Pierre-André Taguieff. Réflexions sur la mythologie antisioniste

L’intellectuel engagé Pierre Goldman écrivait dans Libération le 31 octobre 1978 : “Nous fûmes quelques gauchistes juifs à être retenus au seuil du soutien à la cause palestinienne par l’antisémitisme indiscutable qui suintait en sourdine du discours propalestinien”. Aujourd’hui, la plupart des gauchistes juifs des années 1960 et 1970 ont compris la leçon: ils ont cessé non seulement d’être propalestiniens mais aussi d’être gauchistes. Certains sont restés de gauche, avec modération, d’autres sont passés à droite, parfois sans modération. Ils ont fini par comprendre que la frontière entre ce qu’on appelle « antisionisme » et « antisémitisme » était poreuse, qu’elle avait pour effet d’effacer le clivage droite-gauche, et aussi que la défense de la « cause palestinienne » était souvent un masque porté par les nouveaux antijuifs, dont la principale caractéristique est qu’ils se réclament de l’antiracisme. Telle est la vraie nouveauté dans les nombreuses métamorphoses de la vieille “question juive” : l’instrumentalisation de l’antiracisme et de l’antifascisme à des fins antijuives, à travers la diabolisation du sionisme et d’Israël. Il faut préciser en outre que la catégorie diabolisée, « les sionistes », est élargie selon les besoins de la polémique pseudo-antiraciste : elle comprend non seulement les Juifs sionistes au sens strict du terme (qu’ils soient ou non citoyens israéliens) et les Juifs défenseurs d’Israël, mais aussi toutes les personnes favorables à l’existence de l’État d’Israël. C’est donc au nom de la lutte contre le racisme que « les sionistes » ainsi identifiés sont diabolisés et criminalisés. Il y a là un inquiétant retournement idéologique et politique, dont la cause fondamentale est le rejet inconditionnel de l’existence d’Israël, qui forme le cœur de l’antisionisme.

Comment l’accusation de “sionisme” est devenue centrale

En 2003, dans un contexte où, depuis près de trois ans, des synagogues étaient incendiées, des cimetières juifs profanés et des Juifs visibles menacés ou insultés sur fond de cris “Mort aux Juifs !” lancés par des émeutiers, Alain Finkielkraut, au début de son bref essai intitulé Au nom de l’Autre, formulait ce constat aussi lucide que désenchanté :

“Pendant cinquante ans, les Juifs d’Occident ont été protégés par le bouclier du nazisme. Hitler, en effet, avait, comme l’a écrit Bernanos, déshonoré l’antisémitisme. On croyait ce déshonneur définitif. Il n’était peut-être que provisoire. Ce qu’on prenait pour un acquis apparaît rétrospectivement comme un répit. Et c’est en France, le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de Juifs, que la parenthèse se ferme de la façon la plus brutale[1]“.

Déjà, en 1972, Léon Poliakov se demandait avec inquiétude si “les censures dont l’antisémitisme faisait l’objet depuis la Deuxième Guerre mondiale ne commenç[ai]ent pas à disparaître[2]“. Mais, en 2003, il ne s’agissait pas d’un simple retour du refoulé ou d’une “levée des tabous”, comme on l’a cru alors. Ni d’une résurgence occasionnelle des passions antijuives héritées de l’antijudaïsme chrétien. Ce n’était pas le vieil antisémitisme français traditionaliste ou nationaliste d’origine chrétienne qui refaisait surface, c’était tout autre chose, de l’ordre d’une émergence que nul n’avait prévue. Sa caractéristique idéologico-politique la plus visible était qu’elle se situait principalement à gauche et à l’extrême gauche. Mais, en France notamment, cette évidence a été masquée par quelques saillies antijuives de démagogues nationalistes situés à l’extrême droite, montées en épingle par la gauche.

C’est dans ce contexte qu’en janvier 2002 j’ai publié La Nouvelle Judéophobie, essai dans lequel j’offrais une courte synthèse des réflexions que j’avais faites sur la question depuis le début des années 1980[3], à la suite de l’attentat du 3 octobre 1980 contre la synagogue de la rue Copernic (4 morts) et du massacre commis rue des Rosiers le 9 août 1982 au restaurant Goldenberg (6 morts), mais aussi de l’affaire Faurisson – qui éclate après la publication dans Le Monde, le 29 décembre 1978, d’un article intitulé “Le problème des “chambres à gaz” ou “la rumeur d’Auschwitz””, signé Robert Faurisson –, eu égard aux liens entre l’offensive négationniste et la propagande antisioniste d’extrême gauche. En témoigne le texte lu par Faurisson le 17 décembre 1980 au micro d’Europe n° 1 :

“Les prétendues “chambres à gaz” hitlériennes et le prétendu “génocide” des Juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international et dont les principales victimes sont le peuple allemand – mais non pas ses dirigeants – et le peuple palestinien tout entier”.

