Ou comment le codex d’Alep fut exfiltré de Syrie vers Israël.Le livre de Matti Friedman, «Le codex d’Alep ou l’étrange destin d’un manuscrit sacré» vient de paraître en traduction française aux éditions Albin Michel. Il ne s’agit évidemment pas d’une analyse scientifique offerte par un codicologue réputé à propos de ce manuscrit qui remonte à peu avant l’an mil de notre ère et constitue la version la plus ancienne actuellement disponible de notre Bible hébraïque, c’est-à-dire des vingt-quatre livres du canon juif.

C’est dire l’importance vitale de ce manuscrit qui connut un incroyable périple pour finir dans un coffre hyper blindé du Musée Ben Zwi en Israël.

Le livre de Friedmann se présente comme un vrai thriller, un réel roman d’espionnage, sauf qu’à la fin de l’ouvrage vous trouverez les identités des gens qui prirent part à ce sauvetage d’une nature particulière ; presque aussi important, sinon plus que celui concernant les juifs bloqués en Syrie où le régime les maintenait en semi réclusion afin de les utiliser comme une éventuelle monnaie d’échange.

Tout le monde a encore en mémoire les inlassables efforts, tenaces ou continus de M. Roger Pinto et de son organisation SIONA qui déployèrent une campagne puissante en faveur de la sortie des juifs de Syrie, laquelle finit par être couronnée de succès.

J’ai moi-même un vendredi soir au Hilton de Tel Aviv pris mon dîner de chabbat avec Danielle tout près d’une belle table dont les nombreux occupants priaient avec un accent séfarade particulier. Après la birkat ha-mazone, je leur demandai quelle était leur origine.

La réponse fut celle-ci : nous sommes des juifs syriens qui vivons à New York, à Caracas et à Panama…

Mais nous sommes tous nés à Alep.

Eh bien, c’est à des juifs syriens que nous devons la garde, la conservation, la vénération et le sauvetage de ce vieux manuscrit biblique bimillénaire qu’ils nommaient avec respect, Ha-Kéter, la couronne en hébreu.

Ce thème fut développé par un auteur israélien d’origine syrienne, Amnon Shamosh auquel ce journaliste américain a emprunté un peu de l’histoire qui s’est déroulée sur place…

Pourquoi avoir tant tenu à ce vieux manuscrit et avoir monté une vaste opération des services secrets pour l’arracher à des mains hostiles ?

Quelques éléments pour bien comprendre : la langue hébraïque est une langue dite consonantique, c’es-à-dire qu’à l’origine, comme dans les rouleaux de la Tora, les mots ne sont pas vocalisés. Mais on arrive à lire grâce à des matres lectionis (immot ha-keri’a) qui nous renseignent sur la qualité et la nature de la voyelle. Exemple, le yod nous dit qu’il faut lire I et le waw qu’il faut livre O ou OU .

Lorsque la Bible hébraïque fut transmise de génération en génération à des familles de massorétes (transmetteurs de la tradition, donc de la tradition écrite), jusqu’à Aharon ben Asher, on vocalisa le texte et on lui donna, à quelques détails près, la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

J’insiste sur ce point : la récupération de cet unique témoin qu’est le Kéter était une garantie de la fidélité de notre Bible à la tradition de nos ancêtres, faute de quoi nous n’aurions pu nous appuyer que sur des copies plus récentes, plus proches de nous et donc, moins fiables.

Comme on suppose que les massorètes en question opéraient à Tibériade puisqu’ils reprirent le système vocalique en vigueur dans cette ville d’Israël, on peut imaginer que le Kéter partit ensuite de cette cité vers l’Egypte où des migrants juifs le transportèrent et que, suite à des troubles ayant éclaté sur place, il fut transféré secrètement en Syrie où les rabbins le cachèrent et veillèrent jalousement sur lui.

