Pourquoi des femmes djihadistes?

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Rien de plus incompréhensible, semble-t-il, qu’une jeune Occidentale attirée par le djihad, et pourtant… Entretien avec la sociologue Géraldine Casutt.
  • Géraldine Casutt est doctorante en sociologie des religions à l’université de Fribourg.
  • Elle travaille actuellement à une thèse de doctorat sur «les Femmes dans l’ombre du  djihad», sous la direction de Farhad Khosrokhavar, en cotutelle avec l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS).

L’OBS. Quelles sont les motivations des jeunes femmes occidentales qui partent pour le djihad ?

Géraldine Casutt. Elles ne sont globalement pas différentes de celles des hommes. Le fond argumentaire, idéologique, rationnel, à la base de leur adhésion, est le même. Ce qui diffère, ce sont les rôles attribués aux hommes et aux femmes et donc la manière dont elles vont devoir se projeter dans le djihad. Contrairement aux hommes, qui vont sur le champ de bataille, les femmes ne combattent pas – du moins pour le moment. Leur rôle est avant tout celui, traditionnel, de femme au foyer, d’épouse et de mère. Le mariage est donc pour elles le moyen privilégié d’accès au djihad.

Pourquoi Daech est-il si actif dans leur recrutement ?

C’est capital. Sans les femmes, l’établissement d’un Etat ne serait pas possible. Etre dans l’ombre du djihad ne signifie pas qu’elles sont passives ou occupent une place secondaire. Au contraire, elles sont chargées d’élever la prochaine génération et de poser les jalons d’une société nouvelle. Dans l’idéologie djihadiste, qui promeut une logique de complémentarité des sexes, elles sont actrices et combattantes au même titre que les hommes. ­Elever les futurs moudjahidine, c’est en quelque sorte déjà faire son djihad.

Notre tendance à présenter les femmes djihadistes comme des victimes est-elle justifiée ?

On aimerait beaucoup pouvoir dire que le djihad est une affaire d’hommes et que cela n’intéresse pas les femmes ou seulement dans la mesure où elles seraient entraînées dans le sillage d’un homme, selon une vision romantique… L’importance du nombre de mineures dans le djihadisme contemporain favorise cette image de la femme victime. Le fait qu’elles ne reviennent pas également.

Mais ce serait occulter le fait qu’il y a aussi de nombreuses femmes adultes et leur dénier la même intentionnalité consciente que les hommes. En 2002 déjà, lorsqu’on a connu la première Palestinienne à devenir bombe humaine, Wafa Idriss, on a cherché à imputer son acte à son histoire personnelle, au fait qu’elle n’aurait pas pu avoir d’enfant ou qu’elle avait été rejetée par son mari, réduisant ainsi la force de ses convictions politiques.

Il est certes assez contre-intuitif de tenir la femme comme actrice volontaire de la violence, mais aussi de s’imaginer une femme qu’on représente toujours comme un symbole de vie choisir le camp de la mort. Et pourtant ce sont des représentations à déconstruire. Les hommes n’ont pas l’apanage de ­l’adhésion aux thèses djihadistes comme les femmes n’ont pas l’apanage du statut de victime.

La radicalisation des femmes est à prendre avec le même sérieux que celle des hommes. On le voit nettement avec le cas de Souad Merah [sœur aînée de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse, NDLR], qui a exercé une influence certaine sur les membres masculins de son entourage. Enfin, aussi choquant cela soit-il, on doit se résoudre à considérer qu’il peut réellement y avoir un attrait de ces femmes pour un rôle traditionnel, extrêmement dévalorisé dans nos sociétés.

Ce modèle, hyperpatriarcal au fond, heurte en effet toutes nos conceptions de la femme contemporaine. Comment celles qui ont grandi dans un monde occidental post-68 peuvent-elles valider des modes de vie qui en sont aux antipodes, et désirer devenir une épouse de djihadiste ?

Déjà, elles ne s’estiment pas du tout soumises aux hommes. Elles revendiquent même le fait de se libérer par un acte de soumission à Dieu. Si elles obéissent aux hommes, c’est seulement ensuite, disent-elles, parce que Dieu l’a voulu ainsi. Ça peut faire grincer des dents, mais j’observe une réelle attractivité pour le mariage avec un combattant, qu’elles idéalisent comme un homme vertueux et viril, à l’opposé de l’image de l’homme moderne occidental, dont les marqueurs de masculinité ont tendance à s’effacer et par qui elles ne se sentent pas toujours respectées.

Ensuite, à la base de leur engagement, il y a des réflexions sociales, citoyennes, politiques, qu’on doit accepter d’entendre si l’on souhaite pouvoir les désamorcer. Elles dénoncent les failles et les anomalies objectives de la société occidentale, en l’occurrence vis-à-vis des femmes. Elles pointent par exemple l’hypocrisie d’un système qui se prétend égalitaire, mais qui n’accorde pas le même salaire aux deux sexes, qui juge celles qui font carrière et n’ont pas d’enfants, ou celles qui, au contraire, choisissent de les élever. Elles ne comprennent pas qu’on refuse le voile des musulmanes, mais pas les femmes à moitié nues… Le djihad fonctionne alors comme un canal pour exprimer leur révolte.

