Bachar el Assad et la Syrie de demain©

 

Certains parlent d’une véritable résurrection, d’un phénix renaissant de ses cendres. D’autres jugent avec dégoût qu’il n’est pas digne de voir la lumière du jour, tant il a causé de malheurs et de destructions : plusieurs centaines de milliers de morts et des millions des déplacés. Ce qui a fait du peuple syrien un peuple éclaté, dispersé sur toute la surface du globe, une véritable diaspora.

Mais les observateurs attentifs et impartiaux mettent de côté leur légitime indignation pour ne s’attacher qu’à la saisie de ce phénomène politique rare. Voyons cela de plus près, à savoir comment un jeune étudiant en ophtalmologie à Londres, timide et réservé, sans aucune expérience politique et peu destiné à jouer le moindre rôle politique a sauvé sa vie et son pouvoir présidentiel, alors qu’on ne donnait plus très cher de sa peau.

Le pire ministre des affaires étrangères que la France contemporaine ait jamais eu avait pour habitude de pronostiquer la disparition prochaine de Bachar, chaque matin que Dieu faisait… On connaît la suite : le ministre a quitté son poste et Bachar est toujours là, pire il a considérablement raffermi sa position, au point que même les USA ne réclament plus son départ comme préalable à tout règlement politique de la guerre civile syrienne.

Il y a un peu moins de deux ou trois ans, Bachar était isolé dans son palais à Damas dont la région était désormais contrôlée par l’ASL ou par d’autres opposants armés. Il ne savait pas de quoi son lendemain serait fait. Et chaque semaine il y avait des désertions de ses généraux, de son ex premier ministre et tant d’autres choses peu réjouissantes.

Toute la région,  réputée depuis des lustres pour être un foyer de troubles et d’agitations, bruissait de rumeurs, du style, Bachar va partir, Bachar va être renversé, Bachar fait ses valises, sa propre sœur s’est réfugiée aux Emirats Arabes Unis, etc…  La liste est longue mais je m’en tiens là.

Et le solitaire de Damas a trouvé les ressources nécessaires pour survivre, pire pour vaincre l’ensemble de ses ennemis au point que nul n’imagine la Syrie de demain sans lui.

Comment a t il réussi son tour de force ? Il est vrai qu’il avait de qui tenir, son père Hafez, surnommé jadis le Prussien du Proche Orient, issu des forces aériennes syriennes, s’était acquis une réputation d’inflexibilité et de cruauté. Contrairement aux autres politiciens arabes, et même par opposition à certains membres de sa propre famille, ce tyran ne s’était pas enrichi personnellement et préférait se retirer dans une modeste demeure au cœur de Damas au lieu de vivre dans de fastueux palais. Ceux qui le connaissaient disent qu’il adorait refaire le monde et forger des plans pour faire grandir et prospérer son pays.

Mais cet homme qui avait tout prévu, sauf l’imprévisible, vit le destin déjouer tous ses plans quant à sa propre succession : Bassel, son fils aîné (tout le contraire de Bachar) devait lui succéder mais il se tua au volant de sa voiture sur la route de l’aéroport. Brisé, Hafez se tourna vers son fils cadet qui interrompit ses études à Londres afin de se préparer à la carrière militaire et à diriger la Syrie par la suite : dans ce pays, les militaires ont toujours pris le pouvoir par la force et Hafez ne fait pas exception à la règle.

