Demonstrators stamp with their feet on a French national flag during a rally protesting against the comments of French President Emmanuel Macron over Prophet Mohammed cartoons, at the Martyrs' Square of Libya's capital Tripoli on October 25, 2020. (Photo by Mahmud TURKIA / AFP)

L’affrontement entre la France et le monde islamique

BESA Center Perspectives Paper n ° 1790, 30 octobre 2020

RÉSUMÉ EXÉCUTIF: La décapitation du professeur Samuel Paty, survenue deux semaines après un discours mémorable du président Emmanuel Macron dans lequel il a dévoilé un plan de défense des valeurs laïques françaises contre le «radicalisme islamiste», a marqué le début de ce qui pourrait s’avérer être une  guerre totale entre la France et le monde islamique, avec Erdoğan à la tête de la charge musulmane. En prenant position contre la violence extrémiste musulmane et la suppression de la liberté d’expression, Macron pourrait se retrouver face à une nouvelle vague de terreur islamique.

Le 2 octobre 2020, le président français Emmanuel Macron a prononcé un discours mémorable en défense de la laïcité. Dans le discours, il a dévoilé un plan pour défendre les valeurs laïques françaises contre le «radicalisme islamique».

Deux semaines plus tard, le 16 octobre, un professeur d’histoire française du nom de Samuel Paty a été décapité dans la rue devant son école par un islamiste radical de 18 ans. Le terroriste, adolescent d’origine tchétchène née en Russie, a réussi à envoyer un message profondément choquant aux partisans de la laïcité, ou laïcité française : le radicalisme islamique en France n’a pas l’intention de sombrer sans combattre.

La prétendue raison pour laquelle le meurtrier, Abdoullakh Abouyedovich Anzorov, a ciblé Paty était que Paty avait montré à ses étudiants les caricatures de Muhammad publiées par le journal satirique Charlie Hebdo en 2015 – des images qui ont provoqué l’invasion des bureaux du journal et le massacre de ses journalistes par les Kouachi, islamistes fondamentalistes. Dans son discours précédant l’assassinat de Paty, Macron avait déclaré que la France ne «renoncerait pas aux caricatures» – en d’autres termes, la France soutient fermement la liberté d’expression et ne se laissera pas intimidée par le terrorisme.

Le discours de Macron a été presque immédiatement suivi d’accusations de musulmans tant dans le pays qu’à l’étranger selon lesquelles Macron est islamophobe et raciste. Cette réaction furieuse a été particulièrement forte en Turquie, car environ la moitié des imams en France sont d’origine turque.

Dans le discours du 2 octobre, Macron a tenté d’être nuancé sur la manière dont l’islam et la laïcité française pourraient être intégrés. Il a dévoilé un plan pour défendre les valeurs laïques françaises contre le «radicalisme islamiste», ajoutant que l’islam était «en crise» dans le monde entier. Il a insisté sur le fait que «aucune concession» ne serait faite dans une nouvelle campagne visant à pousser la religion hors de l’éducation et du secteur public en France.

Macron a déclaré que les mesures visaient à résoudre le problème de la «radicalisation» croissante en France et à améliorer «notre capacité à vivre ensemble». Il a souligné que «la laïcité est le ciment d’une France unie», mais a ajouté qu’il n’y a aucun sens à stigmatiser tous les croyants musulmans.

Le plan de Macron vise à limiter l’influence étrangère et à investir dans une nouvelle génération d’imams français, avec un processus de certification basé en France. Il a qualifié le «séparatisme islamiste» de «société parallèle» qui menace la France en faisant passer la charia au-dessus de la loi française, ce qui «aboutit souvent à la création d’une contre-société». Macron a déclaré que le gouvernement soumettrait une législation en décembre 2020 visant à «renforcer la laïcité et consolider les principes républicains».

Jacqueline Eustache-Brinio (© D.R.)

Un acte significatif qui est passé sous le radar s’est produit le 7 juillet 2020, lorsqu’une commission d’enquête du Sénat français, dirigée par Jacqueline Eustache-Brinio, a présenté un rapport intitulé «Radicalisation islamiste: affronter et combattre ensemble».

Le rapport décrit ainsi la situation en France:

Le radicalisme islamiste ne concerne pas seulement la question du terrorisme ou de la transition vers une action violente, mais implique également des comportements qui peuvent être pacifiques et ne conduisent pas à la violence. Ce peut être le travail de groupes qui prônent l’identité, le retrait ou l’entrée dans le monde associatif et politique. … Les groupes qui historiquement, comme les Frères musulmans, sont actifs en France et cherchent à imposer leurs points de vue à travers des réseaux d’association cherchent la reconnaissance des autorités et, plus récemment, optent pour l’intégration dans les listes électorales.

