Israël dans la nouvelle situation géopolitique régionale (A. Susser)

Au cours d’une conférence impressionnante de clarté, organisée par l’Association des Amis francophones de l’Université de Tel-Aviv le dimanche 19 janvier, le Prof. Asher Susser, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv, a présenté la situation géopolitique du Moyen-Orient actuel, et le dilemme auquel se trouve confronté l’Etat d’Israël.

La conférence, intitulée « Israël, le monde arabe et l’Iran: le Moyen-Orient du 21e siècle », s’est déroulée en hébreu, avec l’excellente traduction simultanée de Gisèle Abazon-Ehrenfreund, devant un public passionné.

Le Prof. Asher Susser est professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv, ancien directeur du Centre Moshe Dayan pour les études sur le Moyen-Orient de l’université, qui a enseigné pendant plus de trente-cinq ans au Département d’histoire du Moyen-Orient.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le dernier s’intitule The Emergence of the Modern Middle East (2017). Son cours en ligne sur ce sujet a été suivi par plus de 90 000 étudiants dans plus de 160 pays.

« Au 20e siècle, Moyen-Orient était synonyme de monde arabe », rappelle le Prof. Susser. « Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Le monde arabe est en déclin depuis déjà longtemps. De nos jours les pays les plus importants de la région ne sont plus les pays arabes, mais l’Iran, la Turquie et Israël. Il n’y a plus un seul pays arabe qui soit une puissance régionale ».

Cette crise du monde arabe s’explique par trois raisons: le manque de liberté politique, la carence des institutions d’éducation supérieure et l’absence d’égalité entre les sexes. Les deux premières ont pour conséquence l’absence de liberté de pensée, de créativité et d’innovation, qui constituent la base des économies modernes.

La troisième, la plus grave, implique l’élimination de la moitié de la population du marché du travail. De plus, le niveau d’éducation des femmes est lié à la taille de la famille: plus les femmes sont éduquées, moins elles font d’enfants.

Le résultat est une croissance naturelle de la population parallèle à de mauvaises performances économiques, aboutissant à la situation catastrophique qui a causé la crise du monde arabe.

Un vide comblé par l’Iran et l’islam politique

A titre d’exemple, le conférencier cite l’Egypte qui a dépassé les 100 millions d’habitants et continue de croître à raison de 2 millions de personnes par an.

Le Moyen-Orient dans son ensemble est passé de 280 millions d’habitants en l’an 2000 à 420 en 2020 et devrait atteindre les 470 millions dans les quelques années à venir. « Qui va nourrir cette population ? », interroge le Prof. Susser.

Cette situation provoque le chômage des jeunes. La jeune génération du Moyen-Orient (tranche d’âge de 15 à 24 ans) est une génération « en attente », qui connait le plus fort taux de chômage au monde.

Comme l’explique le conférencier, le « printemps arabe » est venu non pas d’une aspiration à la démocratie, mais bien du désespoir causé par cette absence de perspectives économiques, à l’origine de guerres civiles et de l’émigration vers l’Europe: « Le Moyen-Orient comptait en 2007 13 millions de personnes déplacées, on en dénombre 30 millions en 2020. Bien qu’il ne constitue que 5,5% de la population mondiale, le monde arabe représente 30% des réfugiés dans le monde. Les pays arabes ont par ailleurs perdu plus de 600 millions de dollars entre 2010 et 2020 à cause de conflits internes ».

Le pétrole, aujourd’hui bon marché, ne permet à ces pays plus de compenser leurs déficits. L’Egypte, la Syrie, l’Irak et l’Arabie saoudite ne constituent plus aujourd’hui des puissances régionales.

Le Prof. Susser en donne pour preuve l’absence de réaction de l’Arabie saoudite aux missiles lancés sur ses champs pétrolifères en septembre dernier: « L’Arabie saoudite est peut-être encore aujourd’hui un pays riche, mais ce n’est plus un pays politiquement fort. De même, l’avenir de la Syrie sera déterminé par la Russie, l’Iran et la Turquie. Plus personne ne demande leur avis aux pays arabes ».

