Il faut exclure la Turquie de l’Otan par B-H Lévy

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A Ankara, en avril 2018, Erdogan reçoit les dirigeants iranien (Rohani) et russe (Poutine) afin de débattre sur la situation en Syrie

Les relations de la Turquie avec les Etats-Unis traversent la crise la plus grave de leur histoire.

Erdogan réclame à Trump la tête de Fethullah Gülen, son ennemi juré, qui vit en exil aux Etats-Unis et qu’il tient pour responsable du coup d’Etat de juillet 2016.

Trump, de son côté, demande la libération d’un pasteur néo-évangéliste, Andrew Brunson, emprisonné sous le fallacieux prétexte d’avoir été, lui aussi, mêlé au coup d’Etat.

Le premier agite la menace de sanctions économiques du type de celles prises, depuis la guerre en Ukraine, à l’encontre des oligarques russes.

Le second répond en évoquant la saisie des avoirs en Turquie, évidemment inexistants, de deux membres éminents de l’administration américaine.

Les esprits s’échauffent, les accusations fantaisistes pleuvent, les noms d’oiseaux fusent – et l’on assiste, en fait, à un combat de coqs sans précédent entre les présidents de deux pays membres de l’Otan.

L’état de l’économie turque, sa dépendance vis-à-vis de l’investissement étranger, la dégringolade de sa monnaie nationale, laissent supposer qu’Erdogan cherchera, tôt ou tard, le moyen de briser l’engrenage et de sauver la face.

Et peut-être, quand ces lignes paraîtront, les deux caïds, drogués à la testostérone et qui ont souvent surjoué, dans le passé, leur fraternité d’«hommes forts», attachés à «la défense de leur pays» et reconnaissant dans l’«America First» de l’un et dans la «Nouvelle Turquie» de l’autre les deux figures adverses mais jumelles d’un même populisme, auront-ils mis en scène une réconciliation spectaculaire du type de celle avec Kim Jong-un.

Reste que ce psychodrame aura révélé un malaise plus profond et dont il était temps que nous prenions collectivement conscience.

Il faut se souvenir qu’au moment où la guerre contre l’islamisme radical devenait la priorité absolue des démocraties la Turquie et ses services jouaient pour le moins double jeu : témoin, en janvier 2014, quelques mois avant la bataille de Kobané, de la livraison d’armes, dûment documentée par la presse, à des groupes proches d’Al-Qaeda, puis de Daech.

Il faut se souvenir, quatre ans plus tard, dans le nord-est de la Syrie, de l’offensive en règle menée par les avions et l’artillerie turque contre l’enclave kurde d’Afrine qui était, comme celle de Manbij, près d’Alep, sous protection occidentale : l’Amérique a laissé faire ; elle a accepté de voir sacrifiés ses plus solides et valeureux alliés dans la région ; et elle a choisi ce moment pour annoncer le retrait de ses propres troupes !

Il faut savoir qu’Erdogan, entre ces deux dates, comme pour mieux indiquer où le menait, désormais, son rêve néo-ottoman, n’a cessé de s’afficher, tantôt avec Poutine, tantôt avec Rohani, tantôt, comme en avril 2018, à Ankara, avec les deux : cette photo de famille, à l’ouverture d’un sommet où l’on allait débattre d’un plan d’arraisonnement définitif de la malheureuse Syrie, était comme un crachat au visage de tous les amis de la démocratie et du droit.

Il faut savoir encore que les relations avec Poutine ne se limitent hélas pas à ces seules apparitions symboliques puisque le néosultan, qui avait déjà obtenu du Kremlin la technologie nucléaire lui permettant de produire, très vite, 10 % des besoins énergétiques de son pays, a décidé d’acquérir à Moscou des batteries de défense antiaérienne S-400 dont les experts savent qu’elles poseraient des problèmes de compatibilité avec les systèmes d’armement de l’Otan : les Etats-Unis l’ont rappelé ; ils ont fait savoir que cette provocation compromettrait la livraison des avions de combat F-35 promis par le Pentagone ; mais Erdogan s’est entêté.

