Voici un thème qui préoccupe les savants et les historiens de la pensée depuis des millénaires. Comment réconcilier la science de la nature, le système fondé sur des preuves et des raisonnements, avec une idée d’origine ou de provenance supranaturelle, pour ne pas dire Divine ?

La Révélation face à la Raison : le cas du judaïsme Vème partie

Pour compléter ce panorama un peu dense, vu le manque d’espace, il faut enjamber Spinoza qui nolens volens, fait partie de la philosophie juive. On connait son orientation critique de l’exégèse biblique qui sert de base à son examen sévère de la religion. Il faut à présent, aborder le renouveau de la pensée juive en Allemagne depuis Mendelssohn jusqu’à Léo Baeck et Martin Buber, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Moses Mendelssohn, Franz Rosenzweig et Martin Buber ont, chacun à sa façon, traduit la Bible. Ils étaient donc au centre de la problématique qui nous occupe, comment rationaliser la Révélation ou la théoriser autrement afin d’en extraire le bon message. Comment exploiter les systèmes philosophiques du temps présent pour en rapprocher leur propre conception du judaïsme ? Pour répondre à toutes ces questions, il faut s’en référer à un élément qui a déterminé le vécu et le penser des savants de cette époque qui va de 1750  à 1950 environ : l’historicisme de la science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums).

Dans le sillage du  siècle des Lumières qui revêtit dans les pays germaniques une autre forme qu’en France, les philosophes allemands qui ont influencé les penseurs juifs de cette époque accordaient une place prééminente à la dimension historique du monde, y compris du phénomène religieux. Soumis à cette grande pression, les philosophes judéo-allemands de Mendelssohn à Martin Buber (ob. 1965) et à Léo Baeck (ob ; 1956) en portèrent l’empreinte et s’en inspirèrent pour se définir eux-mêmes ainsi que leurs conceptions religieuses. Leur vision du monde et de leur propre religion porte la marque de cette influence, même si, dans leur majorité, ces hommes se tinrent à l’écart des investigations de la critique biblique.

Mais leur interprétation de la Révélation, fondement de leur pratique religieuse, s’en trouva transformée. Comment les choses ont-elles évolué ? D’abor, il y eut des scissions dans le paysage communautaire local, car les tenants du modernisme voulaient une sorte de normalisation des offices religieux à la synagogue qui se vit dotée d’un règlement intérieur très strict. Un exemple : dans les communautés libérales et réformées, on considéra que l’hébreu était en partie seulement la langue officielle du culte, mais pour ce qui est du sermon rabbinique, ce dernier devait être tenu en haut allemand. Il y eut aussi bien des prières récitées dans la langue de Goethe et non en hébreu que tous les fidèles  ne maîtrisaient pas. On introduisit l’orgue dans les synagogues réformées, ainsi que des chœurs mixtes, ce qui était absolument interdit chez les orthodoxes… C’est que les traductions ne pouvaient pas, dans certains cas, être données brut de décoffrage, si j’ose dire… Un exemple, dans la prière des dix-huit bénédictions, on loue Dieu en sa qualité de résurrecteur des morts (mehayyé ha métim.) Lorsque Abraham Geiger (1810-1874), âme vivante du libéralisme allemand de l’époque traduisit le livre de prières il transforma cette formule dont il ne voulait pas,  alors qu’elle faisait, depuis des millénaires, partie de la liturgie, ainsi : Du Born allen Lebens (Toi, source de toute vie). Ce n’est pas vraiment la même chose. Certaines conceptions philosophiques ont donc conduit ce rabbin libéral ne pas reprendre à son compte un article de foi en lequel il ne se reconnaissait pas. En l’occurrence, la résurrection.

On pourrait multiplier les exemples, mais ce ne sera pas nécessaire, la tendance est partout la même : on donnait du judaïsme et de la Révélation qui lui servait de socle, une autre image qui s’accordait mieux avec l’environnement social et religieux des sociétés allemandes, majoritairement protestantes et catholiques. Léopold Zunz (1794-1886) lui-même, père fondateur du mouvement de la science du judaïsme, avait doté le judaïsme de son temps de solides travaux de recherche sur le développement historique du judaïsme. Tous n’avaient que cette expression à la bouche, historisch dargestellt, histoire de … ou évolution historiquement présentée. Ismar Elbogen, grand spécialiste de l’histoire liturgique juive a intitulé son œuvre majeure dans ce domaine, ainsi : Der jüdische Goottesdienst  in seiner historischen Entwicklung (la liturgie juive dans développement historique.)

Que pouvait-on offrir par cette méthode de la notion « religieuse » de la Révélation ? Et il ne faut pas oublier l’influence grandissante des frères Schlegel et de Friedrich Schleiermacher (1768-1834) qui faisait alors figure de meilleur prédicateur luthérien de son temps. Comment continuer, face à ce modèle, à végéter dans un minable oratoire de juifs polonais ? Et c’est pourtant un tel oratoire qui sauva le jeune philosophe Rosenzweig de l’apostasie, une veille de Kippour, alors qu’il avait déjà décidé de franchir le pas et de devenir  protestant… Les mélodies plaintives de ces pauvres hères ne supportaient pas la comparaison avec les grands orgues des synagogues luxueuses et pourtant la rusticité l’emporté sur le luxe et l’élégance. L’authenticité, l’essence du judaïsme ont séduit l’âme du jeune philosophe qui aspirait à se retrouver dans une tradition juive éternelle.

