Idlib-Tanf-Euphrate : l’équation à 3 inconnues pour Assad©

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Idlib-Al-Tanf-Euphrate : l’équation impossible pour Assad?

Ses alliés russes ont beau être des maîtres aux Echecs et en mathématiques, pour leur élève Assad, il reste une équation extrêmement sensible, car à plusieurs inconnues, à déchiffrer :

quand et jusqu’où l’opération d’Idlib peut-elle se produire, impliquant le Hezbollah, l’aviation russe, l’Iran, les milices chiites et l’armée syrienne contre une force mixte turco-rebelle?

Cette opération mise en exergue comme “imminente” depuis plusieurs semaines, peut aussi se transformer en relatif status-quo, par une sorte d’accord implicite entre Poutine et Erdogan, avec maintien d’une présence turque sur, au moins une grande province de Syrie. Tant que cette situation perdure, elle ‘impose au grand dam et au détriment du projet réunificateur de la Syrie, qui justifie, justement, la présence russe dans le pays, depuis 2015. Sans cette promesse de “victoire totale”, l’intervention russe ne prend qu’un aspect tout-à-fait relatif de “combat contre le terrorisme” : Daesh, puis l’Hayat Tahir Al Sham, récemment lâché par Ankara. Mais elle n’offre pas le retour à l’intégrité territoriale d’avant 2011. Elle concède un “certain” découpage du territoire ex-syrien, avec une partie turquisée, une autre américanisée, quand ce n’est pas la menace d’un séparatisme kurde qui s’impose autant à la Syrie qu’à la Turquie et, pourquoi pas, demain, à l’Iran?

Marine américain instruisant un membre du groupe Maghawir Al-Thawra 

La Turquie sert, par ailleurs, de concentration de forces militaires et para-militaires tampon contre les Kurdes des YPG et les arabes démocratiques des FDS, au Nord-Est de la Syrie, jusqu’à la Vallée de l’Euphrate et à la frontière irakienne. Tant, tout du moins, que les forces de l’axe irano-russe, qui bombardent, mais n’envoient pas de forces terrestres, s’abstiennent de déferler sur la province d’Idlib. Les Américains, quant à eux, ont assumé le différend qui les opposent à Ankara, en refusant de lâcher les Kurdes, sauf à ne pas les épauler, lors de la perte d’Afrin face aux milices pro-turques. Mais, par un ensemble de procédés diplomatiques, ils ont tendu à limiter la casse entre les deux parties, qui s’opposent toujours dans le cadre d’une guérilla ininterrompue, des deux côtés de la frontière syro-turque. A présent, face à l’offensive “imminente” sur Idlib, il paraît clair que la Turquie a,dans l’immédiat, d’autres chats coriaces à traiter. Erdogan a aussi des armes diplomatiques et militaires pour attendrir ou amadouer les “forces de l’axe” qui se liguent contre lui, mais discutent encore. A Téhéran, il peut promettre un contournement lucratif et mutuellement bénéfique des sanctions américaines prévues contre son réseau énergétique, à partir du 4 novembre. A la Russie, il a moyen d’offrir une sortie en douceur, voire une trahison radicale de l’OTAN et un retournement contre ses anciens alliés, à la fois militaire et politique, par chantage sur les migrations d’invasion contre l’Europe. Il y a là matière à débattre longtemps avant d’entrer en conflit direct.

Au sud, Al-Tanf représente la dernière poche d’armée syrienne libre qui ne soit pas inféodée à la Turquie. Sous l’égide des Etats-Unis, cette garnison rebelle pro-jordanienne se trouve alliée des FDS de l’Euphrate, troupes arabes sous commandement kurde, implicitement opposée à l’autre “armée syrienne libre” inféodée à Ankara, mais aussi aux troupes irano-syriennes et miliciennes chiites qui cherchent à envahir la zone d’Al-Tanf.

