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Peu d’êtres humains sont contraints de prendre des décisions de vie ou de mort, de façon quasi-quotidienne – ou en tout cas, dans l’urgence – comme ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir partagé de donner des ordres aux drones israéliens.

Le Major Yair, l’un des commandants les plus chevronnés d’Israël, a occupé cette position-clé au cours des trois dernières guerres à Gaza. Jour après jour, cet homme de 31 ans est obligé de lutter dans les dilemmes angoissants qu’exposent et tentent de résoudre les philosophes de la morale depuis des siècles.

En tant que commandant des missions du drone Heron TP, chargé de verrouiller les cibles sur le terrain, il revient au Major Yair de décider si devoir tuer les êtres humains qui apparaissent sur l’écran de contrôle de son ordinateur permettra de sauver de plus nombreuses vies que de les laisser indemnes.

Est-ce que la forme humaine qui se déplace à travers l’écran correspond bien à un agent opérationnel du Hamas se préparant à tirer des roquettes ? Ou est-ce que l’objet métallique qui tient entre ses mains n’est qu’un objet quotidien quelconque tout-à-fait innocent ? Le Major Yair ne dispose jamais du luxe de temps de reconsidérer son choix : Il est contraint de résoudre ses propres hésitations presque instantanément. « Vous devez faire un choix entre la vie et la mort en moins de quelques secondes », confie t-il au Telegraph. « Vous le repérez – Qu’est-ce c’est ? Doit-on le sortir du jeu ? Vous devez développer des facultés mentales appropriées ».

Et personne d’autre ne partage la responsabilité de la décision ultime. « Cela repose entièrement sur nos épaules », dit-il. Il est très rare que des commandants de drones s’exprime publiquement sur l’essentiel de leurs activités. Au cours de sa première interview, le Major Yair – qui n’est passon véritable nom- décrit son rôle au cours de l’épreuve de force de 50 jours entre Israël et le Hamas, l’été dernier. Le récent bain de sang à Jérusalem – qui s’est traduit par la mort de 3 Rabbins, un fidèle et un policier tués à l’intérieur ou à l’extérieur immédiat de la synagogue, mardi en huit- a soulevé l’éventualité d’une nouvelle « Intifada » palestinienne, d’un soulèvement. Si c’est le cas, les commandants des drones d’Israël seront, à nouveau, confrontés à leurs dilemmes.

Le Héron sous le contrôle du Major Yair possède une aile d’une envergure égale à celle d’un Boeing 737, qui fait de lui le véhicule aérien sans pilote le plus vaste qui soit en service au sein des forces aériennes d’Israël. Les capteurs au bout de ses doigts lui confèrent un œil qui voit tout, pour lui permettre de sélectionner les cibles n’importe où à Gaza.

(en cours de rédaction)

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Le Major Yair insiste sur le poids des règles d’engagement conçues pour éviter la mort d’innocents. Les terroristes du Hamas, ajoute t-il, exploitent quotidiennement cette contrainte en se dissimulant derrière les civils. Une séquence filmée par le Héron montre 4 hommes s’apprêtant à lancer une salve de roquettes en se protégeant sous des arbres. Une seconde plus tard, on voit ces hommes se mettre à courir vers une rue proche remplie d’enfants innocents. « Les voilà intouchables, à présent. », démontre le Major, en pointant le doigt sur l’écran. « Je sais qu’aucun commandant de mission, dans le cadre des directives données par le Chef d’Etat-Major, n’ordonnerait une frappe dans une situation pareille. Rien à faire ».

Il ajoute : « c’est parfois frustrant, parce que vous sentez bien que vous combattez les mains liées derrière le dos. On rencontre beaucoup de situations où vous apercevez clairement votre cible, mais que vous ne l’engagez pas, parce qu’il y a des jardins d’enfants, parce qu’ils sont en train de conduire aux côtés de leur femme et de leurs enfants à l’arrière »…

Le Major Yair raconte qu’il a personnellement suspendu la frappe contre une cible désignée, parce que l’homme était sur le point d’entrer dans une maison où il y aurait pu y avoir des civils à l’intérieur. Une autre cible a été perdue parce qu’elle courait le long d’une petite allée étroite, et que « les toits des maisons étaient si rapprochés les uns des autres qu’il n’y avait aucun indice sur ce qui pouvait se passer en-dessous – il y aurait pu y avoir une famille ».

Et pourtant le fait demeure que Gaza a subi un taux important de victimes civiles, de l’ordre de la moitié, selon divers recoupements.