Pour comprendre le sens de cette émergence, il fallait cesser de chercher des continuités historiques et des héritages idéologiques en fouillant dans le passé de la nation française ou plus largement des nations européennes, et considérer l’une des conditions de possibilité du surgissement de cette nouvelle grande vague antijuive, qui, au début des années 2000, n’en était qu’à ses débuts : la présence en France de la population musulmane la plus importante d’Europe. Car l’imaginaire politico-religieux de cette population musulmane était déjà fortement imprégné des thèmes de la propagande antisioniste venant du monde arabo-musulman, qui s’inscrivaient dans l’antijudaïsme islamique traditionnel et entraient en synthèse avec ceux des antisionismes d’extrême gauche, marqués par un antinationalisme et un anticolonialisme de principe, mais surtout héritiers de l’antisionisme soviétique, qui mêlait antifascisme, anti-américanisme et antiracisme, non sans puiser dans une vision conspirationniste du sionisme comme puissance mondiale occulte. Dès la fin des années 1960 et le début des années 1970, cette rhétorique de propagande s’était à la fois fixée et internationalisée[4].

La centration négative des ennemis des Juifs sur le sionisme n’est pas le fruit du hasard. Elle est notamment liée au fait que l’idée sioniste reste vivante, non moins que l’État-nation qu’elle a inspiré. C’est pourquoi il convient d’avoir à l’esprit ces remarques de l’historien Georges Bensoussan : “De toutes les réponses juives à la modernité, le sionisme seul a survécu. Ce n’est pas là jugement de valeur mais constat. Le socialisme universaliste a sombré et l’autonomisme du Bund a été balayé par la Shoah[5]“. L’engouement des Juifs pour le communisme est désormais chose du passé, ce qui a entraîné la désuétude du stéréotype d’accusation sur-employé à l’époque nazie : “le judéo-bolchevisme” et “le judéo-bolchevique”, c’est-à-dire le “Juif international” ayant pour programme d’action la révolution mondiale. Le stéréotype d’accusation qui a survécu est celui de la “haute finance juive” ou du “financier juif international”, exploiteur, dominateur et manipulateur. On sait qu’il est toujours véhiculé par le mythe Rothschild, qui reste ancré dans l’imaginaire social occidental, non sans avoir fait le tour du monde.

L’hostilité antijuive s’est ainsi fixée sur “le sioniste”, construit à son tour comme l’ennemi du genre humain. La dénonciation du “sionisme mondial” s’est banalisée. Le “complot sioniste mondial” a remplacé le “complot judéo-maçonnique” et le “complot judéo-bolchevique”, non sans intégrer, en les reformulant, certains thèmes d’accusation ritualisés par la diffusion des deux grands récits de complot antijuifs précédents. Mais la grande nouveauté idéologique et discursive aura été l’islamisation progressive de la propagande antisioniste, notamment après la révolution islamiste iranienne de 1979.

D’un antisionisme à d’autres

S’il est vrai que le mot “antisionisme” est équivoque ou, si l’on préfère, polysémique, il faut partir d’une enquête sur les emplois du terme, les identifier et les distinguer précisément. Les débats interminables sur la question viennent du choc entre des thèses dogmatiques, dérivant de définitions du type “L’antisionisme est la figure contemporaine de l’antisémitisme” ou “L’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme”. La question première est la suivante : de quoi parlons-nous quand nous parlons d’”antisionisme” ? Pour simplifier et clarifier la question, il convient de distinguer les quatre significations principales du mot “antisionisme” qui, dans les controverses, interfèrent et se chevauchent souvent, engendrant des dialogues de sourds. Ces significations ne sont pas seulement distinctes, elles sont contradictoires à divers titres. Énumérons-les brièvement : 1° L’opposition au projet sioniste ; 2° la critique de la politique israélienne ; 3° la dénonciation complotiste du “sionisme mondial” ; 4° la négation du droit à l’existence de l’État d’Israël ainsi que le projet et la volonté de détruire cet État-nation pour le remplacer par un État palestinien ou un État islamique. On connaît la prophétie menaçante du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, qu’on trouve citée dans le préambule de la Charte du Hamas (rendue publique en août 1988) : “Israël s’élèvera et restera en place jusqu’à ce que l’Islam l’élimine, comme il a éliminé ses prédécesseurs”. La prophétie est régulièrement répétée par les prédicateurs musulmans participant à la propagande palestinienne. C’est principalement en référence à cet antisionisme islamiste exterminateur qu’on peut définir l’antisionisme radical comme une forme contemporaine de racisme[6].

