rituel laïque qui fait suite aux cérémonies d’ouverture de cette journée sacrée devant le Kottel, le mur occidental du Temple, en présence des familles endeuillées.

La jeunesse du public, varié et nombreux, qui emplissait la place Rabin, venu écouter les chansons et évoquer le souvenir des soldats tombés pendant les guerres d’Israël, atteste que le caractère fédérateur de cette journée demeure intact et que les jeunes israéliens restent, aujourd’hui comme hier, tout aussi patriotes et engagés pour la défense de notre Etat, y compris à Tel-Aviv, qu’on se plaît à décrire parfois comme une “bulle” en dehors du pays.

Or, c’est précisément ce rituel sacré et ce caractère fédérateur qui ont été cette année remis en question par la tentative d’instaurer une cérémonie ‘alternative’, réunissant des familles endeuillées israéliennes et palestiniennes.

Comme l’expliquait vendredi après-midi Yehoram Gaon, dans son émission hebdomadaire sur Galei Tsahal, les promoteurs de cette initiative ont perdu le sens le plus élémentaire du bien et du mal. Comment peut-on en effet mettre sur le même plan nos soldats, tombés pour la défense d’Israël, et des terroristes palestiniens tombés en attaquant des Israéliens, civils ou militaires?

Une illustration de cette cécité morale et intellectuelle d’une frange radicale de la gauche israélienne nous est donnée par la lecture du journal Ha’aretz, dans lequel l’éditorial daté du vendredi 20 avril 2018, 5 Iyar 5778 (date du Jour de l’Indépendance,dont la célébration a été avancée d’un jour cette année en raison du shabbat), intitulé “Le jour de leur catastrophe”, explique que les festivités du Jour de l’Indépendance excluent un cinquième des citoyens de l’Etat et que, “tant qu’un Etat palestinien ne verra pas le jour, la Nakba et le deuil palestinien ne prendront pas fin”.

Le journal des élites israéliennes post-sionistes * a depuis longtemps, on le sait, adopté le narratif de nos ennemis, celui de la Nakba (“catastrophe”).

 

Un très beau film réalisé au lendemain de la Deuxième Guerre du Liban décrivait la manière dont quatre mères israéliennes vivaient et partageaient leur deuil, après la mort tragique de leurs fils, membres de l’équipage du même tank, détruit par une roquette du Hezbollah alors qu’il portait secours à un autre tank.

Le thème central du film était le lien tissé entre ces quatre femmes très différentes, représentant quatre secteurs de la société israélienne (une habitante religieuse d’une localité de Judée-Samarie, une femme de l’intelligentsia de gauche, une immigrante de l’ex-URSS…). L’armée est depuis ses débuts, un des endroits où se créent des liens entre les Israéliens de toutes origines (y compris les soldats druzes, bédouins et membres des autres minorités), liens indéfectibles qui durent souvent toute la vie et parfois au-delà, entre les familles endeuillées liées par la mort de leurs fils.

Uri Grossman z.l.

Un des quatre soldats tombés dans ce tank était Uri Grossman, fils de l’écrivain David Grossman. J’ai écrit dans ces colonnes le respect que j’éprouve pour David Grossman en tant que père endeuillé, membre de la “Mishpa’hat ha-shehol”, cette “famille des endeuillés” pour qui le deuil ne prend pas fin à l’issue du Yom Hazikaron, car il dure toute l’année.

J’ai d’autant plus de tristesse à lire le discours de David Grossman, prononcé le Jour du Souvenir des soldats lors de la cérémonie alternative dont il a été un des principaux protagonistes, discours dans lequel il décrie le gouvernement (ce même gouvernement qui vient de lui décerner le Prix d’Israël) et parle de la “réalité d’apartheid qui existe dans les territoires occupés…”.

Le plus triste, dans ce discours comme dans les innombrables éditoriaux et articles qu’on peut lire jour après jour dans Ha’aretz, c’est de voir que les tenants de cette idéologie, de plus en plus minoritaire mais toujours influente, se sont eux-mêmes exclus du consensus israélien.

Ils ont eux-mêmes scié la branche qui les rattache au tronc commun de notre existence dans ce petit-grand pays, en prétendant partager le deuil de nos ennemis au lieu de pleurer, avec tout Israël, nos soldats tombés pour notre Indépendance.

Comme l’écrit Israël Harel, ils “critiquent toutes les belles choses qui ont été accomplies ici depuis le début du retour à Sion à l’époque moderne”.

