De « Dix petits nègres » à « Valeurs actuelles » : quand la mauvaise foi l’emporte sur les arguments rationnels

Frédéric Dufoing revient sur la suppression du terme « nègre » dans le titre du roman « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, ainsi que sur la politique fiction « Obono l’Africaine » publiée par le magazine « Valeurs actuelles ». Il montre à quel point, dans ces deux affaires, la mauvaise foi l’a emporté sur les arguments rationnels.

On apprenait fin août dernier que le fameux roman Les dix petits nègres était, dans sa traduction française, débaptisé en faveur de Ils étaient dix. Il semble que la suppression du terme « nègre » ait été opérée parce qu’il pouvait être offensant pour ceux qu’il désigne, et que cette suppression participait d’une espèce de purge culturelle qui tend à évacuer toute manifestation, verbale, picturale ou plus généralement symbolique, de racisme. On est passé de leur dénonciation à leur élimination, c’est-à-dire à l’interdiction rétroactive de leur apparition, à leur effacement de la mémoire collective. Bien sûr, cette volonté d’éliminer les manifestations de racisme n’est pas sans fondement : elle se justifie par les effets de ces manifestations, comme la formation et la confirmation de stéréotypes, et donc de divers biais cognitifs qui amènent des comportements, et parfois des politiques nuisibles.

Cependant, c’est là considérer de manière un peu grossière que les cerveaux sont des récepteurs passifs prompts aux automatismes alors qu’ils peuvent aussi être formidablement résistants : le doute, la nuance, la méfiance, le décalage, voire le décrochage de ces automatismes, ça s’apprend comme on apprend des mouvements de judo. Il y a une logique paternaliste et infantilisante dans ce projet de suppression du racisme comme phénomène social par celle de ses représentations culturelles. De surcroît, quand il y a censure, il y a des institutions qui s’en chargent et, à notre époque, de dangereuses procédures de plus en plus automatisées (comme les algorithmes sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux) – des procédures immédiates, par défaut, qui n’impliquent ni débat, ni décision collective préalables.

LOGIQUE DE PURGE

Par ailleurs, comme un mot connoté peut être mis au service d’un discours qui ne l’est pas, un message brut raciste peut fort bien être une simple citation, servir un discours antiraciste, notamment au travers de diverses formes d’humour (l’ironie, le sarcasme, etc.), de distanciation (le travail scientifique), ou encore d’appropriation militante comme la fameuse négritude de Senghor ou ce groupe de rap américain qui s’était nommé Niggaz Wit Attitudes (« des nègres qui ont du style »). Aussi, supprimer un signe sans tenir compte de son contexte, de ses liens avec d’autres signes, d’autres sens, traiter une trace comme un preuve, c’est aller fort vite en besogne et, finalement, rompre avec la pensée, renforcer les heuristiques, les automatismes. C’est considérer qu’un Desproges avec son sketch sur les Juifs et Zemmour avec ses déclarations sur les trafiquants de drogues noirs et arabes font la même chose quand ils s’emparent d’un stéréotype, alors que le premier le ridiculise, en montre la fausseté, tandis que le second en fait une vérité dogmatique et violente une population.

On croit qu’en supprimant le signe de quelque chose, on supprime la chose elle-même

Le sens des mots et des discours se construit par un travail commun : si ce travail est empêché, non seulement le sens commun disparaît, mais disparaît aussi ce qui en permet l’élaboration. N’en déplaise à ceux qui voudraient que le dictionnaire ou leur propre définition militante fasse foi, le sens (et les connotations) d’un mot se négocie, et notamment au moment même où on l’emploie, avec ceux à qui l’on est confronté lorsqu’on l’emploie. Non seulement, cela implique un débat, mais surtout cela implique un débat de bonne foi entre individus qui ne partagent pas le même point de vue et cherchent ensemble à définir de quoi ils parlent, ce qui est commun, et ce qui ne l’est pas.

Il faut souligner que, dans cette logique de purge et de censure, il y a quelque chose qui relève de la pensée magique : on croit qu’en supprimant le signe de quelque chose, on supprime la chose elle-même. Au contraire, on l’a vu avec Soral et Dieudonné : ils tiraient des poursuites contre eux la conclusion qu’ils disaient vrai, ce qui est un sophisme grotesque, mais qui marche auprès de leurs partisans et surtout bien au delà.