En l’absence d’une offensive généralisée contre Idlib, menant à l’expulsion de la Turquie du territoire syrien, ce status-quo est susceptible de perdurer. Il semble aussi que les troupes syriennes et du Hezbollah ont des raisons tactiques de craindre la résilience de l’armée turque et de ses supplétifs des milices sunnites d’Idlib. De même, elles évitent d’attaquer frontalement les troupes pro-américaines d’Al-Tanf et elles ont déjà subi une défaite et un avertissement capital sur l’Euphrate, par la mort de près de 200 mercenaires russes, en février 20018, selon Mike Pompeo, alors chef de la CIA.

CORRECTS SPELLING OF NAME – U.S. Army Maj. Gen. Jamie Jarrard left, thanks Manbij Military Council commander Muhammed Abu Adeel during a visit to a small outpost near the town of Manbij, northern Syria, Wednesday, Feb. 7, 2018. Lt. Gen. Paul E. Funk, the top U.S. general in the coalition fighting the Islamic State group pledged American troops would remain in the town despite Ankara’s demands for a U.S. pullout. Turkey launched an offensive last month to drive Syrian Kurdish militiamen out of the enclave of Afrin and has threatened to extend its operation to Manbij. (AP Photo/Susannah George)

Il y a là, sauf résolution finale à se lancer dans l’offensive d’Idlib et des autres parties non-détenues par l’axe irano-syro-russe, une véritable quadrature du cercle. Cette situation mène plutôt à la résolution du conflit par des moyens politico-diplomatiques, mais lesquels?

Un consensus mou entre Syro-russes et Turcs peut se cimenter en désignant le groupe Hayat Tahir Al Sham, ex-Al Nusra et inféodés officieusement ou pas à Al Qaïda, comme ennemi commun, car le dernier groupe djihadiste à éliminer : tous combattant le même fléau, ils pourraient alors se retrouver dans une sorte de pacte de non-agression, comme au moment de la lutte contre Daesh. Néanmoins, le conflit de juridiction territoriale reste identique et seule une issue diplomatique en viendrait ultérieurement à bout, près des années de partage effectif du territoire et non-recouvrement de l’ancienne Syrie d’avant 2011…

La victoire est encore loin d’être acquise pour le régime de Bachar, reprenant alors pied dans toutes les zones dites “syriennes”, selon l’objectif de réunification. Car Russes et Américains ont à cœur de ne rien céder, pas plus qu’à tomber de plain-pied dans le piège d’une dégénérescence du conflit “régional” en conflit mondial… Il en va de même pour les Turcs, à cheval entre les deux postures des patrons globaux…

Pour Israël, le retrait apparent derrière la frontière de 1973 sur le Golan, le gel tout aussi apparent de “l’Opération Bon Voisin” et de l’aide concomitante aux 7 groupes rebelles sélectionnés comme non-susceptibles de tomber entre les mains des groupes radicaux, Restent comme tactiques, pour mieux se concentrer sur le péril iranien : il s’agit de participer par d’autres moyens moins visibles au décryptage collectif de la situation, avec les Etats-Unis, la Jordanie, incidemment, les éléments rebelles et kurdes encore fidèles à l’axe occidental :

malgré ou grâce à l’aide russe, Bachar el Assad n’a pas forcément intérêt à ce que l’Iran traverse cette zone américanisée du désert syrien, au point d’entraîner la Syrie détruite dans une nouvelle phase de conflit frontal avec Israël.

Comment et pourquoi chacun des protagonistes peut accepter tacitement ce blocage réciproque qui l’empêche d’entrer dans une nouvelle phase plus outrancière de conflictualisation?

Quels acteurs russes, syriens, américano-rebelles et kurdes, voire turcs, malgré leurs propres dissensions, vont accepter ce statu-quo, au détriment d’éléments plus radicaux (Iraniens, Hezbollah, milices chiites) pressés de poursuivre leur ruée vers l’Ouest, contre Israël? Assiste t-on à l’émergence d’un nouveau “Mur de Damas” coupant la Syrie en deux à trois régions bien distinctes (puisque Turcs et Américains sont aussi en conflit sur un certain nombre de points) et combien de temps cette nouvelle “guerre froide” trilatérale peut-elle durer?

Question à un million de dollars.

Par Marc Brzustowski

2 COMMENTS

  1. Serait-ce à cause des Turcs qu’ils ne vont pas écraser IDLIB ??? La menace de lâcher des millions de réfugiés en Europe ?

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