Depuis le début des années 1970, les propagandes anti-israéliennes – l’arabo-musulmane et la soviétique au premier chef – ont convergé pour rendre idéologiquement acceptable l’équation “sionisme = racisme”, dans le prolongement de l’équation “sionisme = colonialisme”, lancée à l’époque de la décolonisation. Avec l’arrivée au pouvoir en Iran de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni – connu pour sa haine “théologique” des Juifs –, la diabolisation du sionisme et d’Israël, élargie à celle des Juifs désignés comme ennemis de l’islam, a occupé une place centrale dans la propagande islamiste, qui mettait en avant la question palestinienne et appelait au jihad contre les Juifs[7]. Dès lors, pour les ennemis de l’État d’Israël, le sens politique du mot “antisionisme” s’est réduit au couplage de deux positions de principe : l’antiracisme et l’anticolonialisme. L’évidence idéologique s’est installée : être antiraciste et anticolonialiste, c’est être nécessairement antisioniste.

Au cours des années 1990 et 2000, lorsque s’est constituée la configuration que j’ai qualifiée d’”islamo-gauchiste” en 2001-2002, l’antiracisme est devenu un quasi-synonyme d’anti-islamophobie, ce qui témoignait du succès de l’opération idéologique islamo-gauchiste par excellence : définir l’islamophobie comme l’une des principales formes contemporaines du racisme. Le “sionisme” pouvait dès lors être dénoncé comme un double racisme, dont les cibles et les victimes étaient autant les Palestiniens que les musulmans. En tant qu’auto-désignation méliorative, le mot “antisionisme” s’est intégré dans le vocabulaire courant des milieux (néo-)antiracistes et (néo-)anticolonialistes, donc dans le discours d’une partie de la gauche et dans celui de l’extrême gauche tout entière. L’accusation de “fascisme”, rituelle dans la propagande soviétique, est venue s’ajouter à celles de “racisme” et de “colonialisme”. L’évidence idéologique s’est installée : être antifasciste, c’est être nécessairement antisioniste.

L’amalgame polémique entre “sionisme” et “impérialisme” est également une constante de la rhétorique “antisioniste” diffusée par la propagande soviétique, puis reprise par l’extrême gauche, une partie de la gauche et les pays arabes ainsi que l’Iran. Dans un article publié le 4 octobre 1967 par un périodique soviétique, on lisait par exemple : “De nos jours, le sionisme est l’idéologie, le système d’organisation et la pratique de la bourgeoisie juive pro-impérialiste. Son credo est essentiellement l’anticommunisme. D’ailleurs, l’anticommunisme de la société sioniste internationale de ces trafiquants de la politique de la finance, de la religion et du commerce a aidé le sionisme à se développer et à devenir le collaborateur et l’instrument stratégiques des États-Unis[8]“. Il y a là une première version du « complot américano-sioniste » que les islamistes radicaux dénonceront à partir des années 1980.

Au cours des deux dernières décennies, l’antisionisme conspirationniste s’est banalisé sur les réseaux sociaux. Mais la nouveauté est que des universitaires de gauche et des militants des droits de l’homme n’hésitent plus désormais à diffuser des messages accusant “les sionistes” ou “les Israéliens” d’être les “maîtres du monde” ou de “diriger l’Amérique”. C’est ainsi que le juriste belge d’extrême gauche Jean-Marie Dermagne, qui est l’un des avocats de la vénérable Ligue des Droits Humains (LDH) et le vice-président du “Syndicats des avocats pour la démocratie”, a posté ce message sur son mur Facebook le 4 janvier, au lendemain de l’élimination du général iranien Qassem Soleimani par l’armée américaine : “Les vrais maîtres du monde, ce sont les Israéliens. Trump, le sinistre fanfaron, n’est (comme ses prédécesseurs) que leur marionnette armée. Ce sont eux qui tirent[9]. » Maîtres du monde et fauteurs de guerre : tels sont “les Israéliens” selon ce distingué militant “humaniste” et “antiraciste”.

