Abdennour Bidar & Philippe Meirieu, Grandir en humanité. Libres paroles sur l’école et l’éducation. Autrement, 2022.

Quel plaisir, quelle satisfaction, quelle joie de lire ce beau livre qui ouvre des perspectives nouvelles et nous épargne toutes ces incursions indues dans le domaine de l’école et de l’éducation. C’est cela, en plus de la profondeur de la réflexion, l’apport nouveau que représente ce dialogue formateur et apaisé entre deux spécialistes d’ un domaine que nous avons tous, enseignants du primaire et du supérieur, fini par délaisser, tant il nous semblait inamendable.. Et explosif.
Je dois d’emblée remercier ces deux spécialistes d’avoir eu le courage de prendre à bras-le-corps cette multitude de problématiques que recèle toute volonté de s’intéresser aux sciences éducatives et à tout ce qui les entoure. Un ancien ministre de l’éducation nationale, pourtant parti à la conquête de son ministère tout feu tout flamme, a fini par reconnaître très vite qu’il n’y avait que des coups à prendre (sic).
Dès le départ, nous nous trouvons in médias res. Derrière la crise de l’éducation et de l’école, il y a une crise de la civilisation et de la culture. J’ai bien aimé cette approche historico-critique du problème. L’école est située au cœur même de notre vie et pas seulement éducative ou culturelle, elle empiète largement sur le domaine de l’éthique, donc du vivre ensemble. C’est à l’école qu’on apprend à vivre, à se conduire avec soi-même et aussi avec les autres. On dépend, même si on l’ignore, même si l’on nous cache, de multiples institutions plongeant toute, plus ou moins, leurs racines dans un sol fertile en religions et en doctrines spirituelles.
Carl Schmitt, auteur de Théologie politique parle de valeurs religieuses sécularisées ayant enfanté nos propres valeurs. C’est une sorte de genèse religieuse du politique, en d’autres termes, la matrice des valeurs qui nous ont quittés ou que nous avons rejetées dérivent d’une matrice religieuse. Ce que nous avons détruit ou rejeté n’a pas été remplacé. D’où le chaos actuel , voire le désarroi qui s’empare de quiconque veut entamer la moindre réforme. Il y a aussi la multitude des facteurs qui entendent jouer un rôle, avec chez chacun des intervenants la volonté plus ou moins affichée de tirer la couverture (médiatique) à soi. Et j’en viens au rôle joué par les médias qui ne s’arrêtent presque jamais sur le fond des choses et préfèrent l’écume des jours, le sensationnel..
Il semble, parfois, que la tâche confiée à l’école évoque la quadrature du cercle. Concilier les intérêts et les desiderata de l’individu et du groupe, l’épanouissement de l’élève dans un cadre vaste et non contraint tout en insistant sur la nécessité d’une discipline valable pour tous : comment laisser se développer la créativité individuelle tout en préconisant la même chose pour tous ? Ce dernier principe étant la quintessence même de la stupidité en matière scolaire…
Et on n’a pas encore mentionné les difficultés les plus graves comme la relation de l’éducatif avec le religieux ou le spirituel, en général. Quand on parle de du vrai, du bon, du juste, devant les élèves, pouvons nous, nous les professeurs, le faire en dehors de la sphère religieuse ? on peut le faire mais sans séparation hermétique. Et dans ce cas, ne serions nous pas accusés de catéchiser ceux qu’on nous prie simplement d’élever et d’instruire ?
L’école est une institution, quelle que soit la définition que l’on veuille bien en donner, celle Cornelius Castoriasis ou d’un autre penseur. Je ne pense pas uniquement au cas de l’islam qui commence à poser un problème global au monde de l’éducation. Il est incontestable que certains systèmes se révèlent incompatibles avec d’autres. Nier cette évidence, c’est être malhonnête et desservir la grande Cause de l’école.
Une remarque marginale : toutes ces difficultés, tous ces défis existent depuis longtemps mais sous une forme plutôt apaisée ; la différence avec aujourd’hui tient à leur exaspération, peut-être à leur politisation, au sens social du terme.
Quel projet peut-on avoir pour l’école d’aujourd’hui ou de demain ? Depuis plusieurs décennies, chaque ministre de l’éducation nationale a eu l’ambition d’attacher son nom à une réforme, même on n’en avait guère besoin. Aucun n’a consenti à reprendre intégralement les chantiers lancés par son prédécesseur… On l’aurait accusé de ne pas avoir d’idées…
