L’analyse de Kissinger sur le Moyen-Orient est pleine de lacunes

 

Nouvelles recrues de la Brigade Imam Ali (partie prenante des UMP) à l’entraînement dans un centre irakien près de Nadjaf

Quoi que l’on puisse penser de la vision du monde d’Henry Kissinger, sans même mentionner sa remarquable contribution au débat international au cours de ces six décennies passées, une chose est certaine : il a sa propre grille pour mesurer le bien et le mal en termes politiques.

Cette matrice repose sur l’équilibre des pouvoirs, u concept européen développé au cours des temps médiévaux, qui a obtenu un statut canonique grâce aux traités de Westphalie, afin d’organiser les relations entre les nations émergentes en Europe. Dîtes que c’est un homme qui porte des œillères, si ça vous chante, mais il vous faudra aussi admirer la cohérence de Kissinger dans sa promotion de la politique étrangère comme un moyen de stabiliser le status-quo, sans se préoccuper de considérations morales et ne parlons mêmes pas de conceptions idéologiques. Dans sa version de la Realpolitik, l’objectif devrait être de geler, plutôt que de tenter de changer le monde, une intention chargée de risques dangereux.

La vision néo-Westphalienne des relations internationales de Kissinger est parvenue à produire la détente, ce qui, en retour, a prolongé l’existence de l’Union Soviétique de plusieurs décennies. Sa navette diplomatique est parvenue à geler le status-quo d’après 1967, dans le conflit israélo-arabe, en repoussant un accord authentique de D.ieu seul sait combien de décennies supplémentaires. La même approche a apposé les scellées de son approbation à l’annexion du Sud Vietnam par le Nord communiste, en dépit du fait que ce dernier était vaincu sur le champ de bataille.

Membres des unités de Mobilisation populaire irakiens, en observateurs sur les positions de Daesh à Tal Afar (frontière irako-syrienne)

La dernière contribution du Docteur concerne, cette fois, la campagne contre Daesh. Kissinger avertit que la destruction de Daesh peut déboucher sur l’émergence d’un « Empire radical iranien ».

En d’autres termes, nous devrions laisser intact Daesh, qui représente une menace directe et active pour une bonne partie du Moyen-Orient et de l’Europe, de peur de le voir remplacé par une menace encore plus grande, que représente un « empire radical iranien ».

Comme d’habitude, il y a plus de problèmes que de solutions, dans la tentative de Kissinger, d’utiliser des concepts européens médiévaux pour analyser des situations dans d’autres parties du monde.

Pour commencer, il semble penser que le régime khomeiniste à Téhéran et le soi-disant « Califat » de Daesh à Raqqa appartiendraient à deux catégories différentes. La vérité, cependant, c’est que ce sont deux versions de la même réalité hideuse, colportant  la même idéologie, utilisant les mêmes méthodes et contribuant à s’accorder mutuellement une légitimité l’une de l’autre.

Quelle est la différence entre l’Ayatollah Ali Khamenei, prétendant au « leadership suprême de tous les Musulmans à travers le monde », en tant que leur « Imam » et la revendication similaire d’Abu Bakr al-Baghdadi en tant que Calife ? Et ces deux régimes ne prétendent-ils pas détenir l’unique version authentique de l’islam, avec la mission de conquérir le monde entier en son nom ? On peut même argumenter que sans le Khomeinisme en Iran, il n’y aurait jamais eu Daesh ni de groupes comme Daesh, sans même citer les Talibans, dans notre partie du monde, au moins à cette époque.

La façon dont Daesh et le régime khomeiniste s’alimente l’un l’autre, s’illustre aussi par la ligne actuelle de propagande Téhéran qui dit aux Iraniens qu’uils doivent tolérer une oppression brutale comme le prix à payer pour obtenir la protection contre Daesh.

La seconde erreur de Kissinger est de penser qu’il n’est pas possible de combattre contre deux versions du mal sans en favoriser une des deux.

Pour combattre deux démons, on peut opérer en deux séquences séparées du temps. En 1939, il était impératif de vaincre l’Allemagne nazie, en dépit du fait qu’un tel résultat pouvait renforcer l’URSS, qui, à cette époque, était une alliée d’Hitler. Mais dès que le premier mal a été éliminé, le combat pour vaincre le second démon pouvait commencer sous la forme de la Guerre Froide.

Miliciens des Forces de Mobilisation Populaire en région de Fallujah (Irak)

La troisième erreur est qu’il oublie la contribution exceptionnelle de l’Administration Obama dans le renforcement du régime khomeiniste, sans parler de simple fait de lui permettre de survivre. Obama a détourné le regard , alors que les Mollahs écrasait un soulèvement populaire en Iran en 2009. Il s’est ensuite précipité pour leur offrir une légitimité en les courtisant grâce à une fable diplomatique dont un effet a consisté à sauver le régime à court de liquidités pour qu’il échappe aux pires conséquences de l’échec de ses propres politiques économiques.

Après presque quatre décennies, les Khomeinistes ont échoué à construire les institutions de l’Etat, ce genre de piliers sans lesquels on ne peut se lancer dans l’établissement crédible d’un « empire ».