Délégitimer pour éradiquer

Il s’agit de délégitimer l’État d’Israël par tous les moyens, pour l’isoler sur tous les plans, en organisant notamment contre lui un boycott généralisé. La campagne palestinienne “Boycott, désinvestissement et sanctions” (BDS) s’inscrit dans ce dispositif, en tant que visage “humanitariste” et compassionnel donné à une propagande de guerre, centrée sur la lutte pour le monopole du statut de victime. Pour ce faire, les propagandistes antisionistes instrumentalisent l’antiracisme et l’anticolonialisme, entretenant le mythe messianique du propalestinisme rédempteur. L’objectif est de susciter de l’indignation contre les Israéliens et de l’empathie pour les Palestiniens, en vue de mobiliser l’opinion internationale contre Israël et ses soutiens. Le modèle d’action est ici celui du boycott du régime d’apartheid de la République sud-africaine : depuis le début du XXIe siècle, l’assimilation de l’État d’Israël à un système d’apartheid est devenue le thème fondamental de la propagande “antisioniste”. Cet amalgame polémique est dénué du moindre fondement : il n’y a pas un racisme d’État en Israël, dont la population comprend 20, 9% de citoyens arabes, en majorité musulmans, qui jouissent des mêmes droits que leurs concitoyens juifs.

Dans la propagande antisioniste, qui ne se réduit pas à la propagande anti-israélienne, les amalgames diabolisateurs forment une longue chaîne : Israël/sionisme-nazisme-fascisme-colonialisme-racisme-expansionnisme-impérialisme-apartheid-génocide. Les métaphores polémiques les plus employées sont pathologisantes ou bestialisantes : “kyste”, “cancer”, “monstre tentaculaire”, “ennemi parasite”, etc. Quant aux amalgames diffamatoires, ils vont de “l’État gangster” à “Israël = régime d’apartheid”, “politique d’Israël = nettoyage ethnique” ou “politique génocidaire”, “sionisme = racisme”, “sionisme = nazisme”, etc. D’où la fabrication de slogans et de clichés de propagande, indéfiniment recyclés dans les discours néo-antiracistes et néo-antifascistes contemporains. À Berlin, en avril 2003, lors d’une des réunions préparatoires du Forum social européen (FSE), les tentations antijuives de certains milieux “altermondialistes” s’étaient manifestées par la présence d’individus arborant des T-shirts sur lesquels on pouvait lire cette prédiction fondée sur des analogies historiques trompeuses : “Le monde a arrêté le nazisme. Le monde a arrêté l’apartheid. Le monde va arrêter le sionisme”. L’antisionisme radical est le produit d’une fusion entre ces machines à diaboliser et à diffamer que sont devenus l’antifascisme et l’antiracisme dans les mains de la nouvelle extrême gauche[10].

Les stratégies de délégitimation par diabolisation ont pour conclusion logique des appels de l’élimination de l’État d’Israël. Sur la question, les hauts dirigeants de la théocratie islamique d’Iran se sont montrés les plus directs. Dès son élection en 2005, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad n’a cessé de menacer les “sionistes” d’être effacés “de la surface de la terre” en tant que “germes de corruption”. Le 2 juin 2008, à l’occasion du dix-neuvième anniversaire de la mort de l’ayatollah Khomeyni, Ahmadinejad formulait un diagnostic concernant l’État d’Israël, dont il prédisait la fin imminente : “Le régime sioniste a atteint le terme de son œuvre et disparaîtra prochainement des cartes géographiques”. En 2005, il avait déjà déclaré qu’Israël serait “rayé de la carte”. Trois ans plus tard, il réaffirmait sa prédiction de la disparition de l’État juif, “régime criminel et terroriste sioniste qui a derrière lui soixante ans de pillages, d’agressions et de crimes”, et annonce corrélativement la destruction du “régime satanique des États-Unis”. Dans la terminologie khomeyniste, la destruction du “petit Satan” (Israël) et du “grand Satan” (les États-Unis) est la condition de la délivrance ou de la libération de l’humanité, enfin prête à être islamisée.

