Quand j’étais enfant, un camarade dont les parents rentraient tard le soir venait souvent chez moi après l’école. On passait nos après-midis ensemble : on faisait nos devoirs, on trouvait toujours de quoi s’amuser, puis on prenait le diner. Après le repas, nous récitions le Birkat Hamazone ; puis, avant de sortir de table, je remerciais toujours ma Maman d’avoir préparé et servi le repas.

Un soir après diner, mon copain m’a tiré dans un coin, à l’écart de Maman, et m’a demandé : “Eliahou, pourquoi remercies-tu toujours ta Maman après chaque repas, sans exception ? Après tout, c’est son boulot de te préparer à manger.”

La Paracha Tsav débute par les Cohanim qui participent au service visant à retirer les cendres qui se sont consumées toute la nuit sur l’autel. Le Talmud décrit comment les prêtres se battaient quasiment pour avoir le privilège d’effectuer cette tâche. Sur la rampe, ils en étaient presque à se passer par-dessus bord pour être le premier à décrocher la mission. La compétition pour effectuer cette modeste mais sainte tâche devint si attisée qu’un beau jour, un Cohen en a poussé un autre de la rampe, lequel tomba et se cassa la jambe. Plutôt que de mettre fin à la concurrence, cela a juste semblé la stimuler en entraînant encore plus de blessures. Finalement, un système de loterie a été instauré, afin de pacifier ce rituel quotidien.

Quelle folie ! Nous pouvons très certainement apprécier le désir des Cohanim de servir le Seigneur, même s’il s’exprime de cette façon plutôt primaire. Mais nul doute que “l’enthousiasme” avec lequel ils s’engageaient vers cette tâche a certainement attenté à la sainteté du Temple et avili la Maison de D.ieu.

De nos jours, on assiste trop souvent à des actes analogues d’agression et de dénigrement des uns envers les autres, le tout sous le couvert d’une piété accentuée et d’un respect plus strict des Mitsvot. Les auteurs de tels agissements feraient bien de se rappeler le principe juif “Dérekh Erets Kadma laTorah”, ce qui signifie que la décence, le savoir-vivre précède la Torah.

Dans son acception la plus simple, ce principe nous apprend qu’il est impossible à un serviteur dévoué de D.ieu d’être vulgaire, arrogant, rude ou désagréable. Les deux termes sont en flagrante contradiction. Un vrai serviteur de D.ieu ne peut pas plus être impoli ou désagréable que consommateur de viande non-Cachère.

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« Alors Moché s’est présenté à Yitro, son beau-père et lui a demandé : “Permettez-moi de retourner désormais vers mes frères qui sont en Egypte, et de voir s’ils sont encore en vie.” Et Yitro dit à Moché : “Va en paix.” » (Exode 04:18)

Rachi relève qu’alors que Moché devait retourner en Egypte pour accomplir sa destinée de sauveur du peuple juif oppressé, il s’est d’abord tourné vers son beau-père pour obtenir de lui la permission de partir. Voila qui est très étonnant ! D.ieu Lui-même enjoint Moché de délivrer les Bné Israël de leur esclavage, et Moché va demander la permission à un homme ?

Quelle leçon peut-on tirer de cette situation inédite ? C’est comme si Moché avait fait patienter D.ieu en Lui disant : “Attends un peu que je voie si on me permet de respecter Ton ordre.”

Et si Yitro avait répondu non ? Que ce serait-il passé ? Les Bné Israël auraient-ils dû souffrir encore longtemps de leur esclavage ? Moché n’a-t-il pas exactement réalisé ce que D.ieu lui ordonnait, et pourquoi ?

Il est évident que Moché a parfaitement compris le commandement divin, et l’urgence absolue de Sa directive. Mais il savait aussi qu’il ne l’aurait pas complètement respectée s’il avait failli au souhait de D.ieu de le voir agir en Mensch (“Homme digne de ce nom” en yiddish). Après tout, Yitro avait fait preuve de beaucoup de miséricorde et de gentillesse avec lui. Le Midrach dit que Moché lui-même a dit à D.ieu : “Yitro m’a accepté, m’a ouvert sa maison et m’a traité avec déférence. Quiconque est accepté dans une demeure doit sa vie à son hôte. C’est pourquoi je ne peux pas le quitter sans son autorisation”.
 

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De la même façon que les briques façonnées par nos ancêtres en Egypte ne pouvaient tenir ensemble sans mortier, les 613 composantes du judaïsme, nos Mitsvot, ne peuvent constituer une vie juive digne de ce nom sans le mortier du savoir-vivre. Nos Mistvot encadrent les étapes, comportements et rituels que nous sommes obligés d’appliquer ou d’éviter, mais c’est bien l’éthique, la morale et l’attitude proprement humaine qui nous permettent de traduire ces Mitsvot dans une existence riche de signification.

Le fait d’être un Mensch n’a pas été ordonné ; cela n’est pas défini par nos lois. Pourtant c’est ce qui vient couronner le respect et l’application de ces mêmes lois. Dérekh Erets kadma laTorah : le savoir-vivre précède la Torah. La Torah ne peut se passer du Dérekh Erets.

Bien sûr, D.ieu veut que nous observions Ses commandements. De même qu’Il ne veut pas que nous soyons arrogants, impolis ou méprisants. Les Mitsvot ne sont pas un gourdin que nous utilisons pour frapper les autres ! Bien au contraire, ce sont les commandements qui nous aident à servir D.ieu et nos semblables.

D.ieu veut que nous ayons à cœur les plus belles qualités humaines, que nous excellions d’abord et avant tout dans notre attitude. Et, en pratique, il n’est pas d’expression plus facile ou plus convaincante du Dérekh Erets que la Hakarat Hatov (reconnaissance), c’est-à-dire savoir dire « merci » de façon sincère et véritable pour des choses grandes et petites, insignifiantes ou fondamentales.

Comment Moché aurait-il pu appliquer le commandement de D.ieu d’aller sauver ses frères esclaves s’il ne s’était pas d’abord séparer formellement d’Yitro ? Selon Rabbi Nathan Tsvi Finkel, l’Alter de Slabodka : “S’il n’avait pas exprimé sa gratitude et sa reconnaissance à son beau-père pour tout ce qu’il avait fait pour lui, D.ieu n’aurait pas voulu de lui comme guide de Sa nation”. Un dirigeant qui ne sait pas comment exprimer sa Hakarat Hatov ne peut assumer le rôle de leader du Klal Israël.
 

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En conséquence, combien devons-nous nous veiller à exprimer notre gratitude à ceux qui rendent notre vie meilleure !

Je pensais à tout cela à l’approche de la Hazkara de ma chère mère cette semaine. Quand nous étions enfants, nous lui disions merci en nous levant de table. Chez nous, il n’y avait pas de “vente à emporter”. Tout ce que nous mangions, elle le cuisinait à partir du tout début, choisissant les ingrédients les meilleurs qu’elle préparait de tout son amour et sa dévotion pour sa famille. Le moins que nous pouvions faire était de lui faire dire combien nous lui étions reconnaissants de son amour et de son travail assidu.

Bien entendu, c’était son “boulot” de faire ça, tout comme conduire le bus est celui du chauffeur, et protéger est celui du policier. Mais cela n’empêche en rien de dire “merci” du fond du cœur. En fait, c’est bien le moins que nous pouvons faire…

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