LA MAUVAISE FOI DE VALEURS ACTUELLES

En face du militantisme antiraciste, il y a pire : Valeurs Actuelles, qui publiait une fiction dans laquelle une députée française noire était mise en scène comme esclave au XVIIIe siècle. Elle y était capturée par des Africains, vendue à des Arabes et libérée par un bon père blanc. Le but était de montrer à cette députée et aux groupes de défenseurs des minorités victimes de racisme qui accusent la France d’avoir participé activement à la traite, que cette même traite avait aussi été le fait des Africains eux-mêmes, ainsi que des Arabes et, sans doute, de rappeler, au travers du bon père blanc, que les noirs devaient leur libération à la grandeur d’âme des Occidentaux.

Le but réel de Valeurs actuelles était clairement de déculpabiliser et d’exonérer un groupe d’une réflexion critique sur son propre passé

Tout le bruit qui suivit cette affaire fut une manifestation de mauvaise foi. En face d’une presse de droite sordide et complaisante qui appela une fois de plus à la liberté d’expression, on conspua le racisme de la fiction parce qu‘elle mettait une femme noire en scène dans une situation d’esclavage et l’irrespect du statut de députée et de représentante de la nation, donc du peuple qu’elle représentait (sic). Or, l’opération était bel et bien raciste, mais pas de ce point de vue. Elle l’était parce que ce récit était historiquement malhonnête et que ses objectifs l’étaient tout autant. D’abord, on n’a rien dit quand on a dit que des « noirs » participaient à la traite si l’on n’a pas expliqué pourquoi et dans quelles conditions. Tous ceux qui s’intéressent un peu à la question de l’esclavage, comme à celle de la colonisation, savent que rien ne peut se faire sans la collaboration de locaux ; et qu’en deçà, tous les conquérants, d’Alexandre le Grand à Cortès, ont su jouer des divisions entre (futurs) conquis pour soumettre et détruire. Leopold II au Congo, la Belgique au Rwanda en poussèrent la logique jusqu’à l’indicible.

L’histoire de Olaudah Equiano, capturé par un peuple rival au sien et vendu à des Africains d’abord, à des blancs ensuite, est bien connue et exemplaire d’une situation complexe au sein de laquelle existaient diverses sortes d’esclavages (les esclavages africains qui permettaient souvent une « réintégration » sociale à terme, n’avaient pas grand chose à voir avec ceux des Européens ou des Arabes, si ce n’est leur brutalité fondamentale) et d’intérêts sociaux : ceux des rois ou potentats locaux s’opposant à ceux des paysans, par exemple. La question des armes à feu avait un rôle fondamental, ces armes ne pouvant souvent être acquises que par la traite… pour éviter d’en être victime : vendre ou être vendu était bien souvent le choix des peuples de la côte ouest de l’Afrique… Même si nombre d’individus passèrent quand même du statut de vendeur à celui de vendu, ou en sens inverse, du statut d’esclave à celui de prédateur.

Le but réel de Valeurs actuelles était clairement de déculpabiliser et d’exonérer un groupe d’une réflexion critique sur son propre passé en disant : « les autres aussi l’ont fait » tout en accusant ces autres de mauvaise foi, avec le calcul mesquin qui consiste à parier que les horreurs des premiers seront oubliées au profit des horreurs des victimes ou, plutôt, de leurs apparentés catégoriels, les autres « noirs ». Autrement dit : « Nous, blancs, n’avons pas à nous repentir de la traite des noirs puisque les noirs y participaient eux-mêmes, et aussi les Arabes.

Si Valeurs Actuelles avait été sincère dans sa volonté de faire de l’Histoire avec une histoire, elle aurait au moins évoqué la complexité de la situation et ces révoltes

A ce propos, que Valeurs actuelles ait mis en scène la traite arabe, passe encore : elle fut au moins aussi odieuse, peut-être même aussi meurtrière, et son aspect raciste semble de plus en plus avéré, même s’il fait encore débat. Mais que l’histoire finisse par le sauvetage par un père blanc est tout simplement ignoble. D’abord parce que l’Eglise catholique, comme institution, porte une lourde responsabilité dans le colonialisme comme dans l’esclavage et que, si elle eut ses voix discordantes, celles-ci furent longtemps peu entendues ; ensuite parce que cette histoire de père blanc sauvant les petits noirs des griffes arabes est très exactement ce qui fut raconté pour justifier la colonisation léopoldiste du Congo – cela, alors même que l’administration mise en place par le roi Leopold s’alliait avec Tippo Tip, l’un des esclavagistes arabes du Congo, et mettait au travail forcé une population entière.

