Chroniques New Yorkaises IV par Maurice-Ruben HAYOUN©

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New York Times Square

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour à New York pou écrire plusieurs chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la quatrième (pour lire les trois premières : Chroniques New Yorkaises : Pessah à New York, Chroniques New Yorkaises II par Maurice-Ruben HAYOUN© et Chroniques New Yorkaises III par Maurice-Ruben HAYOUN©


Le seder chez Cécile et Michael à ARMONK

Hier, vers 16 heures, nous attendions le taxi uber qui devait nous conduire depuis Madison jusqu’à environ 50km de là, chez Cécile et Michael, qui nous reçoivent tous chez eux, pour un magnifique séder de Pessah.

Le chauffeur, presque à l’heure, c’est un chinois qui n’a pas desserré les lèvres, toussait comme un fou et conduisait par à coup… Et comme une difficulté n’arrive jamais seule, il y avait un embouteillage monstre tant à NY que sur l’autoroute. Bref, nous ne sommes arrivés dans cette splendide maison située au cœur d’une belle forêt qu’au bout de deux heures.

J’étais au bord de l’épuisement ; tous les autres invités -nous serons vingt-huit personnes, adultes et enfants compris- sont déjà là. Je demande un alcool fort pour faire disparaître un réflexe nauséeux, comme chez le dentiste. Mais Dieu soit loué, nous sommes désormais sur place.

Michael et Cécile Rothschild nous accueillent avec beaucoup de gentillesse et nous présentent à leur famille.

Je pensais avoir salué tout le monde sans exception lorsque, sirotant la boisson forte servie par John, le maître d’hôtel, j’aperçois un Monsieur d’un certain âge qui se dirige vers moi : il est bien âgé mais porte vaillamment ses quatre-vingt-dix ans. C’est le mari de la mère de Michael, le mari de Cécile.

Je le salue très respectueusement et il demande que l’on prenne place côte à côte. Je m’exécute et là se produit pour moi un événement des plus marquants, ce que les Allemands nomment ein Erlebnis.

Ce monsieur a entendu dire que j’étais un spécialiste de philosophie allemande et de langue  allemande… Nous parlons allemand pendant une petite demi heure et cet homme, aux gestes calmes, à la voix douce, me pose une question qui, je le saurai quelques instants plus tard, résume toute sa vie.


Vous êtes un philosophe, interroge t il ? Oui, répondis-je. Alors, dit-il, expliquez-moi l’antisémitisme…

Vous êtes un philosophe, interroge t il ? Oui, répondis-je. Alors, dit-il, expliquez-moi l’antisémitisme…

Curieuse entrée en matière. J’hésite, mais avant de poursuivre il me donne des détails biographiques qui aideront à la compréhension le lecteur éventuel.

Monsieur Werner Anton  X…naquit en 1926 à Offenbach dans une famille juive plutôt assimilée. En 1938, ses parents, disparus pendant la Shoah, pressentent que l’aventure national-socialiste va virer à la tragédie pour les enfants d’Israël au bord du Rhin (pour parler comme H. Heine) et décident d’exfiltrer leur fils vers l’Angleterre, profitant des convois que Léo Baeck et ses adjoints organisent pour les enfants juifs dont les parents ne se sentaient plus en sécurité dans le IIIe Reich.

Le jeune Werner Anton, qui deviendra Anthony en Grande Bretagne et aux USA, n’a que 12 ans lorsqu’il part d’Allemagne et quitte ses parents qu’il ne reverra plus jamais.

Pendant que l’homme relate sa vie, je sens dans mes yeux un picotement et je pense qu’une poussière est rentrée dans mon œil. Il n’en est rien, je pleure tant je suis ému par notre rencontre et par le récit.

Moi qui ait tiré d’un oubli immérité tant de penseurs, de philosophes et d’historiens juifs d’Allemagne, sur plus de deux siècles, de Mendelssohn à  Martin Buber, je me retrouve un soir de séder, de l’autre côté de la planète, assis face à un juif allemand en chair et en os, un homme qui, sans la décision avisée de ses parents, eût disparu.

Ce n’est plus un livre que j’ai sous les  yeux et dont je tournerais avidement les pages pour préparer les cours et les conférences, mais, un être bien vivant, un témoin.

D’où mon émotion car l’intuition a précédé la connaissance, l’acte cognitif. Même lorsque j’avais rencontré Gershom Scholem à Paris et dont j’ai été le traducteur de l’allemand en français, je n’avais pas ressenti pareille émotion. Et pourtant les philosophes sont réputés pour savoir contrôler leur émotivité.