Lors de la Journée mondiale d’Al-Quds à Times Square (New York), le 31 mai 2019, l’activiste antisioniste Nate Chase, membre du World Workers Party, a été fort clair : “Nous ne voulons pas de deux États ! Nous voulons tout !” (slogans répétés par la foule). Et de préciser : “Parce que chaque centimètre – du fleuve à la mer – est la Palestine ! […] Israël n’existe pas ! Il n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera jamais ! Il n’y a que la Palestine!” Face à “l’entité sioniste connue sous le nom d’Israël”, caractérisée comme une “marionnette raciste” créée par les “impérialistes américains”, un seul mot d’ordre était lancé le même jour par Rokeya Begum, jeune activiste du mouvement pro-palestinien Within Our Lifetime : “Brisez l’État sioniste colonialiste[11] !” Cette militante antisioniste a aussi scandé le slogan “Mondialisez l’Intifada !” Une guerre révolutionnaire mondiale est déclarée contre le racisme et le colonialisme incarnés par un “sionisme” fantasmé.

L’antisionisme internationaliste reprend ainsi l’héritage de l’imaginaire révolutionnaire communiste, mais après avoir substitué la cause palestinienne à la cause prolétarienne en tant que “cause universelle”, non sans donner à cette dernière un parfum victimaire en l’associant à la cause de la prétendue “religion des faibles”, l’islam. L’antisionisme est devenu l’idéologie du grand parti sans frontières des “faibles” et des “victimes”. Or, comme tout musulman est censé être une victime effective ou potentielle de l’”islamophobie”, érigée en principale forme contemporaine de racisme, la lutte contre le sionisme se confond avec la lutte contre l’islamophobie, donc avec la lutte contre le racisme. Être antisioniste, c’est être antiraciste. Les antisionistes s’inscrivent ainsi dans le camp du Bien et de la Vertu. L’antisionisme exterminateur se réclame frénétiquement de la morale, qui incite à protéger les faibles et à défendre les victimes contre les dominateurs et les bourreaux que sont les “sionistes”.

Ces thèmes et ces images de propagande sont massivement diffusés sur les réseaux sociaux et dans les médias. On peut ici parler d’une mythologie politique dominante et mondialisée, qui s’impose par des mécanismes d’intimidation jouant sur l’indignation morale. Face à cette entreprise de criminalisation et de diabolisation d’Israël et du sionisme, il faut commencer par faire la part de l’illusion, de la mauvaise foi, de l’aveuglement idéologique et de l’imposture plus ou moins intéressée, voire subventionnée. Il importe surtout de résister à l’intimidation en lançant une contre-offensive intellectuelle.

© Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff, philosophe, politiste et historien des idées, directeur de recherche au CNRS, a notamment publié sur la question : Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme) (Hermann, 2020) ; Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme (Hermann, 2021) ; L’Antiracisme devenu fou (Hermann, 2021) ; Sortir de l’antisémitisme ? (Odile Jacob, 2022).

[1] Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Paris, Gallimard, 2003, p. 9.

[2] Léon Poliakov, « L’antisémitisme à travers les âges » (1967, complété en 1972), in id., Les Juifs et notre histoire, Paris, Flammarion, 1973, p. 32.

[3] Voir par exemple Pierre-André Taguieff, « L’antisionisme arabo-islamophile », Sens, n° 11, novembre 1982, pp. 253-266 ; id., « L’antijudaïcisme contemporain. Rupture de tradition et nouvelle naissance », Cahiers Bernard Lazare, n° 101-103, mai-juillet 1983, pp. 27-30 ; id., « La nouvelle judéophobie. Antisionisme, antiracisme, anti-impérialisme », Les Temps Modernes, n° 520, novembre 1989, pp. 1-80.

[4] Voir par exemple le pamphlet de Lucien Cavro-Demars, Aux sources du Sionisme et de ses ravages dans le monde, Beyrouth (Liban), 1971.

[5] Georges Bensoussan, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940, Paris, Fayard, 2002, p. 11.

[6] Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010, pp. 57-74.

[7] Yossef Bodansky, « Les Juifs et l’islam militant après Khomeyni » (tr. fr. Claire Darmon), Revue d’histoire de la Shoah, n° 180, 2004/1, pp. 62-108.

[8] Cité par Zev Katz, « Après la guerre de 1967 », in Lionel Kochan (dir.), Les Juifs en Union soviétique depuis 1917[1970], Paris, Calmann-Lévy, 1971, p. 454.

[9]http://www.lbca.be/communiques/303-un-avocat-de-la-ligue-des-droits-humains-pris-en-flagrant-delit-d-antisemitisme#.XhIQPGRKh90.