Le titre de ce bel échange nous livre son explication dans le passage suivant : Et que, dans ces conditions, ce que j’appellerais le rapport normal entre école et société s’inverse inexorablement, invinciblement. Alors que la société devrait être une école tout au long de la vie permettant à chacun et chacune de grandir en humanité pendant toute son existence, nous sommes face à l’inverse, à savoir une société qui est en train de soumettre l’école aux lois de l’ économie libérale : retour maximal sur investissement, compétition généralisée pour accès au profit…
Mais j’ai sélectionné ce passage parce qu’il illustre bien ce que pense son auteur, et aussi parce qu’il me fait penser à la république platonicienne des Idées… Mais je ne suis pas d’accord, même si con idéalisme m’émeut….
Poussons la réflexion un peu plus loin, aux côtés de nos deux auteurs. Le couple école + société est nécessairement désuni, en vertu de sa nature même. Toutes les réalités sociologiques n’obéissent pas à des lois pérennes. Il y a d’un côté les évolutions sociales et de l’autre, la valeur, le contenu éthique des matières éducatives. Mais ce qui est bon pour l’un ne l’est pas nécessairement pour l’autre. Il existe ici un risque, celui de nivellement des esprits. Par ailleurs, une société requiert une certaine stabilité et une certaine unité sans lesquelles elle ne mérite plus le nom de société…
Pour maintenir un système éducatif debout il faut que gisent à ses fondements un minimum de principes communs. Or, depuis quelques dizaines d’années, de tels principes sont devenus très volatiles ; je pense, par exemple, à la théorie du genre qui est venue tout compliquer : un homme, nous dit-on, n’en est pas vraiment un, s’ils se sent être une femme ! Voila des problèmes dont nul ne soupçonnait l’existence il y a un demi-siècle.
Les signes religieux ostentatoires à l’école continuent de poser problème, même d’un point de vue philosophique. Dans nos sociétés occidentales, d’essence judéo-chrétienne, on peut concevoir une stricte séparation entre le croire et le penser, entre le sacré et le profane, en gros la raison face à la révélation. Cette séparation n’est pas acceptable aux yeux de tous et ceux-ci le font savoir. Le cartésianisme n’est pas le bien commun de l’humanité.
Mais la culture européenne a connaissance d’un aménagement des relations : depuis le Traité décisif d’Averroès jusqu’à ce texte de Kant, La religion dans les strictes limites de la raison, le même Kant qui fit imprimer très rapidement le traité de Fichte sur La critique de toutes les Révélations… C’est Kant qui a lancé la carrière de Fichte…
La France s’est faite la championne de la laïcité. J’ai servi vingt cinq ans durant comme professeur des universités à Heidelberg et à Berlin où la religion est une matière académique comme les autres. Chez nous, ce n’est le cas qu’en Alsace-Moselle ou dans des instituts isolés, intitulés Institut catholique ou Théologie protestante. Le tout pour maintenir en vie cette fiction juridico-légale qu’est devenue la laïcité. Une certaine immigration, désormais largement installée dans ce pays, ne se reconnait pas dans cette approche de l’éducation et de la culture : là où le pays cantonne la foi dans la sphère privée, ces nouveaux Français refusent cette dichotomie et veulent vivre leur foi jusque dans leur lieu de travail…
Mais ce n’est pas tout, même si cette question ne laisse pas d’être redoutable et l’ignorer ne servirait à rien…
Je préfère me concentrer sur une autre question plus pratique, celle de l’adaptation de l’individuel au collectif.
Comment y parvenir ? J’avoue avoir toujours douté d’une telle chose, n’ayant jamais enseigné autrement que dans le supérieur où la charge d’enseignement est contrebalancée par une activité prenante de chercheur. La plupart du temps, dans les groupes de recherche, il y a des zélés mais il y a aussi des trainards. J’en ai moi-même fait l’expérience durant ma carrière comme professeur des universités (enseignant-chercheur). Sans même parler des jalousies d’une équipe à l’autre et qui vient à bout de tout, même des plus endurcis.
Ces sujets sont passionnants, mais je commence à voir que j’ai fait long. Il faut finir, sans conclure. Je suis très content de cet échange qui m’a tant appris. Le problème, c’est que l’actuel ministre de l’éducation (qui devrait cesser d’être nationale), ne lira pas ce beau livre ou s’il le lit il n’aura pas les moyens d’en appliquer les sages principes ni les stimulantes analyses.
Mais le livre a au moins le mérite d’exister…
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

