Nathan Myhrvold, milliardaire de Microsoft et révolutionnaire de la lutte anti-terroriste

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Nathan Myhrvold est un dieu de l’informatique, de la propriété intellectuelle et des expériences culinaires extrêmes. Peut-il aussi apprendre à Washington à combattre ceux qui pourraient être tentés par le bio-terrorisme?Il faut ajouter au CV éclectique de Nathan Myhrvold (anciennement directeur des systèmes d’informations de Microsoft, co-fondateur d’une des plus importantes sociétés détentrices de brevets du monde et auteur d’un livre de cuisine à 625$) un nouveau domaine d’expertise : le terrorisme.

Ce célèbre autodidacte a récemment publié un article de 33 pages auquel il a donné le titre racoleur de «Terrorisme stratégique: un appel à l’action» (Strategic Terrorism: A Call to Action). Son argumentaire est facile à comprendre, et sûrement vrai : les États-Unis concentrent tous leurs efforts pour empêcher un mec de faire exploser un avion et tuer 300 personnes plutôt que d’en arrêter un autre qui veut répandre volontairement la variole et faire 300.000 victimes.

«Selon moi, même si le gouvernement américain est plein de bonnes intentions, il est incapable de nous protéger contre les plus grandes menaces que nous rencontrons, a écrit Myhrvold. La technologie moderne fournit aujourd’hui à de petits groupes de personnes bien plus de puissance destructrice qu’auparavant. Ce qui est inquiétant, c’est que des groupes d’individus peuvent aujourd’hui avoir accès à des armes qui sont aussi puissantes, si ce n’est plus puissantes, que celles que possède n’importe quel pays.»

Myhrvold envoie un message à Washington: pour la Sécurité nationale… c’est pas comme ça qu’il faut faire.

Pas besoin d’être un expert pour lire cet article, car Myhrvold lui-même n’en était pas un quand il a commencé à réfléchir aux aspects stratégiques du terrorisme, peu après les attaques du 11-Septembre. Il a rédigé cet essai pendant son temps libre (apparemment, il en a encore) et l’a terminé en 2006. Myhrvold n’avait pas l’intention de le publier jusqu’à récemment, après sa rencontre avec Benjamin Wittes, le rédacteur de Lawfare, un site influent sur la sécurité nationale et le droit.

Wittes a trouvé que certaines parties de l’article décrivaient de manière très juste la menace que représentent des petits individus avec de grosses armes, et il a décidé que l’analyse de Myhrvold méritait de rencontrer un public plus large. Lawfare l’a publiée en juillet.

Depuis, l’article a tourné. On en a parlé dans les cercles militaires et les services de renseignement. Des professeurs de droit l’ont lu et le commentent dans les symposiums. Des membres du Congrès américain et leurs équipes ont étudié les réflexions de Myhrvold. Il est fort probable que si vous demandez à un expert en sécurité nationale, celui-ci aura lu l’article ou vous dira qu’il compte le lire. Dans l’univers des geeks du sujet, l’analyse de Myhrvold a fait le buzz.

En septembre, l’auteur a commencé à tourner également. Il s’est rendu à Washington pour rencontrer des représentants haut placés des agences de renseignement et des membres du comité et de l’équipe du capitole. Il n’a pas voulu dire exactement, quand nous l’avons rencontré, avec qui il s’était entretenu. Mais il est clair que ses interlocuteurs étaient nombreux. Parfois, Myhrvold n’avait même pas à organiser ces rencontres. Beaucoup de membres du gouvernement l’ont appelé, en lui proposant de passer les voir pour discuter de son article et lui demandant comment les États-Unis pourraient améliorer leur politique de sécurité.

Tout cela est très étrange. Ce n’est pas étrange que Myhrvold, qui est plus connu pour s’être exprimé sur la glace à la pistache dans The Colbert Report et pour des déclarations peu flatteuses sur son entreprise qui sont passées dans This American Life, se retrouve à discuter d’espionnage avec des représentants du Congrès. Washington est rempli de gens riches et importants qui imposent leurs projets extrascolaires aux autres, et Myhrvold est un gars riche et important.

