Un Grand rabbin du Consistoire central: pour quoi faire?

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L’élection du Grand rabbin de France en 2008, pour laquelle Gilles Bernheim s’opposait à Joseph Sitruk, présentait des enjeux idéologiques et institutionnels. Le premier était celui du retour de l’institution consistoriale à une position plus conforme au franco-judaïsme historique: un judaïsme certes de stricte observance mais restant ouvert aux évolutions de la société, aux savoirs profanes et au dialogue interreligieux.

Bernheim a-t-il réussi? Il a certes pris quelques initiatives comme la création d’un Centre d’étude religieuse où, comme en Israël et aux Etats Unis, les femmes peuvent étudier le Talmud. Mais il a rencontré de fortes résistances en interne auxquelles il n’a pas toujours su opposer sa volonté de changement. Au moins a-t-on évité avec lui une trop nette dérive vers la dépendance du judaïsme français envers l’ultra-orthodoxie (israélienne, ou loubavitch en France).

En 2014, dans un contexte de concurrence continuée du Consistoire avec le CRIF pour la “représentation” des Juifs de France, l’enjeu de l’élection est à nouveau double. Les forces favorables à l’ultra-orthodoxie au sein de l’institution consistoriale restant très influentes, on peut se demander si le candidat s’inscrira dans cette tendance ou s’il encouragera le retour à sa capacité à s’adapter aux évolutions des valeurs et des mœurs (une “orthodoxie moderne” en quelque sorte).

Dans les deux cas, le Consistoire acceptera-t-il de ne plus représenter qu’un courant parmi d’autres ?

En effet, même s’il s’orientait vers une “orthodoxie moderne”, il pourrait continuer de réunir un grand nombre de fidèles, mais il n’en resterait pas moins un courant, ne pouvant plus prétendre à la “représentativité” de tous les Juifs de France.

C’est là le deuxième enjeu de cette élection : la reconnaissance d’un pluralisme religieux juif par les dirigeants d’une institution habituée à son quasi-monopole.

L’Etat et les pouvoirs publics en général devront tenir compte de cette nouvelle donne. Tant que l’institution consistoriale restait ouverte à tous les Juifs quel que soit leur degré de pratique ou de croyance, tant que les courants externes (libéraux ou ultra-orthodoxes) étaient peu nombreux et indifférents à une “centralité” consistoriale qui ne les empêchait pas d’exister (la séparation de 1905 leur offrant un cadre légal pour cela), l’Etat pouvait considérer ce courant consistorial majoritaire comme “représentatif”.

Mais depuis la fin des années 1980, le Consistoire ne cesse d’être critiqué en interne, contesté dans sa “représentativité” par toutes sortes de Juifs, bien au-delà des courants libéraux ou ultra-orthodoxes.

L’Etat et les pouvoirs publics ne peuvent donc plus ignorer ce pluralisme religieux juif. Ils se doivent d’être ouverts à tous les courants, que ce soit pour les invitations à des cérémonies officielles ou pour une nomination dans une instance de conseil éthique (cas de Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement Juif Libéral de France, qui siège depuis 2012 au sein du Conseil national d’éthique sur le Sida).

L’institution consistoriale, et à sa tête le futur grand rabbin de France – pour le coup, il faudrait alors revenir à l’appellation officielle toujours en vigueur : “grand rabbin du Consistoire central” – a donc le choix aujourd’hui entre deux options : soit continuer à suivre les avis d’autorités ultra-orthodoxes comme elle le fait depuis les années 1990, soit renouer avec une veine plus ancienne qui constitue en quelque sorte son “ADN” historique depuis sa création par Napoléon, celle de l’adaptation aux évolutions sociétales et de la modération religieuse.

Quatre réformes majeures restent à mettre en œuvre pour cela. Elles concernent : la place des femmes dans la vie religieuse ; une politique d’ouverture aux conversions au judaïsme ; une formation rabbinique renouvelée ; et enfin, last but not least, la reprise du dialogue avec les autres courants du judaïsme religieux.

Concernant la place des femmes dans la vie religieuse, il s’agit d’assurer leur participation égalitaire au sein des organismes de gestion du culte et dans les manifestations publiques : qu’il ne soit plus question par exemple d’une “pudeur” qui interdirait qu’on entende la voix d’une femme en public dans une synagogue.

Il s’agit aussi d’établir une symétrie, et donc une égalité, entre l’homme et la femme dans les procédures de mariage et de divorce, en particulier pour empêcher les maris récalcitrants de refuser ou de monnayer le certificat de divorce religieux (guèt), alors que le divorce civil est déjà prononcé.

Une politique d’ouverture à ceux qui souhaitent se convertir au judaïsme s’impose également, que les candidats y viennent en raison d’un cheminement spirituel personnel ou en raison de leur désir de poursuivre une vie commune avec un conjoint(e) juif (ve).

Dans les deux cas en effet, il s’agit de prendre au sérieux ces candidats et non plus de mettre en doute leur désir de conversion en les traitant de manière désobligeante ou infantilisante. Il s’agit donc de repenser, non seulement leur accueil décent dans les instances consistoriales, mais aussi un cursus d’études de bon niveau, en particulier pour les femmes habituellement reléguées à l’apprentissage des règles “pratiques” de la vie en couple et de la tenue d’une maison cachère.