1 COMMENTAIRE

  1. Débattre d’ éducation universelle, citer à l’appui des antisémites patentés comme Kant et Fichte, et employer des concepts chrétiens invalides tel celui de laïcité, est contradictoire avec notre qualité de Juif.

    Pendant deux millénaires, nos ancêtres ont vécu en Diaspora, dans des communautés autonomes et hermétiquement fermées. Ils avaient conservé et développé leur culture depuis l’ Antiquité, où dès la Révolte des Maccabim ils avaient rejeté la culture grecque païenne. Au Môyen-Âge, ils avaient des siècles d’avance sur les cultures européennes, aussi ils ne se mélangeaient pas aux goyim qui ne pouvaient rien leur apporter, et n’avaient avec eux que des rapports de commerce. C’est donc uniquement dans les communautés juives que les enfants juifs recevaient l’ enseignement des 7 sciences, enseignement très poussé dans l’ Espagne du 11 ième siècle, comme en témoignent les manuscrits hébreux et la pluridisciplinarité impressionante de nos sages médiévaux. Cet enseignement était réalisé par des rabbanim et financé par les communautés. Sauf erreur, seuls les Juifs ont pratiqué pendant des siècles cet enseignement communautaire, obligatoire pour tous les enfants juifs selon le principe juif d’ égalité devant la Loi, ce qui n’existait pas chez les chrétiens qui pratiquaient l’inégalité de droits et maintenaient les populations sans instruction afin de mieux les dominer.

    Ce concept d ‘enseignement juif se retrouve clairement dans le discours du mathématicien juif allemand, le Professeur Edmond Landau, inaugurant en 1925 l’ école Albert Einstein de Mathématiques de l’ Université Hébraïque de Jérusalem, traitant des nombres élémentaires, ha-misparim ha-élémentarit. Quand il cite un mathématicien juif, il précise par exemple ha-matématicon ha-yehoudi yaacov Hadamard, Jacques Hadamard, et quand il cite un non-juif, il précise par exemple afilou lo yedidi Hardy. Edmond Landau qui a fait l’ effort d’apprendre l’ hébreu, justifie clairement la création de l’ Université Hébraïque par le refus de se laisser contaminer par l’enseignement des goyim.

    Combien d’ enfants juifs apprennent dans les écoles de goyim que c’est le juif Ibn Ezra qui a introduit l’ algèbre en Europe médiévale, totalement ignorante de ce sujet? Combien de Juifs ont appris qu’en 1834, donc bien avant Ben Yehouda, le Rav Slonimski a publié en Hébreu le Mosede Hochmah, principes fondamentaux d’algèbre avancée, tout en développant le langage mathématique en Hébreu? Combien de Juifs savent qu’ Avraham Rosenstein de Tel Aviv a précisé le lexique moderne des mathématiques en Hébreu en s’ inspirant des travaux antérieurs de nos mathématiciens médiévaux tels Bar Hiyya ou Lévi Ben Gerson? Slonimski, Edmond Landau et Rosenstein avaient tellement confiance dans les goyim qu’ils ont préféré remonter plusieurs siècles en arrière jusqu’aux travaux de nos mathématiciens médiévaux.

    Ceci pour montrer que nous n’en avons que faire de l’enseignement public des goyim, comme des prétendus philosophes allemands antiJuifs, tels Kant, Fichte, Hegel, Shoppenhauer, et tutti quantti, qui ne nous apportent rien en connaissance.

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