[10] Voir Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, op. cit. ; id., Judéophobie, la dernière vague, Paris, Fayard, 2018 ; id., « L’éternelle renaissance de l’espace néo-gauchiste : néo-antifascistes et néo-antiracistes », Revue politique et parlementaire, n° 1103, avril-mai-juin 2022, pp. 47-61.

[11] Déclarations citées dans l’article : « Journée d’Al-Quds à Times Square, New York : Nous ne voulons pas de deux États ! Nous voulons tout ! Israël n’existe pas ! », 12 juin 2019, http://memri.fr/2019/06/12/militants-a-un-rassemblement-de-la-journee-dal-quds-a-times-square-israel-nexistera-jamais-chaque-centimetre-est-la-palestine-mondialisez-lintifada/

PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFF,
Tribune Juive

2 Commentaires

  1. Comme vous avez raison ?r Taguieff, mais ne pensez -vous pas, qu’il faille détricoter le mensonge de la propagande arabo-soviétique de l’existence d’un pseudo peuple palestinien et ramener ce conflit à sa dimension première  » un conflit israélo- arabe », d’ailleurs jusqu’à la fin des années 70, on parlait bien de conflit israélo-arabe, mais les états arabes, grace à une propagande très efficace, ont réussi à transformer ce conflit en « conflit israélo-palestinien » et à se débarrasser du problème des habitants arabes de Judée-Samarie et de Gaza. Si j’étais écouté et lu, je lancerais un concours international sur l’histoire de ce pseudo peuple palestinien au cours des 3 derniers siècles.

  2. La haine anti juive, qui dure depuis plus de vingt siècles, reste étonnamment semblable à elle même. C’est un sentiment de gens qui s’estiment méprisés, ne se respectent pas eux mêmes, et sont prêts à tous les crimes pour tirer une vengeance de gens qui ne leur ont rien fait et qu’ils ne connaissent pas, surtout quand ces gens sont incapables de se défendre. C’est une forme d’ humiliation d’envie et de ressentiment. Mais aussi et pour un très grand nombre de personnes, c’est une idée reçue, acceptée sans être examinée, surtout quand c’est une idée bien portée ou à la mode.

    Le mot antisémitisme était un mot codé. L’ Europe s’est passionnée pour les découvertes de la linguistique, parce qu’ on a cru, à tort, que découvrir l’ origine des langues permettait de connaître l’ origine des peuples, qui pouvaient revendiquer des ancêtres glorieux. Français Anglais Italiens Espagnols étaient fiers de leur passé réel, mais les Allemands ont voulu être des Aryens. Et comme l’ hébreu est une langue de la famille dite sémitique ( l’emploi de ce mot, tiré d’ un passage de la Genèse, est déjà remarquable ), on a voulu que les Juifs soient des Sémite, peuple imaginaire opposé à un autre peuple imaginaire. En fait l’ humanité blanche européenne a été divisée en deux parties, les Aryens et les Sémites. Le reste du monde ne comptait pas. Ces deux mots étaient codés, Aryen voulait dire Chrétien, Sémite voulait dire Juif, et c’était tout.

    En 1945, l’antisémitisme a cessé d’ être respectable. Dès 1952, l’ Union soviétique commence sa lutte contre les Sionistes au nom de l’ antisionisme, et ce que ça signifiait était évident pour toute personne acceptant d’ ouvrir les yeux. L’ antisionisme a prospéré dans le monde communiste, surtout après 1967, il a été une doctrine officielle en Pologne communiste en 1968 et il a été un moyen de gouvernement jusque à la chute du communisme. En Occident, l’antisionisme commence sa fortune en 1967, après la guerre des Six Jours. Ce qu’ on dit aujourd’hui, on le disait déjà il y a cinquante ans et plus. Mais de plus en plus de gens le répètent, pour la plupart parce que c’est une opinion à la mode. Les autres sont poussés par la haine et le ressentiment, et désirent l’extermination des Israéliens et de tous les Juifs.

    L’ antisionisme est exactement ce que fut l’antisémitisme avant 1945, et la haine anti juive ( celle des bas fonds d’ Alexandrie au premier siècle, celle des massacreurs de Rhénanie au onzième siècle, des Pastoureaux au treizième, des Haïdamaks au dix septième, de Voltaire au dix huitième, des pogromistes en Ukraine, des bandes de Max Régis à Alger, des nazis, et aujourd’hui des wokes, Nation of Islam, klansmen, Indignés … ) est toujours la même.

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