Ce vide est comblé par l’Iran et la Turquie, qui sont des états anciens avec une longue tradition d’indépendance, et non des entités artificielles créées par les pays colonialistes, comme ce fut le cas des pays arabes.

Le nouveau Moyen-Orient: divisé entre sunnites et shiites

Le déclin des pays arabes, explique le Prof. Susser, a commencé dans les années 60. Le plus grand échec de Nasser, alors leader des pays non-alignés avec Nehru et Tito, a été la Guerre de Six jours en 1967, qui représente l’échec du mouvement nationaliste arabe laïc, fondé sur l’idée européenne d’une nation basée sur la langue.

Cette plateforme laïque du panarabisme a été remplacée par l’islam politique. « Mais si la langue arabe agissait comme un élément unificateur », explique le Prof. Susser, « l’islam politique divise: il sépare les Sunnites des Shiites, les chrétiens des musulmans, les Alaouites des Druzes. Les états eux-mêmes se désagrègent ».

Comme l’indique le conférencier, les radicalismes sunnite et shiite possèdent des doctrines différentes. L’univers sunnite se caractérise par l’application de la sharia. Mais il s’agit d’un monde éclaté, où il n’existe pas d’autorité centrale, mais des centaines d’organisations radicales dont chacune applique la loi religieuse à sa manière.

Chez les shiites, au contraire, le pouvoir est aux mains des leaders religieux. L’accent est mis sur la personnalité du dirigeant, l’ayatollah, qui détient l’autorité religieuse et politique, ce qui donne à l’Iran un avantage géopolitique, car les shiites de tous les pays se tournent vers lui.

La politique des Etats-Unis au Moyen-Orient a paradoxalement renforcé cette prépondérance. L’Iran possède aujourd’hui une zone d’influence qui passe par l’Iraq, la Syrie et le Liban et va jusqu’à la Méditerranée, situation qui n’avait jamais existé jusque là à l’ère moderne.

« Saddam était mauvais, mais sa chute a entrainé celle des sunnites qui contrôlaient l’Iraq, et leur remplacement par les shiites. L’Iraq n’est donc plus un obstacle à l’expansion iranienne, mais au contraire son instrument ».

Le nouveau Moyen-Orient se répartit donc aujourd’hui entre Sunnites et Shiites. Où se place Israël dans cette configuration ? « Tout d’abord, nous ne sommes plus seuls contre tous. Les Sunnites sont avec nous. Mais ils ne peuvent nous être utiles car ils sont faibles. Dans les années 60, Israël a construit la centrale de Dimona par crainte de la puissance arabe. Mais aujourd’hui, le problème n’est plus leur puissance mais leur faiblesse qui renforce l’Iran », explique le Prof. Susser.

« L’Iran est un pays paranoïaque »

« L’Iran possède des inspirations impériales d’hégémonie régionale, qui constituent le moteur de son conflit avec Israël, voire un motif pour sa destruction, d’où son comportement agressif », dit-il. Cependant, certains considère que l’attitude de l’Iran pourrait également avoir des mobiles défensifs.

« L’Iran est un pays paranoïaque. A l’époque de la première guerre mondiale, il était divisé en deux zones d’influence: au nord celle des Russes, au sud celle des Britanniques. Lors de la deuxième guerre mondiale, les Russes et les Britanniques ont conquis l’Iran, destituant le Shah pro-allemand pour le remplacer par son fils en 1941. C’est ce dernier qui a été détrôné par Khomeiny en 1979. Les Iraniens sont donc obsédés par la peur d’une conquête étrangère ».

Du point de vue israélien, l’explication défensive de l’attitude de l’Iran offre davantage de possibilités de contacts diplomatiques. « Les Etats-Unis et Israël ne peuvent permettre à l’Iran de s’infiltrer en Syrie. Mais il est possible qu’en plus des moyens militaires, on puisse penser à une option diplomatique. La guerre en Syrie a été tranchée par les Russes en fonction de trois critères.

