Pourim: La Reine otage du Roi Narcisse (Rav D. Epstein)

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Le titre de ce billet peut paraître étrange pour une réflexion sur Pourim. Aurais-je devancé le temps de la mitsva qui nous enjoint de nous enivrer jusqu’à confondre le Béni et le Maudit et substitue le Roi Narcisse mort pour s’être enamouré de sa propre image au Roi A’hashverosh ?

Rassurez-vous, ou inquiétez-vous davantage, mon propos n’est pas de vous embrouiller mais bien plutôt de réfléchir en termes actuels à l’enseignement des Sages du Talmud selon lequel on ne récite pas le Hallel à Pourim car « nous sommes encore soumis à A’hashverosh».

Etant donné que cette loi n’a pas été annulée, il convient de se demander comment, au 21e siècle, citoyens de l’Etat d’Israël souverain, de la Grande Amérique  (Great again) , de la France et d’autres Etats «  libres » comme la Russie et les pays de l’Est, nous sommes encore les esclaves d’A’hashverosh.

Remarquons qu’en dehors de la non-récitation du Hallel, la fête de Pourim soulève bien des questions.

Certes, le récit de la Meguila s’achève sur la victoire des Juifs sur leurs ennemis et la pendaison des fils de l’archi-vilain Haman, mais nous savons bien qu’il s’inscrit dans une longue histoire de massacres où le plus souvent ce ne sont pas les innocents qui l’emportent. La joie aura été de courte durée, et l’on peut se demander si l’on boit pour se réjouir ou pour oublier les lendemains où l’on dut déchanter…

Par ailleurs la Meguila laisse bien des points obscurs. Qu’advient –il à la Reine retenue captive dans le palais royal ? Nul ne semble se soucier de son sort, après qu’elle se soit sacrifiée pour son peuple. Y aurait-il là une première raison pour ne pas réciter le Hallel ?

Quant à Mordekhaï, élevé au rang de Vice-Roi, il était, dit le texte, apprécié par « la plupart de ses frères ».

Seulement la plupart, après un tel exploit ? Il y avait donc une minorité qui contestait son autorité et son activité au service de son peuple, mais aussi du Roi, l’un étant lié à l’autre. Le Midrach précise que l’opposition provenait des rangs des Sages du Sanhedrin qui jugeaient sévèrement le fait que Mordekhaï avait délaissé le Beit Hamidrach pour le Palais royal.

Oubli d’Esther au Palais royal, oubli ou délaissement de l’étude de la Torah au profit de la politique, oubli dans les libations des désastres futurs, fête joyeuse, à l’excès, mais sans Hallel, sans vraie conclusion: nous ne sommes plus dans la clarté de la Révélation biblique, mais dans le clair- obscur talmudique, où toujours plane l’ombre du doute.

A tous ces points d’interrogation s’oppose le tableau qui retient l’attention du public armé de crécelles et de pétards : la défaite de Haman l’Amalékite et de sa descendance.

D’où la conclusion : «  et la ville de Chouchan exultait d’allégresse ».

Comment comprendre cette contradiction entre la victoire explicite et les doutes implicites ? Pourim serait-elle une fête placée sous le signe de l’ambivalence ?

Il est toujours bon de se méfier des apparences. Les personnages d’Esther, Mordekhaï et Haman sont dessinés en noir et blanc, mais déjà la réticence des Sages à l’égard de Mordekhaï suggérait un pointillé. Comme un appel à la modération dans notre enthousiasme.

Les Sages attirent notre attention sur une particularité du premier verset de la Meguila :

«  Et ce fut au temps d’A’hashverosh, lui  A’hashverosh… ».

Se pourrait-il, se demande le Midrach, qu’A’hashverosh ne soit pas A’hashverosh ? On peut se le demander ! En effet, le Roi semble agir sans la moindre suite dans les idées : il tue sa femme sous l’influence de son conseiller, au début de la Meguila, et tue son conseiller à la demande de sa seconde femme à la fin de la Meguila.

S’agit-il du même Roi ?  Il y a pourtant une logique dans cette folie. Au début de la Meguila, le Roi accorde des déductions d’impôts –הנחה למדינות – pour célébrer la grande fête de l’Inauguration et à la fin, il fait lever un impôt « sur le pays et les iles d’outre-mer ». Histoire de payer ses dettes !

Nous reconnaissons le personnage du Roi Narcisse : il n’a d’autre principe que ce qu’il perçoit comme son intérêt du moment. Il s’entoure de flatteurs et de naïfs qui veulent profiter de ses faveurs et croient même pour certains pouvoir le faire pencher du côté du bien, mais attention : A’hashverosh est A’hashverosh, il n’est l’ami de personne sinon de sa propre image et ses amis d’aujourd’hui seront ses ennemis de demain.

Il ne cesse de se réincarner et les Sages, en supprimant la récitation du Hallel, et en refusant de chanter les éloges de Mordekhaï, nous enseignent la prudence : méfiez-vous des faveurs du Roi Narcisse, elles ne durent que le temps d’une journée…de Pourim !

Rav Daniel Epstein

lphinfo.com

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