Face à la montée de l’islamisme, les autorités se sont concentrées, depuis 1995, sur la menace terroriste et l’obstruction aux actions violentes. Cette préoccupation s’est traduite par la mise en place d’un arsenal juridique complet et la structuration des services de sécurité intérieure afin de répondre à la menace. Mais le problème auquel la société française est aujourd’hui confrontée a changé de nature: il s’agit d’un islamiste multiforme se reflétant dans tous les aspects de la vie sociale et tendant à imposer une nouvelle norme sociale en prévalant sur la liberté individuelle.

Parmi les principales propositions de la Commission, il convient de souligner les suivantes:

  1. Connaître, suivre et prévenir les actions de l’islam radical.
  2. Continuer à renforcer les ressources humaines affectées au renseignement intérieur, en tenant compte de la multiplicité des missions qui lui sont allouées et de l’étendue des zones géographiques de son champ d’action. Assurer, autant que possible, une spécialisation [des] agents sur la surveillance des mouvements islamistes radicaux.
  3. Mettre en place de toute urgence un comité interministériel pour la prévention de la radicalisation, créer des unités départementales pour lutter contre l’islamisme et évaluer les activités radicales.
  4. Puisque les islamistes cherchent à déstabiliser notre société et à faire reconnaître leur droit de gouverner [selon] la foi musulmane, la réponse des pouvoirs publics doit avant tout éviter de s’immiscer dans le culte religieux musulman. En outre, il est impératif de s’abstenir de stigmatiser l’islam, car il n’y a pas de communauté musulmane unifiée, ni un seul islam.

La commission d’enquête réfute l’idée selon laquelle le radicalisme islamique n’est qu’une réaction à «l’islamophobie», mais déclare que remettre en cause les valeurs de la République en promouvant la charia ne devrait pas être toléré.

Il est juste de supposer que le rapport de la commission du Sénat a inspiré la rhétorique de Macron le 2 octobre. Cependant, bien que ses intentions aient été constructives, il semble que sa livraison ait manqué l’objectif. Le discours a été déformé et est instantanément devenu une source de grief à travers le monde islamique. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan était à l’avant-garde de la furieuse réponse islamique.

La Turquie est déjà impliquée dans un certain nombre de différends avec la France. Ces conflits – sur la Syrie, la Libye, l’OTAN, l’exploration gazière en Méditerranée orientale et l’Arménie – ont chacun leur propre contexte et leurs propres spécificités, mais ils découlent tous de la suspicion française de l’ambition d’Erdoğan de diriger un renouveau islamique sunnite.

Erdoğan a saisi le discours de Macron comme une opportunité de se positionner à la fois comme leader et porte-parole du monde arabe et islamique. Le 26 octobre, il a lancé un appel au boycott des produits français, affirmant: «Il devient de plus en plus difficile d’être musulman et de vivre un style de vie islamique dans les pays occidentaux.» Il a décrit Macron comme un malade mental.

La montée de la colère islamiste d’Erdoğan a résonné dans le monde arabe. L’ambassadeur de France au Pakistan a été convoqué pour condamner l’incitation présumée de Macron à l’islamophobie. De Sanaa à Riyad, Macron est devenu l’axe du mal à lui tout seul. Les produits français sont boycottés. Le restaurant Le Train Bleu à Doha, «l’expérience culinaire parisienne par excellence» du Qatar, réapprovisionne à la hâte ses produits.

Plusieurs intellectuels musulmans français ont sévèrement critiqué Macron sur les réseaux sociaux. L’un d’eux a déclaré que «le président a décrit l’islam comme « une religion en crise dans le monde entier aujourd’hui ». Je ne sais même pas quoi dire. Cette remarque est tellement stupide (désolé, mais elle l’est vraiment) qu’elle n’a pas besoin d’être analysée plus en détail… Je ne cacherai pas que je suis inquiet. Aucune mention de la suprématie blanche même si nous sommes le pays qui a exporté la théorie raciste et suprémaciste blanche du «grand remplacement» utilisé par le terroriste qui a commis l’horrible massacre de Christchurch ».

Un autre s’est montré encore plus dur: «La répression des musulmans a été une menace, maintenant c’est une promesse. Dans un discours d’une heure, Macron a enterré la laïcité , enhardi l’extrême droite, les gauchistes anti-musulmans et menacé la vie des étudiants musulmans en appelant à des limites drastiques de l’enseignement à domicile malgré une pandémie mondiale ».