Et je n’évoque que pour mémoire la tenue, la semaine dernière, à Johannesbourg, du 10e sommet des BRICS où le même Erdogan a eu le douteux privilège d’être reçu en «invité d’honneur» et où il envisagea, très officiellement, un rapprochement stratégique avec la Chine de Xi Jingping et, encore une fois, la Russie de Poutine.

J’ai annoncé, dans «L’empire et les cinq rois», cette lente dérive du pays de Mustafa Kemal.

J’ai décrit le système d’affinités de ces leaders illibéraux qui rêvent de reconstituer : l’un le califat ; l’autre, la Chine des Han, des Ming et des Qing ; l’autre, l’empire eurasiatique ; l’autre encore, le règne des rois achéménides et perses ; et lui donc, Erdogan, l’antique empire du Touran.

Eh bien, nous y voilà.

Peut-être ce processus de recomposition géostratégique est-il en train d’arriver à son terme.

Auquel cas, il faudra se poser, calmement mais inévitablement, la question de nos relations avec un grand pays, riche d’une grande civilisation, mais qui ne sera plus ni notre ami ni notre allié.

Jadis on s’interrogeait sur l’opportunité de faire entrer, ou non, la Turquie en Europe.

Ce jour-là, le nouveau problème à poser sera de savoir s’il ne devient pas opportun de la faire sortir de l’Otan.

Peut-on, avec une capitale en train de nouer des partenariats stratégiques la rapprochant des puissances qui nous sont les plus hostiles, partager les secrets militaires dont dépend notre sécurité collective ?

Peut-on, d’un responsable en train de s’opposer à nous sur la plupart des fronts où se joue l’avenir de la démocratie comme régime et civilisation, continuer de dire, comme Trump, le 11 juillet, un mois après la fameuse photo prise au G7 et où on le voyait, assis, tenir tête à Mme Merkel et aux autres Européens : «seul Erdogan fait bien son travail» ?

La crise dépasse, de très loin, les querelles d’ego entre faux durs faisant assaut de coups de menton.

Le moment est venu d’exiger, bien au-delà de la libération d’un pasteur néo-évangélique pris en otage, l’exclusion de la Turquie de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord.

par Bernard-Henri Lévy

23 COMMENTS

  1. “Pris en otage”, la Turquie a une loi, qui régit les contacts avec un groupe qualifié de terrsoriste, et, reconnu comme tel par la présumée communauté internationale. Peu importe la nationalité, on doit respecté les lois de tout pays hôte: démocratie ou pas. On aimerait voir une Americaine sans burka ou niqab au volant d’une 4×4 à Riyad?
    Méfiez-vous de BHL! Cave canem! BHL est soit un cavalier de l’Apocalypse sur le cheval rouge soit un cavalier de l’Apocalypse sur le cheval pâle. Souvenez-vous de la Libye et de l’Ukraine? Quelle est la situation dans ces deux pays?
    Les enjeux vont au-delà de Trump et d’Erdogan. Sans entrer dans les détails, BHL n’a pas envisagé ne fût-ce qu’un de ces 3 hypothèses, entre les mains de la Turquie independamment du pouvoir en place: interdiction aux avions américains de décoller des bases situées en Turquie, expulsion de tous les militaires américains sur le sol turc, retrait de la Turquie de l’Otan.
    Les bases russes en Turquie? Ce sera une horreur pour la stratégie us américaine et de l’Otan!
    La Turquie est plus indispensable à l’Otan (USA) que la France, car De Gaule avait déjà retiré la France de l’Otan pendant la guerre froide.
    BHL est un professionel de la philosophie: il sait tout, mais ne connaît rien. Il écrit sur tous les conflits conflits, mais il ignore leurs origines, pour la seule bonne raison, que notre philosophe n’a jamais lu Saint Augustin.