 

(© Stéphane Gamain/Agent 002)

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Il est tout de même étonnant de chercher à échapper à ces inégalités en optant pour une idéologie djihadiste.

On a beaucoup de mal à le concevoir, mais je pense qu’on assiste à des tentations de la dépendance dans nos sociétés chez les jeunes, parce qu’on a finalement un statut de la femme assez peu clair. On ne sait pas trop ce qu’on attend d’elle hormis le fait qu’elle doit être sur tous les fronts: personnel, familial, professionnel.

Ça peut être très angoissant de se projeter comme femme aujourd’hui, quand on vous répète qu’il va falloir vous battre, et vous battre plus qu’un homme, pour être indépendante. Certaines peuvent être tentées de se dire: «Je veux une option plus simple», en l’occurrence un homme pour me protéger. Le complexe de Cendrillon est encore très présent, toute femme peut ressentir cette tension. Mais le tour de force du groupe Etat islamique (EI), ce n’est pas seulement de vendre un rôle de la femme au foyer ordinaire, c’est de le vendre comme étant celui d’une actrice révolutionnaire d’une société radicalement alternative.

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Une option d’autant plus séduisante qu’elle est facile ­d’accès. Le djihad est un projet livré clés en main qu’on n’a plus qu’à consommer. Dans l’EI, on ne demande pas aux candidates d’avoir fait des études, de connaître l’arabe ni même réellement la religion – seule compte la foi. Qu’elles aient 15 ou 25 ans, peu importe, on leur dit : «Viens, il suffit d’être toi.»

A certains égards, on pourrait trouver des parallèles à faire avec les émissions de télé-réalité. Le discours adressé aux candidats est le même : «Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas tes diplômes, c’est toi, ta personnalité, le simple fait que tu sois là devant nous.» Du jour au ­lendemain, on passe de l’anonymat à une certaine forme de notoriété. On fait partie d’une communauté qu’on imprègne de soi, et où l’on fait l’expérience d’émotions de groupe très fortes…

Ce qu’on sait des crimes sexuels commis sous l’Etat islamique ne peut-il toutefois agir comme repoussoir ?

Pas forcément, parce qu’ils ne concernent pas la même catégorie de femmes. Je rappelle qu’on se situe ici dans une idéologie qui voit le monde en noir et blanc: les chiites et les yézidis ne sont même plus vus comme des humains, et le crime sexuel fait partie des règles de la guerre.

Si une femme n’existe dans le djihad que par le mariage, quel est le statut des veuves ?

Les veuves bénéficient de l’aura de leur mari martyr. Certaines sont même en train de devenir de véritables égéries du djihad et peuvent jouer un rôle stratégique et décisionnel important. C’est le cas d’Hayat ­Boumeddiene, la femme d’Amedy Coulibaly. Dans l’interview publiée récemment par «Dar al-Islam», le magazine francophone de l’EI, elle est présentée comme«l’épouse de celui qui a fait trembler la France». Cette médiatisation laisse présager qu’elle pourra agir comme figure forte pour le recrutement et la diffusion de l’idéologie. Une figure d’autant plus parfaite qu’elle serait même enceinte.

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Mais le grand modèle féminin du djihad, c’est Malika el-Aroud, la veuve de l’assassin du commandant Massoud en Afghanistan, actuellement incarcérée en Belgique. Hayat Boumeddiene possédait d’ailleurs le livre de celle-ci dans sa bibliothèque.

Que sait-on des enfants nés ou vivant dans l’Etat islamique ?

Il n’y a aucun recensement. Apparemment, des certificats de naissance seraient délivrés par l’EI. Mais quelle est leur valeur, quelle est la nationalité des enfants ? On a évidemment beaucoup de souci à se faire vis-à-vis de cette génération, surtout si on envisage son retour en Occident. L’enfant de la famille Merah qu’on a vu exécuter un Arabe israélien sur une vidéo de propagande, quelle pourra être sa vie ?

Quelles sont les probabilités pour que des femmes passent au combat armé ?

Stratégiquement parlant, si les femmes se mettaient à former des bataillons en vue d’un combat direct, cela serait le signe d’un affaiblissement de l’Etat islamique puisque cela signifierait sans doute qu’il n’y aurait plus assez d’hommes combattants. En revanche, on ne doit pas du tout exclure qu’un acte terroriste en Occident soit bientôt commis par une femme, et pas forcément revenue de Syrie. On sait d’ailleurs que des attentats de ce type ont déjà été déjoués: l’arrestation récente, à New York, de deux Américaines se revendiquant de l’Etat islamique et qui projetaient une attaque à la bombe en est la preuve.

Quel en serait le bénéfice pour les organisations djihadistes?

Cela renforcerait encore davantage le niveau d’animosité et de suspicion envers les musulmans dans la population, et il est très vraisemblable que les agressions de femmes voilées se multiplieraient. Automatiquement, cela favoriserait la radicalisation de ceux qui étaient encore tièdes, ainsi que les départs vers la Syrie.

Propos recueillis par Marie Lemonnier

 

 

 

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