Juifs en France : de la Libération à la renaissance de l’Etat d’Israël ©

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A la veille de la Seconde Guerre mondiale on comptait plus de  300 000 juifs en France, partagés en trois groupes principaux : des juifs réfugiés en France, qui n’ont pas la nationalité française, les immigrés et les citoyens français qui sont profondément enracinés dans la culture française comme ceux d’Alsace, du Portugal et du Comtat-Venaissin.

Les faits sont éloquents : c’est le 27 mars 1942, que le premier convoi comportant mille cent douze hommes quitte Compiègne en direction d’Auschwitz, la « Grande Rafle du Vélodrome  d’Hiver » a lieu les 16 et 17 juillet 1942. Treize mille juifs, français et étrangers sont arrêtés à Paris et déportés.

Drancy devient la plaque tournante de la déportation : quarante deux mille juifs en 1942, dix sept mille en 1943, quinze mille en 1944.

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Le nombre total de morts doit être augmenté de ceux qui meurent dans les camps d’internement français, ce qui donne un total de quatre vingt mille victimes.
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Entre avril et juillet 1945, le gros des survivants de la déportation est de retour en France. A Paris, l’hôtel Lutétia est réquisitionné pour accueillir les déportés qui reviennent essentiellement des camps de concentration, les rescapés des camps nazis en Pologne, les centres de l’extermination des juifs, forment une poignée.

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« Il faut distinguer la mémoire et l’histoire » par Europe1fr

A la Libération de nombreuses questions se posent : l’occupant est-il le seul responsable de l’extermination des 76 000 juifs français, soit de plus du quart du total de la population juive française ? Faut-il occulter le rôle majeur joué par le gouvernement français dans la mise en place et l’application de la législation antisémite, en particulier dans la promulgation des deux statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941 ? L’aide apportée par de nombreux citoyens, pour sauver des juifs, suffit-elle  à compenser et à faire oublier le concours accordé par une partie du pays à la politique antisémite de l’État français ?

Comment vont réagir les juifs de France face à cette nouvelle situation ? La volonté d’émancipation et d’intégration totale des juifs français peut-elle surmonter une si forte épreuve ?

Pour certains, il faut donner avant tout une réponse patriotique : le jeune philosophe Raymond Aron écrit : « Je ne changerai jamais de patrie. Je serai Français ou je n’aurai pas de patrie ». Avant de tomber sous les balles ennemies, dés 1944, l’historien Marc Bloch tient les mêmes propos.

Pour d’autres, la réponse est nette ; l’émancipation est un leurre et la tentative d’assimilation une illusion. Il convient d’en tirer les conséquences, ce qui peut conduire à l’apostasie ou au départ de France.

Dans les milieux les plus intégrés de la vieille communauté juive française, le judaïsme, pour certains, est devenu un obstacle à l’insertion totale dans la nation, qu’il convient de contourner : il y a une recherche de la sécurité. La voie est ouverte au changement de nom et à la conversion au catholicisme.

En fait, à la Libération, le climat général est de cacher, d’amenuiser la spécificité de la déportation juive et la réalité de l’extermination : ainsi ne fait-on pas encore la distinction entre les déportés politiques et les déportés raciaux.

Les rares survivants d’Auschwitz font partie de la vaste famille des « déportés politiques ». Une chape de plomb semble tomber sur le pays heureux de se retrouver dans le camp des vainqueurs. Dans le numéro de septembre 1945 d’Esprit, la grande revue intellectuelle française, le philosophe Emmanuel Mounier s’étonne sur : «l’étrange silence qui se fait depuis la Libération sur le problème qui, a été, pendant quatre ans la pointe offensive du nazisme et la pointe défensive de l’Europe libre. »

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L’occultation du génocide est confirmée par la loi de 1948 qui fonde la déportation des juifs dans une large définition« politique ».  Pendant deux décennies le souvenir de Vichy est refoulé, aidé en cela par l’installation d’un mythe dominant celui du  résistancialisme.  Certains groupes politiques occupent entièrement le champ de la mémoire de cette période ; les gaullistes et les communistes. Le chef de la France Libre n’hésite pas à construire une mémoire dans le sens d’une unité nationale.

Créé en 1944 le CRIF, le Conseil Représentatif des institutions juives de France, est issu du Comité général de défense juive, formé clandestinement dès juillet 1943 dans la France occupée . Cette structure rassemble la plupart des divers mouvements activistes juifs athées de l’époque (communistes, bundistes et sionistes), avec la participation du Consistoire israélite de France[2], instance religieuse historique officielle du judaïsme français.