Le New York Times a vivement critiqué les plans de Macron, écrivant une «large répression gouvernementale contre les individus et les groupes musulmans». La sociologue américaine Crystal Fleming, spécialiste des groupes suprémacistes blancs, a tweeté: «Il est plus que triste de voir les responsables français répondre à l’extrémisme violent par l’extrémisme violent…»

Le président Macron se trouve ainsi dans une position très difficile, non seulement vis-à-vis des islamistes mais aussi parmi ses propres ministres. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a utilisé le langage de la droite dure, décrivant la France comme devant se battre face à une «guerre civile» pour défendre la République laïque et unitaire française contre les enseignements «séparatistes» de l’islam extrémiste. Darmanin a suggéré que les rayons de nourriture ethnique (casher ou halal) dans les supermarchés soient fermées – en d’autres termes, punir les musulmans français innocents ainsi que les coupables. Selon le journal d’investigation Le Canard Enchainé, Macron a demandé à Darmanin et à d’autres ministres de mettre de l’eau dans leur vin.

Macron, qui a été élu président en 2017 après deux ans d’attaques terroristes sanglantes en France, se dirige vers une campagne électorale de 2022 et espère réussir là où ses prédécesseurs ont échoué. Il a peut-être parié sur le mauvais cheval, cependant. Vaincre l’islam radical nécessite une action forte, mais les gouvernements occidentaux doivent essayer de trouver une voie de compromis pour briser le cycle de réaction et de contre-réaction qui crée plus d’extrémisme et de violence*.

La dirigeante d’extrême droite française Marine Le Pen ne voit aucune raison d’être prudente ou tolérante envers les islamistes en France. Sa réaction à la décapitation de Paty a été de répéter encore et encore que l’immigration «massive incontrôlée» est responsable de ce genre d’atrocité.

Compte tenu de la fragilité de la situation en France et de la colère qui s’est développée entre Paris et les États arabes et musulmans, il semble y avoir une forte probabilité d’une nouvelle vague d’opérations terroristes islamistes radicales contre la France et les actifs liés à la France. La colère dirigée contre les déclarations de Macron, qui sont considérées comme des preuves de l’islamophobie française, crée un dénominateur commun entre sunnites et chiites, en ce que les deux courants se sentent blessés et humiliés.

Selon des sources de renseignements fiables, il existe plusieurs cellules dormantes d’organisations terroristes islamiques en France ainsi que dans d’autres pays d’Europe occidentale qui peuvent être activées dans de brefs délais.

Les intérêts français importants dans le monde arabe pourraient être économiquement lésés par l’explosion de colère, et il pourrait y avoir une détérioration diplomatique entre les États arabes et Paris.

Le président Macron est confronté à un difficile dilemme: rester ferme et mettre en œuvre les mesures qu’il a décrites à propos de l’islamisme radical en France, ou réévaluer cette politique et mettre en péril ses chances de réélection.

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Le Dr Raphael G. Bouchnik-Chen est un colonel à la retraite qui a été analyste principal au sein du renseignement militaire de Tsahal.

Col (Res.) Dr Raphael G. Bouchnik-Chen

Col (Res.) Dr Raphael G. Bouchnik-Chen

(Ph.D. Université de Jinan, Chine). Spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient et internationales. A servi pendant 26 ans dans le renseignement militaire de Tsahal dans plusieurs affectations de haut niveau, dont celui de chef du département de l’examen. A servi pendant 3 ans au cabinet du Premier ministre et au ministère de la Défense, et a rempli une mission diplomatique en Extrême-Orient.

* On comprend mal ce que l’auteur, ancien de l’AMAN, veut dire lorsqu’il parle de compromis en matière de « liberté d’expression » : les pays occidentaux ne sauraient instaurer, sauf par auto-censure, un « délit de blasphème ». I ly a donc une ligne rouge et une frontière nette que les Occidentaux ne peuvent franchir sans d’emblée se soumettre à la Charia. Sur le plan politique, on peut toujours parvenir à un « compromis », sur le plan théologique ou le droit de ne pas croire, on comprend mal où peut se situer cette « limite ». 

6 Commentaires

  1. plus de 50 ans à se coucher devant les arabes et tout ça balayé en 2 jours… Non ! pas une larme lorsque l’avilissement ne donne pas les résultats escomptés.

  2. Dommage pour ce colonel , »expert « ,il reprend les arguments developpes par les « experts « et journalistes qui desinforment depuis trop longtemps ! Comme en France !

  3. alors Mr Macron?
    quel effet de se retrouver a la place occupée par Israel depuis 60 ans ?

    INSULTES? HUMILIATIONS?MENACES?

    tout cet arsenal mis en place depuis le choix de De Gaulle…. LA paf . POLITIQUE ARABE DE LA FRANCE

    au detriment d’ israel !

    allez! je m’ en réjouis

    aprés PAF, voila PIF en pleine gueule

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