Tous les dirigeants du monde pensaient que ce jeune homme frêle, si timide, ne tiendrait pas, qu’il serait un excellent président de transition. Même Jacques Chirac, qui a pourtant oublié d’être un naïf, s’est laissé prendre. Il a cru pouvoir cornaquer le jeune homme, lui apprendre à faire ses premiers pas… Nicolas Sarkozy qui se croyait le plus intelligent de tous, l’a même invité à Paris  pour les cérémonies du 14 juillet…

La suite est connue ! Bien conseillé, Bachar a démenti toutes les prévisions le concernant. Il a su vendre à deux puissances très intéressées, les avantages qu’offrait son pays : La Russie de Poutine et l’Iran des Mollahs. Sans ce double appui, Bachar se serait effondré et serait aujourd’hui soit mort soit en un exil doré dans une obscure république de Russie ou d’extrême Orient. Lorsqu’il fit ce fameux voyage de nuit à Moscou, voyage qui ne fut annoncé qu’à son retour à Damas, il avait acquis une double assurance-vie, pour lui-même et pour son pays : la Russie, soucieuse de se réimplanter au Proche Orient d’où elle avait été bannie par les USA, a carrément lié son sort au sien : et c’est grâce (si j’ose dire) à son aviation militaire que Bachar a remporté la victoire dont il ne pouvait même pas rêver : reprendre la totalité d’Alep, la seconde ville du pays et en chasser tous les rebelles jusqu’au dernier.

Depuis lors, la roue de la fortune œuvre dans son sens : les victoires s’enchaînent, même la CIA a renoncé à soutenir certains opposants armés, la Russie a réussi à capter l’oreille de Donald Trump et dans son dernier discours devant le parlement, Bachar a tenu un discours de vainqueur. Il a même réussi à desserrer l’étau autour de sa capitale et, petit à petit, il grignote les positions de ses ennemis. Le second pilier sur lequel s’appuie Bachar n’est autre que l’Iran, suscitant ainsi la grande inquiétude du voisin israélien qui a déjà reçu et soigné chez lui, dans ses hôpitaux, des milliers de blessés. L’armée israélienne a installé des hôpitaux de campagne sur place et livre du matériel médical aux groupes installés le long de sa frontière.. Cette aide n’est pas désintéressée car les groupes assistés servent de tampon et sont l’œil et l’oreille d’Israël. On a pu le vérifier lorsque l’état juif a neutralisé le discret convoi d’un général iranien dans le Golan…

Dans toute cette affaire le dirigeant suprême syrien a fait montre d’une grande expertise ; en peu de temps il a tant appris. Et on voit mal comment on pourrait le pousser vers la sortie alors qu’il va reconquérir la totalité de son territoire. Et ce point est le seul qui soit un peu incertain : A quoi va ressembler la Syrie de demain ? Les minorités, kurdes notamment, vont-elles accepter de se retirer de Raqqa et d’ailleurs sans rien dire ? Il y a fort à parier que la Syrie de demain serait un ensemble fédéral avec des provinces jouissant d’une grande autonomie. C’est aussi ce qui se dessine dans l’état voisin, l’Irak où Daesh vit ses derniers instants. Pourtant, si Bachar devait réussir à se maintenir, une telle chose serait une injure aux victimes de la guerre. Bachar n’endosse pas toute la responsabilité de tout ce qui s’est passé mais ce qui pèse sur ses épaules est très lourd. Il faudra qu’il rende des comptes devant une juridiction internationale. Mais quand et surtout comment ? Ses alliés indéfectibles ne le permettront pas. Les religions enseignent l’existence d’une justice immanente au monde, elles prévoient que les tyrans et les êtres malfaisants finiront mal…

Les philosophes leur ont emboîté le pas en expliquant que l’être avait plus de valeur que le néant, que le bien était supérieur au monde du mal et que la paix était le summum bonum (le bien souverain) pour l’humanité. Mais ce que nous constatons montre qu’il y a loin de la
coupe aux lèvres. Un certain nombre de tyrans meurent dans leur lit (Franco, Staline, Enver Hodja, Idi Amin Dada, Hafez el Assad) et tant d’autres. Il nous faut un ordre éthique universel mais nul n’est en mesure de l’imposer. Et même dans ce cas, il faudrait recourir à des formes de violence pour le faire fonctionner.

C’est la nature humaine qu’il faudrait changer. Et ce n’est pas pour demain.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage : Franz Rosenzweig (Agora, universpoche, 2015)

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