Au-delà de toutes les dissensions et divergences politiques, légitimes, c’est sans doute le plus grand reproche qu’on peut faire aux tenants de cette idéologie.. A l’instar des explorateurs dans le récit biblique, ils ne voient que les défauts et les dangers inhérents à notre existence nationale, oubliant combien notre Etat est miraculeux et combien notre peuple est beau.

* Je renvoie à ce sujet au chapitre de mon livre La trahison des clercs d’Israël consacré à Ha’aretz).

Pierre Lurçat

1 COMMENTAIRE

  1. Je ne suis pas un inconditionnel de la droite israélienne. Par exemple, si je me réjouis de voir reconnaître enfin Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis, comme Paris est tout aussi logiquement la capitale de la France, je trouve assez ridicule de considérer par exemple Shouafat, un quartier arabe de Jérusalem, comme partie d’une capitale entièrement « réunifiée » (c’est au moins un problème en suspens comme quelques autres). De même, une partie de la gauche israélienne encore majoritaire il y a plusieurs dizaines d’années n’a pas démérité en recherchant un compromis avec l’ennemi, la paix à un prix raisonnable et même parfois déraisonnable, dans l’espoir même un peu fou de ne plus voir encore dans l’avenir des familles endeuillées. Mais c’est l’opposition obstinée et constante des Palestiniens à toutes les propositions israéliennes, même les plus déraisonnables pour la sécurité de l’Etat juif, qui a fait en sorte que la majorité de la population israélienne, qui acceptait des compromis, a fini par se détourner complètement de la gauche. Pour cela, les arguments sont innombrables mais un seul suffit déjà: le jour de la proclamation de l’indépendance d’Israël, le 14 mai 1948 prévu fin 1947 par les Nations-Unies pour la fin du Mandat britannique et la création d’un Etat juif aussi bien que d’un Etat arabe, s’appelle chez les Palestiniens la Nakba, la catastrophe, traduction française du mot hébreu Shoah, rien de moins! La catastrophe, ce n’est pas du tout la défaite arabe de 1967, dont l’ennemi réclamerait devant les instances internationales et en anglais le retour aux frontières d’avant, mais bien la création d’un Etat juif en 1948. Chaque année, votre anniversaire est fêté par vos proches et peut-être quelques amis, il est ignoré évidemment par le reste de l’humanité, des milliards d’individus. Mais imaginez que, pour certains, voire beaucoup, votre date de naissance soit un jour de deuil! L’inadmissible pour l’ennemi, ce n’est pas un Etat prétendument « expansionniste », retiré du Sinaï, avec 0 Israélien à Gaza depuisn 2005 et même 0 cadavre juif dans les cimetières (on souhaite connaître le mode opératoire pour un nombre négatif), mais un Etat juif sur un seul centimètre carré. C’est ce qu’une frange extrême de ce qui reste de la gauche israélienne, complètement discréditée par les électeurs, refuse de voir ou fait semblant de ne pas voir. Elle ne se gêne pas pour appeler à un Yom Hazikaron alternatif. Un terroriste palestinien, dont on peut mesurer la haine enseignée dès la petite enfance, se fait exploser au milieu d’une foule de civils juifs israéliens: il faut commémorer la mort des civils mais aussi la mort du tueur! Il faut réconforter ses parents dont on devine l’éducation qu’ils ont donnée! Et une gauche qui accepte cette horreur s’étonnera des résutats qu’elle récoltera aux élections? Le Yom Hazikaron rappelle le prix à payer pour avoir un Etat. Le Yom Hashoah, lui, rappelle le prix à payer pour ne pas en avoir. Les tueurs islamistes sont les Einsatzgruppen du 21ème siècle. Mais par rapport à leurs prédécesseurs allemands, ils sont nés un siècle trop tard et, en Israël, ils trouveront à qui parler. Très désolé, avec une tristesse infinie pour le malheureux Ilan Halimi, pour les enfants de l’école Ozer Hatora de Toulouse, désolé pour la pauvre Sarah Halimi et pour la pauvre Mireille Knob, rescapée de la Shoah, la vraie, mais Israël qui doit s’occuper de ses frontières et de certains voisins génocidaires (ils le proclament eux-mêmes jour après jour) ne peut rien pour ceux qui meurent dans un Etat souverain qui s’appelle la France, si ce n’est protester et tâcher de secouer les hommes politiques, les médias, l’opinion publique, si c’est possible et si cela sert encore à quelque chose. Pour la frange la plus extrême de la gauche israélienne, faudra-t-il bientôt aussi un Yom Hashoah alternatif où l’on commémorera côte à côte les morts dans les chambres à gaz, les morts allemands de la Wehrmacht, les morts allemands de la SS et les morts français de la Division Charlemagne?

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