Pour moi, j’ai un arsenal d’explications logiques, historiques ou critiques, alors que pour lui, ce terme est plus qu’un mot vide de contenu, ou qu’un mot renvoyant à d’autres mots, c’est une période axiale, car sans cette haine congénitale des juifs, cet enfant n’aura pas quitté ses parents… C’est le rêve brisé qui se transcrit dans ce terme : antisémitisme. Un terme ou plutôt un roc granitique sur lequel se sont brisées plus de six millions de vies, d’existences, d’êtres, de projets et de rêves.

Mais revenons à la question de mon interlocuteur nonagénaire sur l’antisémitisme.

Pour moi, j’ai un arsenal d’explications logiques, historiques ou critiques, alors que pour lui, ce terme est plus qu’un mot vide de contenu, ou qu’un mot renvoyant à d’autres mots, c’est une période axiale, car sans cette haine congénitale des juifs, cet enfant n’aura pas quitté ses parents, il serait resté dans sa ville natale, aurait fréquenté l’université locale ou ailleurs, aurait fondé une famille etc… C’est le rêve brisé qui se transcrit dans ce terme : antisémitisme. Un terme ou plutôt un roc granitique sur lequel se sont brisées plus de six millions de vies, d’existences, d’êtres, de projets et de rêves.

Alors, vous demandez-vous, qu’ai-je bien pu dire à ce vieux Monsieur, suite à sa question ?

Comme il y a autant d’antisémitismes que d’antisémites, j’ai préféré répondre par une citation d’un grand historien allemand du XIXe siècle, spécialiste de la Rome antique et dont la statue trône à l’entrée de l’Université Humboldt de Berlin, un certain Théodore Mommsen, grand spécialiste de la Rome antique.


Description de cette image, également commentée ci-après
Theodor Mommsen
Quand Israël a fait sa première apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul, il était accompagné de son frère jumeau. Et qui était ce frère jumeau ? L’antisémitisme !!

J’insiste, pour dire que cet homme n’avait pas la moindre racine juive et pourtant il a porté un jugement très lucide et sans complaisance sur l’antisémitisme. Voici la citation de Mommsen :

Quand Israël a fait sa première apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul, il était accompagné de son frère jumeau. Et qui était ce frère jumeau ? L’antisémitisme !!

Aucun trait du visage du vieil homme n’a tressailli. Je lui ai appris ce qu’il savait déjà… J’admire la force intérieure,  la vigueur interne, la force morale de cet homme qui a toujours tourné le dos à tout dolorisme, toute victimologie, et cet exemple doit être suivi par tant d’autres gens, qui se plaignent constamment ou en veulent à la terre entière qui n’y est pour rien. Mais il faut les comprendre.

J’en fais part à Danielle qui me dit que ces hommes ont traversé des choses si affreuses, qu’ils ont une  incomparable force morale qui les aide à tenir et à faire face. Surtout quand vous êtes un enfant…

Cécile, notre hôtesse, me propose de m’assoir auprès de son beau-père pendant le déroulement du séder.

Et là je dois vous dire que cette jeune dame a édité une Haggada avec des commentaires qui actualisent la lutte éternelle de tout homme pour la liberté.Résultat de recherche d'images pour "seder"

Tout a été organisé au millimètre : chacun a sa partition, son texte à lire, les prières sont récitées en hébreu, d’autres sont traduites. En fait, un beau séder libéral mais fidèle. Ses commentaires me rappellent une phrase de Heschel : Aucune religion n’est une île isolée du reste du monde.

Techniquement, nous sommes répartis sur trois tables et au lieu de lire ou d’agir, je regarde tout autour de moi et je vois l’un des fils de Monsieur et Madame Rothschild. Si l’enfant Werner n’avait pas été sauvé, les fils n’auront jamais vu le jour. Mais si la famille est différemment constituée, il y aurait eu des conséquences…

Il n y a que chez les juifs que de telles rencontres, inattendues, se produisent. Un soir de séder chez Cécile et Michael Rothschild…


N’existe-t-il pas plutôt un destin juif sur lequel nous n’avons aucune prise ?

De fait, trois ans après la fin de la guerre, Werner prendra le bateau pour se rendre aux USA. Son épouse qui nous fait face a quitté l’Allemagne avec ses parents quand elle n’avait que trois ans.

Quelle histoire ! Je me demande en tant que philosophe s’il existe vraiment une histoire juive ou plutôt un martyrologe ?  N’existe-t-il pas plutôt un destin juif sur lequel nous n’avons aucune prise ?

L’histoire juive n’est pas une histoire à la Hérodote ou à la Thucydide. L’acteur principale de cette histoire n’est autre que le Créateur de l’univers qui, pour des raisons de lui seul connues, a jeté son dévolu sur ce peuple sans jamais lui demander son avis.

L’histoire d’Israël dont le séder fête la naissance se considère comme l’horloge de l’humanité. Et Israël a rendez vous avec Dieu. Comment arriver en retard à un tel rendez vous ? L’Histoire universelle ne s’en remettrait pas.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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