Le procédé est d’autant plus hideux que, si Valeurs actuelles avait vraiment voulu rétablir des vérités historiques, il aurait dû raconter le marronnage (les communautés clandestines d’esclaves en fuite), les innombrables révoltes d’esclaves sur les bateaux négriers, dans les ports, dans les plantations, à St Domingue, au sud des Etats-Unis et même dans les vastes territoires cultivés par les esclaves africains en territoire musulman.

SUBTILITÉ…

Ces révoltes rendirent la traite bien plus difficile et, à terme, bien moins rentable qu’elle ne l’aurait été. Si le magazine Valeurs Actuelles avait été sincère dans sa volonté de faire de l’Histoire avec une histoire, elle aurait au moins évoqué la complexité de la situation et ces révoltes, peut-être même aurait-elle mis à la tête de l’une d’entre elles cette députée, lui montrant que le marronnage ou la révolte haïtienne de 1791 était une affaire plus noble, plus digne et infiniment plus utile que la députation. Valeurs actuelles aurait aussi pu s’interroger sur le fait qu’Haïti dut « rembourser » les anciens propriétaires d’esclaves (comme cela se fit partout quand cette institution atroce fut abolie) pour la perte de leurs « propriétés » – cependant que les « propriétés » en question, elles, ne recevaient aucun salaire ou dommage et intérêt pour des vies entières passées sous le fouet à engraisser les propriétaires…

C’est dans ce que Valeurs actuelles évite de dire, évite de montrer, évite de préciser, évite de nuancer, évite d’évoquer qu’est le racisme de son discours. C’est l’absence insupportable de ces centaines de milliers – probablement beaucoup plus – de petits nègres résistants, résilients, dignes, intègres et courageux, éliminés un à un de notre mémoire collective qui fait de Valeurs Actuelles une soupe aux grimaces raciste.

4 Commentaires

  1. vous vous triturez le cerveau pour rien , la machine est en marche pour effacer nos us , coutumes notre histoire de France , Michel Onfray a très bien compris ,même si , il se dit homme de gauche , il sait défendre les valeurs de notre pays sans oublier Israël . Alors à fond pour la revue Front Populaire Marlène

  2. Mauvaise foi et mauvais procès.
    Cela ne donne vraiment pas envie de lire cette nouvelle revue Front populaire (dont on pouvait attendre davantage) mais qui semble conserver les vieux réflexes pavloviens du socialisme.

    • Je ne sais si parler des révoltes noires face à l’esclavage, ou noter que structurellement, les pays demandeurs riches ou entreprenants restent prédominants dans l’organisation du circuit, c’est un « vieux réflexe pavlovien » : méfions-nous des dénégations idéologiques et étudions l’histoire sans langue de bois. Après, on fera le tri : oui la traite noire des Noirs a existé, mais elle n’est pas unidimensionnelle ni exclusive dans un phénomène généralisé et qui repose sur la recherche de main d’oeuvre à n’importe quel (ou à aucun) prix. L’esclavage est, économiquement, le « pétrole » ou bois de chauffage de l’industrie primaire des premiers siècles avant l’ère industrielle. Il fallait ne plus en avoir besoin pour s’en passer. L’abolition est le fait de sociétés bourgeoises qui, d’un coup, trouvent que le servage est un privilège de nobles qui leur barrent le passage vers le pouvoir. C’est aussi un idéal biblique qui attendait de mûrir.

  3. Publication maladroite en période d’agueusie post covidienne, le sens de l’Humour, le Bon Goût se perdent! Ceci étant, aucun « racisme » dans ce que j’ai vu de cette création, Obono est belle, comme en vrai, aucun stéréotype « négrophobe », comment n’a t’elle pas vu, à travers cette fiction, un hommage?
    Propos d’un Homme de Gauche qui remarque que « Valeurs Actuelles » , classé à Droite a en fait des valeurs atteintes par une regrettable obsolescence!

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