  2. Lotan exclure la Turquie ? N’ont pas assez de courage pour ça .
    Pour emmerdé erfogan il faudrait inclure Israël dans Lotan .
    D’ailleurs pourquoi Israël n’y est pas ?

  3. Pour moi l’analyse de BHL est tout a fait juste, mais la sorti de la Turquie de l’OTAN, serai plutôt a l’initiative de la Turquie elle même. A moins qu’une base de l’OTAN surgissent très très vite plus a l’Est (Au Kurdistan par exemple). Car en fait c’est l’OTAN qui a besoin de bases en Turquie. Pour pouvoir agir dans la région.
    C’est vrai que les bases de l’OTAN ça rapporte beaucoup ( Pour rappel nous n’avons pas bénéficié du plan Marshal quand De Gaulle a fait fermer les bases de l’OTAN en France), et Erdogan n’a pas une économie assez solide pour s’en passer. Donc statut quo pour le moment. Reste que Poutine fait les yeux doux a tout ce petit monde, mais a t’il les moyens de proposé mieux que les USA. Non pas pour l’instant. La question du moment, est de savoir qui sera la plus rapide a implanté une nouvelle base dans la région, Trump ou Poutine ? Quand a Israël qui est bien placé bien sur, elle ne peut rien envisagé d’envergure sans ce faire taper sur les doigts.

  4. @Alexandra / vous voyez juste pour ce texte.Je ne suis pas vraiment toujours d’accord avec ce que dit BHL, mais je dois dire que nous devons reconnaître qu’il est “burné” Et pour son commentaire sur Erdogan suis tout à fait d’accord;

    • Malgré les commentaires de ses détracteurs dans la sphère médiatique ou le reproche de l’ère de Raison Gardée contre JCall dans les années 2010, un ami qui l’a introduit au Darfour ou dans d’autres zones dangereuses confirme un courage physique que n’ont pas les lanceurs de tartes à la crême, spécialistes de l’agitation bon marché ou du radicalisme qui se croit de droite… (généralement la droite planquée derrière un écran, en effet, comme le souligne Alexandra). Ca n’empêche pas de le critiquer sur les idées,mais pas au nom de ce populisme qui ne supporte pas ce côté collet monté facilement exaspérant. Il faut, en France, dépasser ses préjugés anti-bourgeois du XVIè, qui pourraient friser le rejet de la bourgeoisie juive d’argent et de lettres du Vieux Paris (époque Marcel Proust).

  5. @alexandra vous voyez juste pour ce texte. Je ne suis pas vraiment toujours d’accord avec ce que dit BHL , mais pour je dois dire que nous devons reconnaître qu’il est “burné”. Et pour son commentaire sur Erdogan tout à fait d’accord .

  6. il faut surtout et avant tout exclure l’Iran, et après la Turquie, sinon nous pouvons nous préparer à une belle guerre avec les terroristes , turcs et iraniens tous des terroristes. Ils ne veulent que notre mort pour régner sur notre pays et, ensuite c’est tranquillement qu’ils pourront installer l’islam et la charia chez nous, et tous ça bien sûr avec la bénédiction du gouvernement, et évidement notre seule liberté comme toujours sera celle de ne pas avoir le choix

  7. Vous ne voyez rien venir, le monde est entrain de changer de pôle, la puissance est entrain de changer de position géographique ,c’est ce qui entraîne toutes ces politiques belliqueuse de part et d’autre du globe, patienter avant de donner raison ou tord à quelqu’un ,la roue est en marche…

  8. La seule chose que j’accorde à ce môssieu bhl, c’est de choisir le parfum de la prochaine tarte qu’il va se prendre sur le portrait.
    Qu’il indique l’adresse de ses résidences qu’on puisse lui livrer le prochain arrivage de migrants qu’il affectionne.
    Saleté de collabo !

