La saga des intellectuels français: l’avenir en miettes (2)

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La saga des intellectuels français (1944-1989) II: l’avenir en miettes (1968-1989) de François Dosse par M-R Hayoun

Voici la suite du précédent article consacré au volume I de cette fascinante saga des intellectuels français depuis la Libération jusqu’à la chute de l’empire soviétique.

 

Mais cette victoire sur les forces du mal absolu n’attestait pas une bonne santé morale, ni une éthique sociale recommandable.

Sitôt la guerre finie, on s’attaqua à la reconstruction des pierres et de l’économie, sans vraiment se préoccuper sérieusement de reconstruire les âmes (Jacob Kaplan).

J’entends par là que l’on n’a pas saisi cette opportunité de repartir de zéro pour assainir ou raffermir les bases de cette Europe judéo-chrétienne qui a laissé la Shoah se perpétrer sur son sol durant cinq années.

Ce qu’on a eu, ce furent les Trente glorieuses au cours desquelles les populations ont pu étancher leur soif de paix et de repos et remédier à leur faim, pendant toute la durée de la guerre.

Et voilà que vingt-trois ans plus tard, Mai 68 se rappelait au bon souvenir des peuples et de leurs gouvernements.

C’est par cette révolte que débute ce second volume. De cette explosion sociale, estudiantine, voire même civilisationnelle, tout a été dit. On s’est même interrogé sur l’existence ou non d’une pensée mai 68…

François Dosse lui consacre de sagaces développements sans qu’on connaisse le fin mot de cette histoire : était ce prévisible ? Était-ce évitable ? La réponse importe peu, ce qu’il faut noter, c’est que l’effet de souffle a failli tout emporter.

Le général de Gaulle, jadis au pouvoir, a su redresser la situation, même si, indéniablement, il faisait partie du problème : durant au moins deux jours, très peu nombreux furent ceux qui savaient ce qui se passait vraiment.

Le Général finit par réapparaître mais que ce se serait il passé si le général Massu, chef des forces françaises stationnées outre-Rhin, avait fait preuve de peu d’enthousiasme quant au soutien à apporter au gouvernement légal ? La France a frôlé la catastrophe.

Certes, la désorganisation totale de la vie dans l’Hexagone allait provoquer un sursaut: ce fut la chambre bleue horizon, une majorité écrasante prouvant que de Gaulle n’était pas seul…

Il est évident que la crise était de nature plus morale que matérielle. La jeunesse, à l’origine du mouvement, n’en a pas créé, à elle seule, les conditions d’existence ; ces dernières étaient déjà là, il suffisait simplement de trouver un catalyseur.

Ce qui fut vite fait, sans même que les principaux acteurs de la crise en aient été conscients. Si, en 1945, les gouvernements issus de la fin de la guerre, avaient insufflé des valeurs nouvelles à l’Europe (car le phénomène mai 68 n’est pas resté confiné à la France mais a touché la quasi totalité de l’Europe), on aurait peut-être (je dis bien peut-être) évité de sombrer dans cet abîme.

C’est justement à ce stade que les intellectuels apportent leur contribution en vue de sortir de la crise. Et c’est la trame des six cents pages de ce second volume.

Par déformation professionnelle, l’auteur de ces lignes a tendance à limiter la qualité d’intellectuel aux membres de l’honorable confrérie des philosophes alors qu’il faudrait y ajouter (ce que fait François Dosse) les sociologues, les psychanalystes, les journalistes, les dirigeants politiques, les diplomates, bref tous ceux et toutes celles dont l’action ou l’œuvre a marqué l’époque.

Lorsque sonne le glas du nazisme, tout est à refaire : tant d’institutions et d’individus s’étaient compromis avec l’occupant.

L’épuration battait son plein avec son cortège d’injustices, d’actes de vengeance et de malveillance : on se souvient que dans le précédent article sur ce même livre, les exécutions sommaires, les règlements de comptes à la Libération, dépassent largement les sentences judiciaires..

La presse, elle-même, devait refaire son âme puisqu’elle s’était soumise par crainte, intérêt ou nécessité, mise au service de l’occupant. Il fallait écarter ceux et celles qui avaient collaboré avec les Nazis.

L’auteur consacre de larges développements aux journaux, aux revues, aux périodiques et à des publications qui élargissent les dimensions habituelles des articles de journaux.

Tant de revues sont nées, on ne peut les citer ici, mais je dois en mentionner au moins deux, Esprit et Le Débat, créé par l’historien Pierre Nora qui s’est taillé un beau succès avec cette œuvre monumentale, intitulée Lieux de mémoire…

C’est dans de tels cadres qu’eurent lieu tant de controverses et de débats qui dessinèrent les contours d’un nouvel Zeitgeist.

Au lendemain de la guerre, dans la nouvelle configuration politique française, le PCF avait une position très enviable puisqu’il n’était guère loin des 25% des suffrages exprimés lors des consultations électorales.