Tout d’abord le désir de Poutine de positionner la Russie comme première puissance mondiale à côté des USA; deuxièmement les Russes possèdent en Syrie des bases maritimes et aériennes et sont donc intéressés à conserver sa stabilité au régime d’Assad; enfin, la Russie considère Daesh comme une menace pour sa sécurité intérieure à cause des Tchétchènes, et donc ne veut pas de l’islam radical en Syrie.

L’une des langues les plus parlées à Daesh est le russe. Actuellement, les Russes et les Iraniens ont la main haute en Syrie, mais la Russie veut une Syrie stable et la présence iranienne attire trop Israël sur la scène syrienne, ce qui créé des tensions entre l’Iran et la Russie ».

L’Iran pour sa part est embourbé dans des problèmes internes, dus d’une part aux sanctions, et au fait que la population a le sentiment que son gouvernement investit ailleurs que dans son peuple: en Syrie, au Liban et dans l’aide aux Palestiniens.

Comment préserver les acquis du sionisme ?

Le Prof. Susser en vient alors à ces derniers. « Les Arabes se moquent des Palestiniens; les Iraniens les préoccupent bien davantage. Pourquoi alors les Israéliens devraient-ils s’en soucier ? Entre la Méditerranée et la Jordanie, il y a 6,5 millions de Juifs, et légèrement plus de Palestiniens.

Ces derniers n’iront donc nulle part ». Cependant, le conférencier ne pense pas qu’un accord avec eux soit possible: « Entre nous et les Etats arabes, il existe un dossier problématique: celui de 1967. En leur rendant les territoires pris en 1967, on peut obtenir la paix, comme cela fut le cas avec l’Egypte. Entre nous et les Palestiniens, il y en a deux: 1967 et 1948 ».

Or, pour le Prof. Susser, le ‘dossier 48’ n’a pas de solution: « Nous ne pouvons pas négocier l’existence d’Israël. L’idée d’Oslo était de négocier 1967 en échange de 1948, c’est-à-dire le retour des territoires contre l’acceptation de l’existence d’Israël. Les Palestiniens ont dit non ».

Le ‘dossier 1948’ comprend à la fois le problème des réfugiés et leur droit au retour, et la définition d’Israël comme Etat des Juifs. « Nous ne pouvons renoncer à aucun de ces éléments. Il n’y a donc pas d’accord possible ».

Cependant, le statu quo est également intolérable. Alors que faire ? « Ne rien faire est également une décision », relève le conférencier. « Mais la question pour Israël est comment préserver les acquis historiques, c’est-à-dire Israël comme Etat des Juifs et membre légitime de la famille des nations. La poursuite du statu quo rend ces deux choses difficiles ».

Pour le Prof. Susser, Israël se trouve face à deux options: ou bien déterminer ses frontières de manière unilatérale en annexant les territoires, ce qui exclue la paix; ou encore adopter la solution contraire, celle de deux Etats, et évacuer la Cisjordanie, ce qui n’apportera pas davantage la paix: « La question est comment préserver de la meilleure façon possible l’Etat d’Israël comme Etat juif. C’est le plus grand succès du sionisme: nous voulions prendre notre destin en main, car lorsque les autres l’ont fait pour nous, le moins que l’on puisse dire est que résultat a été peu concluant. Aujourd’hui nous sommes forts et avons autour de nous des pays faibles, et donc nous sommes en position de décider, et je nous propose, après le 2 mars [date des prochaines élections], de nous dépêcher de le faire ».

SOURCE : Site de l’Association française de l’Université de Tel-Aviv

2 Commentaires

  1. Quelle analyse magistrale quelle clarté dans l’exposé, Un modèle du genre.Mes connaissances en informatique ne me permettent pas d’envoyer cet article aux rédactions des journaux français « mainstream » à l’AFP et au quai d’orsay, sinon je l’aurai fait joseph

  2. Excellente analyse , certains problemes sont insolubles , ou momentanement insolubles , c est le cas de cette population qui est arabe, n a aucune dimension nationale , elle est travaillee par la haine , les juifs ont multiplié les erreurs depuis 1967 et il. Faut desormais leur imposer notre solution mais sans se faire d illusion sur leurs sentiments

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