À défaut de faire de la Révélation un concept philosophique, on s’ingénia à faire le tri dans les données disparates de la tradition. On chercha à éliminer les traditions locales, dont l’espoir d’en exhumer l’essence véritable et de retrouver la Tradition authentique (avec un T majuscule). Au cours des siècles des scories s’étaient déposées sur le pur diamant de l’héritage plurimillénaire du judaïsme. Un grand nettoyage s’imposait. D’ailleurs, toute l’œuvre de Léo Baeck, figure éminente du judaïsme allemand du XXe siècle le prouve : il intitula son premier livre d’importance, L’essence du judaïsme (1905, 1922 ; en français aux PUF 1993). Et Ce peuple. L’existence juive (Armand Colin, 2012). A sa manière, plutôt magistrale, Baeck a tenté de réconcilier le judaïsme avec la culture européenne de son temps.

Le meilleur témoignage que nous ayons de cette époque de restructuration religieuse tient au rejet massif des thèmes kabbalistiques, à commencer par la conception de l’univers séfirotique et de son exubérant symbolisme sexuel. Le plus grand historien juif de l’époque, le père fondateur de l’historiographie juive moderne, Heinrich Grätz, connaissait bien les textes fondamentaux de la kabbale, ce qui ne l’empêchait pas de les haïr et de tout faire pour qu’ils n’exercent jamais la moindre influence sur le judaïsme. A ses yeux et aux yeux  des autres coryphées de la science du judaïsme, ce mysticisme n’était rien d’autre que e rechute dans le gouffre de l’irrationalisme d’un autre âge. Il suffit de lire l’autobiographie de Gershom Scholem, De Berlin à Jérusalem, pour s’en convaincre.

Certes, ce fut la situation qui prévalut après la mort de Mendelssohn en 1786 à Berlin, mais de son vivant, le tempo était donné par une orthodoxie modérée, préservant l’essentiel et visant à faire du judaïsme une religion naturelle dotée d’un corpus juris  intact, issu de la Tora, révélée par Dieu. Donc, la conception fondamentale de la Révélation comme étant l’épine dorsale du rabbinisme n’avait pas été entamée.  Les traductions du Pentateuque qu’il coordonna avec ses collaborateurs restent très proches de l’opinion moyenne des exégètes classiques de la Torah au Moyen Âge. Il ne faut pas oublier que Mendelssohn a tenté lui aussi, et avec un certain succès, d’introduire dans ses traductions, sa propre conception du judaïsme, qu’il considérait comme étant toujours en accord avec la saine raison. Il ne décrit pas le judaïsme de son temps tel qu’il était en réalité, mais tel qu’il l’interprétait philosophiquement…

Il faut dire un mot du rapport de la théologie juive aux pratiques magiques. La Bible rejette la magie sans hésitation. J’en veux pour preuve la description détaillée des gestes du Grand prêtre qui se trouve une fois l’an dans le Saint des Saints, le jour des   propitiations : nul mystère, nul geste occulté ou étrange, nulle formule magique, rien qui puisse renvoyer à des cultes mystérieux. Tout est clairement     montré et compris de tous. C’est important, car le contenu de la Révélation aurait pu être interprété suivant des rites magiques. Ce ne fut jamais le cas. Même les exégèses kabbalistiques ont évité de tomber dans piège.

Je tiens à conclure en disant quelques mots de deux auteurs qui s’unirent pour traduire les vingt-quatre livres du canon juif, Rosenzweig et Buber, à chacun des deux j’ai consacré, il y a peu, un livre entier. Ce qui frappe dans cette traduction Buber-Rosenzweig, ce n’est pas, à première vue, les innovantes théologiques, ce sont les innombrables créations de néologismes. Ce n’est plus du tout la Bible de Luther… Un historien israélien a bien exprimé avec tant d’humour cette nouvelle traduction : quand on lit la Bible de Buber-Rosenzweig, celle de Luther ressemblerait presque  à du « yiddish » tant elle parait simple par rapport au travail des deux traducteurs juifs… En fait, ces deux penseurs ont renouvelé l’allemand biblique.

Mais dans son ouvrage intitulé Je et Tu, paru en 1923 alors que l’Étoile de la rédemption avait été publiée en 192 et que  Sein und Zeit de Heidegger a vu le jour en 1927, Buber accorde à Dieu une certaine place. Le Tu éternel, c’st Dieu, un Dieu interprété philosophiquement, mais un Dieu tout de même. Aux yeux de Buber, le contenu juridico-légal de la Révélation importait peu et ne pouvait pas être conçu comme tel. La manifestation de la divinité allait bien au-delà d’un simple corpus juris… C’est donc une contestation de l’équivalence entre la Révélation et le mattan Torah. Rosenzweig n’était pas d’accord et rédigea tout un texte (que j’ai traduit) pour répondre à Buber, Die Bauleute, Les bâtisseurs. La réplique de Buber ne se fera connaître qu’en 1936, bien après la mort de son ami.

Dans l’Étoile de la rédemption, Rosenzweig est encore plus proche de la tradition religieuse. Et en ce qui concerne la Révélation, il veille à ne pas en faire un concept philosophique pur et simple. Il me semble que l’apport spécifique de Rosenzweig à cette Révélation face à la Raison consiste dans ce qu’il nomme lui-même, le Nouveau Penser et qui consiste à instiller un peu de théologie dans le raisonnement ou la spéculation philosophique.

Je pense que c’est Franz Rosenzweig qui a le mieux fait progresser cette thématique de la Révélation face à la raison sans jamais porter atteinte à la dignité de l’une ou de l’autre. Au fond, l’humanité croyante et/ou pensante a besoin des deux…

Cet article se compose de 5 chapitres. Chaque jour un chapitre nouveau paraît

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

 

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Chapitre IIe

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