Et un homme comme Jean-Paul Sartre en fut le compagnon de route durant de longues années. Quand eut lieu le coup de Prague et la normalisation de la Tchécoslovaquie, il finit par faire cavalier seul ; mais son prestige demeurait très élevé puisque le jour de sa mort, 15 avril 1980, une foule immense prit part à ses obsèques.

Mais comme le montre la couverture de ce second volume, l’effet Sartre était passé, désormais c’est Michel Foucault qui donne le ton ; c’est lui qui imprime à la pensée une nouvelle approche des grands enjeux du temps.

Certains en sont même venus à dire que Sartre avait été le meilleur philosophe du XIXe siècle !

Je voudrais à présent, pour finir même si on est loin d’avoir dit l’essentiel, mettre l’accent sur la philosophie éthique à laquelle François Dosse consacre quelques pages (trop peu, hélas) très pénétrantes.

Notre société n’est pas arrivée à apporter à la question du mal le traitement qui convenait. Or, cette question est située au cœur de toute interrogation éthique, depuis le livre de Job jusqu’à nos jours.

Et cette question n’est pas seulement philosophique, elle est aussi largement éthique, voire éthico-religieuse.

Ce sont les forces du mal radical qui se sont abattues sur l’Europe et lui ont coûté près de 50 millions de morts lors de la seconde guerre mondiale.

Le mal est il inséparable de la nature humaine ? Comment combattre cette essence du mal dont les tout premiers chapitres du livre de la Genèse relèvent l’existence contre laquelle on ne peut pas grand’ chose…

Deux penseurs un peu atypiques, Paul Ricœur et Emmanuel Levinas, vont se charger de remettre l’élément religieux dans le débat.

Il est intéressant de relever que le premier était protestant tandis que le second était juif…

Je suis tout à fait d’accord avec les explications de François Dosse qui rappelle comment on avait enterré Levinas en le confinant à la pensée juive, alors que cet homme fait partie des pionniers de le phénoménologie en France et qu’il a placé la préoccupation éthique au cœur du débat philosophique reléguant l’ontologie à l’arrière-plan.

Sans sombrer dans la victimisation, on doit bien reconnaître que c’est Jean Wahl, un autre juif qui ne découvrit son appartenance religieuse qu’au cours de la guerre, qui lui offrit des auditoires moins marqués confessionnellement.

Faute de quoi, le petit Juif lituanien serait resté confié au commentaire de la péricope biblique du samedi matin, parlant devant quelques dizaines d’élèves du secondaire.

C’est encore ce même Jean Wahl qui lui fit soutenir sa thèse de doctorat d’Etat à un âge assez avancé.

Et cela lui ouvrit les portes de l’université française. Mais ce fut son ami Ricœur qui alla le chercher à Poitiers et l’intégra à son département de philosophie de Nanterre.

A ce double parrainage Wahl / Ricoeur, il faut ajouter un troisième personnage, Jacques Derrida qui tira Levinas d’un oubli absolument immérité.

Le fait que le philosophe de la déconstruction, un juif natif d’Afrique du nord, ait attiré l’attention sur un obscur petit Juif d’Europe orientale, a enfin permis que le philosophe du visage connaisse un regain d’intérêt tout à fait mérité…

Il y aurait encore tant de choses à dire ! Mais le cul de sac dans lequel se trouve ce qu’on nomme la philosophie occidentale tient, selon moi, à l’expulsion de Dieu. A sa mise au rencart.

Ce qui ne signifie pas que la philosophie doive rejouer un rôle ancillaire vis-à-vis de la théologie.

Mais ce fut justement ce supplément d’éthique dont on avait tant besoin que des penseurs comme Ricoeur et Levinas ont tenu à réintroduire dans la pensée européenne.

Cette expulsion, cet exil contraint de Dieu, qui, depuis Nietzsche, ne compte plus, a porté un très mauvais coup à la spéculation philosophique de notre temps.

C’est vrai, l’avenir semble en miettes. Mais sa reconstitution peut se faire à l’aide d’un nouveau traité des valeurs.

On a oublié dans toute cette affaire, le livre des livres, la Bible, car quelques églises l’avaient instrumentalisée sans se gêner.

Et pourtant, c’est bien ce livre qui gît au fondement même de notre civilisation.

Il faut féliciter l’auteur pour cette puissante contribution à l’histoire intellectuelle de l’Europe.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

1 COMMENT

  1. Je m’éloigne du sujet, certes passionnant, mais on n’entend plus ces intellos aujourd’hui. On leur laisse des minuscules portions congrues, où ils declament quelques instant de mise en garde, comme une pub, puis re-disparaissent dans l’ombre de leur blog.
    Ce sont pourtant eux, les canaris… Pepient-ils sur d’ autres tweeters ?

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