De quelle façon le Major Yair rend compte de ce fait ? « Nous faisons, effectivement des erreurs », réplique t-il. « Mais c’est la nature même de ce genre d’opérations. Les gens font des erreurs. Et nous tirons des leçons de ces erreurs. Vous ne verrez jamais un sourire sur un visage après un incident où des enfants ont été tués. Aucun d’entre nous ne veut se trouver dans une telle posture où il commet une erreur. Nous apprenons à les corriger et essayons de les éviter autant que nous le pouvons ».

Au cours de trois guerres à Gaza, le Major Yair a, lui-même, donné des ordres « erronés ». Parvient-il à dormir en rentrant à la maison à la fin de son service ?

« Nous apprenons à vivre avec ça », dit-il. « Ce n’est pas facile. J’ai fait des erreurs, qui, depuis pas mal d’années, me sont revenues en boomerang. Mais c’est quelque chose que nous devions faire. Ce n’est jamais facile. Nous ne refoulons pas cela dans un coin de notre tête et nous essayons d’en parler. Nous en parlons et nous nous soutenons les uns les autres dans l’épreuve ».

La tension est telle chez les opérateurs de drone qu’ils bénéficient souvent d’un soutien psychologique.

Lors de la dernière campagne à Gaza, le Major Yair faisait partie d’un roulement d’équipe de « 10 à 2 », dans un centre de commandement près de Tel Aviv. Il devait prendre le contrôle du drone à 10h du matin et rester fixé sur lui jusqu’à 2h de l’après-midi. Puis il quittait son service durant huit heures, avant d’y revenir à 10 heures du soir et pour y demeurer jusqu’à 2h du matin. Un Héron est sous le contrôle d’un équipage de deux personnes : un commandant et un opérateur qui sont assis l’un à côté de l’autre, chacun devant un écran d’ordinateur et de contrôle affecté à diriger les capteurs de l’aéroplane. Dès qu’on focalise les capteurs en direction d’une voiture, le drone se met lui-même automatiquement en position de tracer les déplacements du véhicule.

Assis confortablement à l’intérieur d’un bâtiment militaire disposant de l’air conditionné, le Major est, évidemment, bien loin de l’endroit où les missiles ont explosés sous ses ordres. A la différence d’autres guerriers, il ne voit pas les conséquences – sauvegardées sur un écran d’ordinateur – pas plus qu’il ne prend aucun risque physique.

Pourtant le conflit le touche personnellement – ses parents ont échappé de très près à la mort, lorsque la maison familiales a été détruite par une roquette lancée depuis Gaza en 2009.

Tout comme concernant le déséquilibre dans la prise de risque, le Major Yair affirme que le fait d’être en totale sécurité signifie qu’il est en capacité de prendre de meilleures décisions et que cela permet de sauver des vies humaines. « Est-ce que cela change quoi que ce soit à la façon dont vous envoyez les appels et les ordres de tir ? » se demande t-il. « Le fait que vous ayez l’aisance pour le faire fait que vous prenez des décisions appropriées ».

Et la tension à cœur battant est souvent intense. Alors que les unités terrestres de Tsahal infiltraient Gaza, elles appelaient le Major Yair pour bénéficier d’un appui aérien de proximité. « Ils vous disent : nous continuons à tirer à partir de tel et tel bâtiment et moi, je suis assis à distance – sur le sol d’un étage entier bourré d’écrans d’ordinateurs et doté de systèmes d’air conditionné – mais vous suez à grosses gouttes et à tout moment, c’est : « Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je dois faire ? Comment je fais pour ne pas provoquer plus de dégâts que de soutien aérien ? »

Actuellement, 65% des opérations aériennes de l’armée israéliennes sont menées par des drones. Le Major Yair représente ce que sera l’avenir des techniques de guerre – et les dilemmes auxquels il est confronté seront exactement ceux des futures générations de guerriers.

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Par David Blair, Correspondant en chef du service étranger.
11:50AM GMT 19 Nov 2014

[telegraph.co.ukArticle original

1 COMMENTAIRE

  1. Le fait même que les pilotes de drones et leur commandement ce pose ce genre de questions me rassure.
    C’est vrai qu’un snyper, lui peut se contenter de blesser ces cibles. l’artilleur lui ne voit pas ou ses obus vont tomber.
    Pour moi le pire, c’est les commandos. Quand il doivent tuer à la bayonnette, là, le type tu sens son odeur. Ca laisse des sensations inoubliables, et difficilement exprimable.
    De toute manière comme je le dit toujours : « Les militaires sont là pour ramasser la M… quand nos politiques ont foirés ( trop mou, ou trop virulent). Si nos politiciens avaient la sagesse d’un Nelson Mandela.
    Quand à vous les gars, tenez bon. D… regarde aux coeurs, et j’en suis sur, il vous à déjà pardonnés vos erreurs.
    Avec tout mon respect.
    Huguenot17

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