A n’importe quel prix

Ce à côté de quoi Washington est en train de passer, par son accord déconnecté avec l’Iran

It’s disconcerting that the administration is disassociating what is going on in Switzerland from the reality on the ground in the Middle East. (AFP/Jim Watson)

 

La prolongation des discussions nucléaires avec l’Iran a mis en lumière la défaillance de l’approche américaine face aux problèmes régionaux. C’est ce qu’a nettement résumé Gérard Araud, l’Ambassadeur de France aux Etats-Unis, dans un Tweet : « Nous voulons un accord. L’Iran a besoin d’un accord. Les tactiques et le résultat de ces négociations devraient refléter cette asymétrie ». 

Effectivement, l’extension des négociations fait apparaître à quel point les Etats-Unis ont besoin de cet accord nucléaire. Après tout, le Président Barack Obama a laissé entendre qu’il « se retirerait », en cas de « mauvais accord », et il est probable que l’incapacité continue de finaliser un tel accord signale précisément cela. Et pourtant les Américains en sont encore là, du seul fait qu’Obama et son Secrétaire d’Etat, John Kerry, sont désespérément en quête d’un accord à tout prix. 

 Il est particulièrement déconcertant que l’Administration se mettent des oeillères, en dissociant ce qui s’est passé en Suisse de la réalité sur le terrain, au Moyen-Orient. L’Iran et les Etats arabes majoritairement sunnites se confrontent directement au Yémen. En Syrie, où fait rage une guerre que les Etats-Unis ont fait de leur mieux pour ignorer, l’Iran tente d’inverser l’équilibre des pouvoirs, en faveur du Président Bachar al Assad. Pourtant, Téhéran y a subi des défaites majeures, la semaine dernière, par la perte de Busra al-Sham et d’Idlib, tombées aux mains des rebelles. Tout cela n’a affecté en rien les pourparlers nucléaires. Une coalition principalement constituée d’Etats sunnites, comprenant la Turquie et le Pakistan (nucléaire) s’alignent pour faire face à l’Iran, mais Obama et Kerry semblent allègrement indifférents à tout ce remue-ménage.  

La Maison Blanche a, de façon répétée, fait taire les initiatives américaines qui auraient pu porter préjudice aux pourparlers. Dans la façon américaine de négocier, il est important de toujours afficher sa bonne volonté, en éliminant tous les gestes susceptibles d’indiquer une quelconque animosité et de ne rien montrer de moins qu’un engagement absolu à améliorer les relations. 

 L’attitude américaine consiste à dire que ces négociations nucléaires impliquent des questions hautement techniques, avec la participation de nombreux pays, et que, par conséquent, prendre en considération, par-dessus le marché, les dynamiques de la politique régionale, ne pourrait que compliquer un arrangement. 

Les Iraniens traitent les questions politiques de façon très différente. Même s’ils devaient négocier avec les Américains et les autres membres permanents du Conseil de Sécurité, ils ont sans relâche, poursuivi leur agenda expansionniste au Moyen-Orient. Pour eux, la question nucléaire fait partie intégrante d’une stratégie bien plus large d’hégémonie régionale et elle n’a strictement rien à voir avec la chaleur des sentiments et les séances photo, dans le sens où les Américains ont perçu et orchestré le climat de ces négociations. 

 Alors qu’un accord nucléaire serait, indubitablement bon pour la région, un mauvais accord où Washington ignore l’impact régional qu’il aura n’est rien d’autre qu’une perte de temps. Si l’Administration Obama ne voulait pas participer à la résistance contre les aventures déstabilisatrices de l’Iran au Moyen-Orient, alors quelle peut bien être la valeur d’un accord nucléaire? Le programme nucléaire iranien engendre la prolifération. C’est une réalité du pouvoir politique iranien. Et pourtant, Obama et Kerry prétendent se focaliser sur les risques de prolifération. 

Si un accord n’aboutit pas le 30 juin, les Américains devront jeter un oeil grave sur la réplique régionale aux tentatives de domination de l’Iran. La crainte la plus angoissante à Washington serait que l’absence d’accord signifiera une course à l’armement nucléaire. Pourtant, le seul réel moyen de la faire avorter serait de prendre la tête de ceux qui font rempart contre l’Iran. Il n’y a que si les pays arabes sentent que les Etats-Unis sont sérieusement engagés à limiter l’emprise régionale de l’Iran que ce pays s’éloignera du projet de construire ses propres armes atomiques. 

 Cela reviendrait à concevoir une stratégie qui rendrait infiniment plus coûteux, pour la République Islamique, le fait de poursuivre son agenda politique régional. La Syrie est un puits sans fonds pour Téhéran et l’Irak va devenir une tâche épuisante si la stratégie iranienne visant à isoler les Sunnites se poursuit. Les Houtis peuvent être isolés par terre et par mer, rendant le soutien de l’Iran inefficace. Arrimer l’Iran à des guerres innombrables, alors que les sanctions sont maintenues, peut être la meilleure méthode pour pousser ce pays au bord d’une crise financière qui l’amènerait à réviser ses mauvaises manières d’Etat-voyou.

Pourtant, une telle attente est-elle seulement réaliste? Obama a tellement investi dans le désengagement du Moyen-Orient que le fait d’adopter une politique contraire semble presque impossible à concevoir. De là découle le problème fondamental pour cette approche américaine envers l’Iran. Obama a systématiquement tout fait pour limiter ses propres options de recours. 

Araud a raison. C’est bien Téhéran qui est en position de faiblesse, même si les dynamiques de la négociation ont montré, de façon répétée, que c’étaient Obama et Kerry qui sont à genoux à le supplier, simplement parce qu’ils veulent que l’Amérique sorte, à n’importe quel prix, du Moyen-Orient. Mais un accord bâclé, négocié par une Administration qui a rendue tellement flagrante son antipathie envers la région, lui assure très précisément l’exact contraire.  

 Obama et Kerry, qui courent après une inscription illusoire dans l’histoire, refusent de voir ce qui est, pourtant cristal-clair pour l’ensemble des acteurs régionaux. La région part dans une direction inéluctable, vers un confrontation totale avec l’Iran, alors que les Etats-Unis partent dans la direction exactement opposée, vers une réconciliation totale. La réconciliation ne serait pas, en soi, une mauvaise chose, mais il y a quelque chose de parfaitement Bisounours et désinvolte à s’y lancer, alors que le Moyen-Orient se trouve au beau milieu d’une nouvelle guerre froide et que les Etats-Unis refusent de prendre la moindre position face à cette situation brûlante. 

MICHAEL YOUNG

Michael Young est rédacteur et éditorialiste au journal Daily Star newspaper. @BeirutCalli

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