      • Pourquoi Monsieur entre guillemets ?
        Vous pouvez mettre une majuscule, et même plutôt 2 fois qu’une, car c’est un grand Monsieur, auteur d’une oeuvre considérable.
        On ne peut pas en dire autant des courageux anonymes qui l’insultent gratuitement et sans le moindre argument.

  9. Filouthai: mais, bien entendu, la decision d’exclure la Turquie d’Erdogan de l’OTAN ne viendrait pas de la France, dont la diplomatie cherche avant tout a se distinguer, voire a s’opposer, a celle des Etats-Unis. En ecrivant ces propos qui me paraissent tout a fait adequats, BHL n’imagine nullement, cette fois, qu’il sera ecoute plus que n’importe quel Filouthai ou votre serviteur. Je rejoins tout a fait l’opinion d’Alexandra.

  10. Filouthai : il y a des tas de gens incompétents qui donnent leur avis sur tout et n’importe quoi sans que ça gêne personne, donc pourquoi pas BHL, qui au moins à des arguments plein de bon sens ?
    On ne peut pas laisser dans une organisation supposée défendre l’Europe quelqu’un qui s’allie à des puissances hostiles à cette même Europe. C’est logique.

      • Absolument pas. Je donne mon avis en connaissance de cause car j’ai lu bon nombre des excellents livres écrits par ce monsieur (entre autres : La barbarie à visage humain, American Vertigo, Ce grand cadavre à la renverse, Qui a tué Daniel Pearl, Le génie du judaïsme, L’empire et les 5 rois) ainsi que ces 2 derniers films (le serment de Tobroul, Peshmerga). Et j’en ai conclu qu’il est d’une perspicacité, d’une lucidité et d’une intelligence impressionnante.
        C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il ne peut que déplaire aux internautes anonymes adeptes des gouvernements et tyrans totalitaires qui viennent ici le menacer de “tartes dans la gueule” et tenir des propos agressifs.
        La clairvoyance dérange toujours les imbéciles.

    • @Alexandra
      Que vous soyez une groupie de BHL ne regarde que vous.
      Sur le problème de la situation actuelle en Turquie, je persiste (et signe) à dire que BHL ne me paraît pas la personne la mieux placée pour diriger la politique extérieure actuelle des États Unis, et que ses avis personnels mis en pratique (on ne sait pourquoi) par un petit Président français ont entrainé bien des malheurs (et continuent à le faire).
      Qu’il relate les événements intervenus en Turquie depuis plusieurs années, les mette en perspective, il ne fera qu’un travail d’analyse ; les gens ne pourront qu’apprecier.
      Qu’il donne son avis de va-t- en guerre (de salon) et décréte de façon péremptoire qu’il FAUT faire ceci ou qu’on DOIT faire amène bien évidemment à exposer des idées contraires, car à un problème donné, il n’y a jamais une solution unique, comme voudraient le faire croire les imbéciles.
      Donc, on peut envisager de débattre. Mais, apparemment, vous n’etes partisan des débats ; car vous avez choisi de suivre une conscience supérieure …selon vous.

      • Il n’y a toujours aucun argument dans votre propos à part l’insulte ad hominem.
        J’en conclus que l’avis de BHL est on ne peut plus pertinent.

  11. Ce qui me gêne chez BHL, c’est son désir de commander la politique étrangère française, sans réelle vision du monde de demain.
    Il a déjà amené au chaos qui règne en Lydie. Il paraît opportun qu’il ne puisse pas faire de même en Turquie.

  12. Mais c’est bien sûr. Ça nous apprendra à fricoter avec des totalitarismes.
    Et y faire son marché.
    Qu’on se le dise, jamais la réflexion de faire travailler des pays sous dictature, ou proche de l’être, n’a apporté un bienfait quelconque aux populations sous l’oppression. Ce serait même le contraire…
    Tout cela pour assouvir la cupidité occidentale ?
    Ou maintenir leur bourse à une fluctuation acceptable ? Que les speculateurs périssent !
    Ils ont privé jusqu’à ce jour l’humanité de son age d’or.

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