Ce qui est étrange, c’est que ses réflexions semblent surprendre, et même troubler de nombreuses personnes de l’establishment de la sécurité nationale. Or, et Myhrvold serait le premier à vous le dire, son article contient peu de nouvelles vues ou avertissements sur le risque d’utilisation terroriste d’une arme biologique, qui pourrait tuer des millions de personnes.

Et son «appel à l’action» qui est au centre de son discours, qui demande aux États-Unis de consolider ses défenses si faibles contre une telle attaque, a été entendu à Washington pendant les douze ans qui ont suivi les attaques du 11 septembre 2001. De nombreuses personnes avec plus d’expertise officielle ont déjà formulé ces mises en garde. On les retrouve régulièrement dans le rapport de la commission sur le 11-Septembre. On a écrit des livres à leur sujet. Le Département de la Sécurité intérieure a été établi au moins en partie pour défendre les Etats-Unis contre ce genre de choses.

La réception enthousiaste que Myhrvold a rencontré à Washington montre à quel point la ville a oublié la possibilité de terrorisme catastrophique, et surtout ce que les experts appellent des événements «à faible probabilité, mais fort impact», comme se servir d’un virus comme d’une arme ou faire exploser une petite bombe nucléaire.

«Les grands événements n’ont vraiment pas beaucoup d’importance, même si ils ne sont pas probables», a expliqué Myhrvold à Foreign Policy. Il précise qu’une attaque terroriste biologique est au moins aussi probable que l’était une attaque nucléaire de l’Union soviétique durant la guerre froide. Les États-Unis avaient alors consacré des ressources et une main d’œuvre énormes pour gérer cette menace (c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui), alors qu’il n’existe rien de comparable pour parer au terrorisme biologique.

Myhrvold affirme que toutes les personnes qu’il a rencontrées n’ont pas été surprises par son article. (Il faut aussi préciser que cet article est bien écrit, concis et sérieux, ce qui aide à comprendre pourquoi il a eu tant du succès.) Mais à chaque fois qu’on lui a dit qu’une agence ou un département possède un expert en résidence sur le terrorisme biologique ou les bombes nucléaires mobiles, cet expert n’avait jamais un poste d’importance: il n’était pas inclus dans les discussions stratégiques. La plainte générale de Myhrvold est qu’il n’y a pas de représentant chargé de réfléchir à ces scénarios improbables mais potentiellement apocalyptiques.

C’est peut-être un peu décourageant, mais pas si surprenant que ça, de constater qu’il a fallu une personne relativement célèbre et extérieure pour attirer l’attention sur ce que d’innombrables articles et rapports ont essayé de dire pendant plus de dix ans. Appelons ça l’effet Myhrvold. Mais maintenant que l’entrepreneur a réussi à attirer l’attention, que va-t-il en faire?

On ne sait pas vraiment. Myhrvold a affirmé qu’il n’avait aucune intention de tirer profit de sa nouvelle influence. Il ne va pas lancer de cabinet de consulting. Il ne va pas commercialiser d’appareils anti-terroristes. Tout ce qu’il veut, c’est que la discussion reprenne. Mais il avait l’air véritablement surpris que celle-ci se soit tant relâchée ces dernières années.

Il n’est pas très optimiste sur un éventuel changement des choses.

«Nous poursuivrons sûrement pesamment sur la voie que nous sommes déjà en train d’emprunter, en s’intéressant à certains problèmes et en ignorant les autres, écrit-il dans son article. Et puis les terroristes lanceront la prochaine attaque. Avec un peu de chance, on pourra la détecter à temps pour empêcher un désastre majeur, mais il est plus probable qu’une attaque terroriste dans les dix prochaines années ruera entre 100.000 et un million d’Américains. A ce moment-là, on s’intéressera au terrorisme stratégique. Ou alors, on pourrait commencer tout de suite.»

C’est là l’axe principal des conversations que Myhrvold a eues avec les leaders politiques et les personnes haut placées à Washington. En attendant, s’ils le réinvitent, on saura qu’ils ont commencé à le prendre au sérieux.

Shane Harris

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

Publié le 09/10/2013
Mis à jour le 09/10/2013 à 5h10

slate.fr Article original

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