Contrairement à ce que Kissinger semble penser, le choix n’est pas entre le fait d’aider le régime khomeiniste ou celui de partir en guerre à grande échelle contre lui. Le moins que les démocraties occidentales puissent faire n’est pas d’aider les Khomeinistes à se sortir des ornières qu’ils se creusent constamment pour y chuter.

L’erreur suivante de Kissinger, malheureusement partagée par plusieurs experts et analystes tout autour du globe, c’est de surestimer considérablement la solidité et la puissance de ce présent régime à Téhéran. Il est vrai, le régime Khomeiniste a suffisamment de pouvoir pour provoquer pas mal de problèmes dans la région et c’est ce qu’il fait. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit capable de bâtir un empire, qui requiert une base solide à l’intérieur, sont dont l’actuel régime n’est plus assuré,si jamais il en a disposé. Les Khomeinistes connaissent des difficultés à recruter des Iraniens pour devenir des martyrs dans des guerres étrangères et ils sont contraints d’enrôler des Libanais, des Afghans, des Pakistanais et, plus récemment, des mercenaires munis de passeports européens. Sans injection de liquidités de la part des Américains et de leurs alliés, les Khomeinistes auront aussi du mal à payer des salaires, sans même parler de devoir assurer des projets correspondant à l’édification d’un empire.

On peut en être sûr, les plus faibles des faiseurs de troubles peut encore faire des dégâts, comme on l’a vu avec la construction d’un empire d’opérette, de la part de Mouammar Khadafi et comme on y assiste à présent avec la comédie chimérique de la Corée du Nord, qui ajoute de la couleur à la période creuse de cette année.

En définitive, la plus grosse erreur de Kissinger, peut-être, c’est l’hypothèse que le seul choix qu’il reste au Moyen-Orient, au moins à la Syrie et à l’Irak, ocille entre le « Califat » à Raqqa et la théocratie chiite de Téhéran.

Milicien chiite en Syrie, dans la région d’Haditah, contre l’Armée Syrienne Libre.

Quiconque est familier avec la situation sur le terrain aurait su que ce n’est certainement pas le cas. Une majorité écrasante de Syriens, y compris même les disciples de Bachar al Assad, acceptent la perspective d’un avenir sous le joug de Téhéran. Si on leur donnait un autre choix, ils se tourneraient certainement vers d’autres options. En Irak, également, même de tels personnages que Nuri al-Maliki ont réalisé la difficulté de faire la promotion de la domination iranienne comme une recette pour un avenir meilleur ; c’est bien pourquoi l’ancien premier ministre tente au moins de bénéficier de l’accord implicite de Moscou.

Pas plus le « Califat » de Raqqa que « l’Imamat » de Téhéran ne sont capables d’apporter la stabilité dont la région a besoin et que Kissinger envisage comme le but ultime de la politique étrangère. Puisque tous deux sont les causes jumelles de la tragédie actuelle dans la région, vouer l’une comme l’autre à l’oubli est la seule Realpolitik qui vaille qu’on la considère. L’ordre dans lequel cela se passe est l’objet d’un autre débat.

Forces de Mobilisation Populaires irakiennes en route dans la région de Fallujah-Irak

Le chaos créatif dont l’Administration Bush s’est faite la championne a donné naissance à des dangers qui, en retour, ont produit de nouvelles opportunités. Mais, la quête de Kissinger d’un équilibre illusoire du pouvoir risquerait fort de passer à côté.

AMIR TAHERI, le 18 août 2017

Amir Taheri

Amir Taheri était rédacteur en chef du quotidien iranien  Kayhan en Iran de 1972 à 1979. Il a travaillé à ou écrit pour d’innombrables publications, publié onze livres, et est éditorialiste pour Asharq Al-Awsat depuis 1987. Mr. Taheri a remporté plusieurs prix pour la qualité de son journalisme, et,en 2012 a reçu la distinction de Journaliste International de l’année, de la part de la Société Britannique des rédacteurs et de l’Association de la Presse Etrangère, lors des récompenses annuelles des médias britanniques.

 

https://english.aawsat.com/amir-taheri/opinion/kissingers-analysis-mideast-full-loopholes

1 COMMENTAIRE

  1. Bien avant Bush, qui a protégé Khomeyni le père des révolutions islamiques ?
    Qui a crée l’opep pour données des ambitions a des nababs écervelés?
    Les conflits d’intérêts inter occidentaux se sont concentrés au moyen orient en se reposant sur le dos d’Israël grâce a un pretendu conflit Israelo-palestinien, ce qui est non sens puisqu’il n’y a jamais eu de palestinien a proprement parlé. Se jouant d’Israël comme variable d’ajustement dans leur relation avec les pays arabes, les critères de valeurs ont été pervertit, a voir qu’elles ont été les reactions en Europe lors des attentats du 11/9…Chirac etc….on voit comment l’ideologie islamique a gagner du terrain depuis, alors que l’on aurait du voire disparaître ces profiles islamiques des rue en Europe illico-presto le 11/9 avant même l’impact du second avion sur les tours jumelles.
    Bush a tapé dans les fourmilières islamiques en Irak (petrole, sunnite, chiite), mais quelles reines ont été mis en place par Obama et avec quelle irresponsabilité de l’Europe ?

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