Pour la mise en œuvre de ces deux premiers chantiers, une troisième réforme majeure paraît nécessaire, celle de la formation rabbinique au sein du Séminaire israélite de France (SIF).

Gilles Bernheim a initié certaines évolutions, mais elles sont restées trop timides et se sont heurtées là encore à des résistances. La formation rabbinique pourrait se renouveler pour s’ouvrir à nouveau aux savoirs et aux disciplines profanes, et ne plus se centrer uniquement sur l’étude du Talmud (comme cela se fait en yéchiva).

Des liens plus étroits pourraient être tissés avec l’université au niveau des diplômes exigés à l’entrée comme à la sortie du Séminaire, des universitaires pourraient participer aux enseignements (philosophes, juristes, historiens, sociologues), des débats organisés sur des questions de société actuelles.

En outre des femmes pourraient être associées au corps enseignant du SIF – plusieurs d’entre elles montrent déjà leurs savoirs et leurs compétences au sein de divers lieux d’étude religieuse ; elles pourraient également être admises parmi les élèves.

Enfin le Séminaire israélite pourrait devenir un lieu de formation de “cadres religieux” et pas seulement de rabbins.

Enfin le dialogue d’égal à égal avec les autres courants du judaïsme religieux s’impose à un Consistoire qui ne représente plus aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, qu’un courant parmi d’autres.

De fait, comme des liens existent déjà avec le mouvement Loubavitch et d’autres courants ultra-orthodoxes, ce dialogue nouveau concernerait essentiellement les Libéraux et les Massortis, aujourd’hui tenus à distance car perçus comme “laxistes”, et peut-être craints en raison de leur esprit d’innovation et de leur succès.

Le Consistoire cessera-t-il de les stigmatiser par diverses menaces envers ceux qui les fréquentent ? Acceptera-t-il de rencontrer leurs responsables pour discuter de questions, religieuses ou autres, par exemple pour parler de formation pédagogique des enseignants de Talmud Thora ou d’écoles juives.

Pourrait-on alors envisager de constituer une structure institutionnelle nouvelle réunissant tous ces courants, sur le modèle de la Fédération protestante de France par exemple ?

Bref, les candidats au poste de Grand rabbin du Consistoire central prendront-ils en compte la nouvelle donne de la vie juive en France: l’égalité entre hommes et femmes, ainsi que la pluralité des courants religieux ?

On peut l’espérer…

Martine Cohen/ Huffington Post Article original

Sociologue au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS-EPHE)

1 COMMENT

  1. @ valtrefoutre : « mon pauvre monsieur » l’antisémitisme existe depuis………..mais vous ètes toujours en vie ! Il faut certes se défendre avec force , mais (tout en doutant que vous ayez eu un jour quelques atomes d’adn juif..) la Thora est non seulement notre ADN ( sans elle nous aurions disparu depuis tellement longtemps..) mais “ nous croyons d’une foi parfaite ” que cette Thora ne peut être changée , elle est ABSOLUE , IMMUABLE !
    – @pivi (!) : En ce qui vous concerne , il serait mieux que vous ne soyez pas juif , car dans le cas contraire vous avez atteint le summum olympique de la parfaite assimilation ! Ne pensez -vous pas qu’il y ait (hélas) d’autres exemples juifs pour vous éviter de nous citer….Mgr Lefevre ! ! !

  2. Je n’ai pas eu besoin de lire votre réponse en entier, mon pauvre monsieur, pour me rendre compte que votre vision du judaïsme est totalement anachronique. Aujourd’hui nous avons besoin d’une organisation structurée pour nous défendre contre l’antisémitisme galopant des islamistes. Il est tant de mettre de côté vos convictions sur la Torah et de réfléchir avec tous les autres juifs ce que l’on pourrait faire.
    Vous croyez que vous oserez un jour, sortir de l’ombre?

  3. Ce langage correspond totalement à celui des intégristes, qu’ils soient musulmans ou chrétiens du type Mgr Lefevre.
    C’est désolent !

  4. Bravo Amazing, entièrement d’accord avec vous.

    Par contre, Jforum et ses journalistes ou auteurs soi-disant “religieux”, toujours fidèles à eux-mêmes et toujours à vouloir casser ce qui existe.

    Quand comprendront-ils que ce qu’ils ne cessent de prôner ne fera que provoquer la disparition du judaïsme vrai et millénaire …

    Affichez clairement vos idées libérales, modern orthodox, et autres.

    Créez vos institutions, ralliez-vous à vos “frères” ou “soeurs” étrangères, mais ne touchez pas aux institutions séculaires françaises qui sont mondialement reconnues pour leur sérieux

    ‘Hag Saméa’h tout de même.

  5. Bonsoir madame,
    Avec tout le respect que je vous dois, je suis contraint de vous signaler que vos théories sont synonymes de la mise en place d’un judaïsme édulcoré. Si tel est votre souhait, rejoignez les groupes auxquels vous faites allusion, ces mouvements sont laxistes et permissifs. La Torah ne saurait être modifiée afin d intégrer des arrangements permettant de satisfaire les lacunes ou désirs des uns et des autres.
    La place de la Femme est prévue mais elle ne correspond pas à celle que vous prônez. Reprenez nos textes, ils sont clairs, ne tentez pas de les moderniser.
    Nous y perdrions notre âme.
    Puisse cette veille de Chavouot vous prodiguer un esprit de clairvoyance
    Cordialement

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