Le CRIF établit ses premières passerelles politiques, notamment avec des organismes tels que le Congrès juif mondial et l’American Jewish Committee[3].

Dès la fin de 1944, la France devient une plaque tournante de l’action semi-clandestine pour l’immigration juive, pour combattre le Livre Blanc édicté par les Britanniques.

L’affaire du bateau clandestin, l’Exodus, permet d’analyser l’influence des milieux sionistes en France : d’abord assimilés aux mouvements de résistance, ceux-ci ont réactivé d’anciens réseaux et bénéficié de la complaisance du gouvernement français et d’une grande partie de l’opinion publique française.

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Wikipédia

Sous la pression de son partenaire britannique, l’attitude du gouvernement se révèle bien timide par rapport au formidable élan de solidarité qui émerge au sein de la population française.

L’affaire de l’Exodus joue ainsi  un rôle majeur dans le revirement diplomatique de sympathie envers les réfugiés et dans le vote du  plan de partage de la Palestine qui est soumis aux Nations Unies, le 29 Novembre 1947.

Les sionistes[4] accordent une grande importance au vote de la France compte tenu de l’influence qu’ils lui prêtent dans les pays catholiques et musulmans.

Le soutien de personnalités politiques comme Léon Blum et René Mayer est particulièrement important. La campagne des sionistes pour un vote de la France en faveur du plan de partage est couronnée de succès. Mais ils ne parviennent pas à mobiliser les Français en faveur d’un soutien actif au plan de partage. Les envoyés sionistes ne se rendent pas compte à temps de l’intention du gouvernement français de retirer leur soutien à ce plan.

Les Israéliens considèrent avoir fait le maximum de concessions aux Français en ce qui concerne les institutions françaises et les droits des ressortissants français en Israël.

La question de l’internationalisation de Jérusalem devient un autre sujet de discorde entre Israël et la France. Il est vrai qu’au début, les dirigeants sionistes acceptent l’idée de l’internationalisation parce qu’elle figure dans le plan de partage.

Mais au fur et à mesure de l’amélioration de la situation militaire d’Israël, ses dirigeants font peu à peu marche arrière jusqu’à retirer leur soutien au projet d’internationalisation, arguant qu’au plus fort des combats la ville juive a été abandonnée à elle-même par les Nations unies et les pays chrétiens et que ce n’est que grâce à l’esprit de sacrifice de ses habitants juifs qu’elle a été sauvée de l’invasion arabe. Israël fait aussi valoir que la ville juive n’englobe pratiquement pas de lieux saints. Cependant, Israël se déclare prêt à garantir la sécurité des lieux saints sur le territoire sous son contrôle ainsi que la liberté d’accès à ces lieux.

À un certain moment, les dirigeants israéliens essaient de parvenir à un accord avec le Vatican sur la question de Jérusalem, mais ces tentatives restent lettre morte de par la répugnance du Vatican à conclure un accord avec les sionistes.

Pour les juifs de France, lorsque l’Etat d’Israël est proclamé en Mai 1948, c’est la satisfaction générale après la Shoah et l’esprit de « revanche »  qui domine.
Mais il y a aussi de la réticence et de l’ambivalence : l’identification aux pionniers n’a pas eu lieu, l’attachement à Israël est-il  compatible avec la citoyenneté française ?

Si une grande partie des juifs français manifeste une discrétion envers Israël, ils expriment aussi un contentement et une fierté silencieuse. En public, sur leur lieu de travail, les juifs parlent peu d’Israël. Ils en font un pan leur vie privée.

S’ils vivent une relation ambiguë avec Israël, il n’en est pas de même entre les deux Etats.

Sous les gouvernements de la Quatrième République (1947-1958), les options pro- israéliennes sont très claires.

Joël GUEDJ

[2] Instance créée en 1808 à l’époque de l’Empire.

[3] Le American Jewish Committee (« comité des juifs américains ») a été « fondé en 1906 avec le but de regrouper toutes les composantes juives américaines pour défendre le droit des juifs du monde entier.

[4] Tsilla Hershco, Entre Paris et Jérusalem : La France, le sionisme et la création de l’État d’Israël, 1945-1949 (préface Shimon Peres, traduction Claire Darmon), éditions Honoré Champion, coll. « Bibliothèque d’études juives » (no 16), série « Histoire » (no 12), 2003, 296 p.

2 COMMENTS

    • Vous avez raison sur l’apparente nuance. Un célèbre historien Winock M. à la suite De Paxton M a intitulé un ouvrage :  » Vichy, un passé qui ne passe pas » On doit considérer aussi l’aspect individuel et collectif pour analyser la politique mémorielle suivie en France.

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