Le professeur Ben Zwi, grand ethnologue et second président de l’Etat d’Israël, avait bien avant la refondation de l’Etat d’Israël, tenté de mettre la main sur le Kéter, voire de le rapatrier en Palestine mandataire. Mais en vain. Il buta sur des difficultés dont les moins fortes n’étaient pas dues à la communauté juive de Damas où le Kéter était caché.

Je ne peux pas tout vous raconter car cela relève du roman d’espionnage. Ce manuscrit a vraiment eu de la chance, surtout suite à des incendies de la synagogue où il était caché, incendies provoqués par des émeutiers arabes furieux du vote de partage de l’ONU en 1947.

Friedman a pu s’entretenir avec des témoins vivant depuis lors en Israël. Du temps où ils vivaient dans le pays de Syrie (Aram Tsova), ces témoins des faits étaient très jeunes. Ils lui ont raconté comment les Syriens les empêchaient de sortir du pays, voire même de voyager d’une ville à l’autre au sein même des frontières…

Lorsque des envoyés de Terre sainte arrivaient à Alep, jadis sous mandat français, on n’imagine pas la réticence des dirigeants communautaires locaux qui étaient constamment sous leur garde. Ne croyez pas qu’ils permettaient un accès direct et facile aux experts du futur Etat d’Israël : Au début, ils ne voulaient même pas qu’on photographie le Kéter. Lorsqu’ils comprirent enfin qu’il y allait de la mémoire et de l’authenticité de la tradition religieuse de tout Israël, ils se radoucirent et se montrèrent plus souples.

L’incident le plus grave eut lieu à Alep lorsque le conseil de l’ONU vota le partage de la Palestine en deux parties, l’une juive, l’autre arabe. Ces derniers, notamment les Syriens proclamèrent le Djihad et incendièrent la grande synagogue d’Alep, détruisirent des centaines d’oratoires et brutalisèrent nombre de juifs. Le gouvernement syrien, mais aussi égyptien, se firent menaçants en disant que la naissance d’un Etat juif ruinerait la sécurité et même la vie des juifs résidant en terre d’Islam.

La propagande arabe se fit encore plus méchante puisque la radio syrienne clamait à longueur de journées que les «sionistes arrachaient les bébés palestiniens des ventres de leurs mères…» On imagine les longs cortèges de volontaires voulant aller se venger des sionistes, comme ils disaient.

Lorsque la synagogue d’Alep fut réduite à un tas de cendres, les gens, juifs et Arabes, pensèrent que le Kéter avait été la proie des flammes.

A part quelques feuillets, il n’en fut rien : habillé d’une djellaba arabe dont le capuchon était rabattu sur sa tête, à la mode arabe, le shamash (bedeau) de la synagogue alla le sortir de sa cachette et le dissimula sous sa vaste robe orientale.

Dans les rues avoisinantes, les pillards du lieu saint le saluaient en arabe, pensant, grâce à on accoutrement, qu’il était l’un des leurs.
Ayant échappé miraculeusement à la destruction par le feu, le Kéter emprunta des chemins détournés pour revenir au lieu qu’il n’aurait jamais dû quitter : la terre d’Israël et la religion juive.

Au fond, ces pérégrinations du Kéter sont à l’image des hauts et des bas de l’histoire d’Israël : comme le Kéter, il a maintes fois échappé à la disparition physique, comme lui, il fut balloté d’un endroit à l’autre, d’une pays à l’autre, comme lui, il ne dut son salut qu’aà un véritable petit miracle de l’Histoire. Et comme lui, il est désormais en Israël où on le conserve avec plus de précautions que les réserves d’or d e Fort Knox.

On finira sur une évocation chapitre XXXI de Jérémie, beau texte qui parle de Rachel en pleurs, refusant de se laisser consoler à cause du départ de ses fils en captivité. Le prophète lui intime l’ordre de sécher ses larmes et de cesser de pleurer.
Car, lui promet il, il y a un avenir pour ta suite et tes fils reviendront sur leur territoire.

Comme le Kéter.

Maurice-Ruben Hayoun

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