Mondialisation : le christianisme à l’assaut de nouveaux marchés

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Le centre de recherche américain Pew a publié hier une synthèse de plusieurs centaines d’études sur les religions. Avec 2,4 milliards de croyants, le christianisme reste bon premier mais évolue : il quitte l’Europe vers les Amériques et l’Afrique. Les cultes se mondialisent et se remplacent les uns les autres au sein des sociétés où ils représentent des alternatives.

Interview de Jean-Pierre Delville, Professeur d’histoire du christianisme à l’Université Catholique de Louvain (UCL).

Président de institut RSCS (Religions, spiritualités, cultures et sociétés).
Atlantico : Les chrétiens sont aujourd’hui quatre fois plus nombreux qu’en 1910. D’autre part, alors que les deux tiers d’entre eux étaient Européens, ils sont maintenant Américains (37%) ou Africains (24%). Comment expliquer le succès international du christianisme ?

Jean-Pierre Delville : Le christianisme a été exporté grâce à la colonisation du monde des Européens. Paradoxalement, il portait en lui-même une alternative à cette colonisation. Les notions de libertés et de fraternité ont touché certains peuples qui les ont réinterprétés à leur manière. Les chants negro-spirituals aux États-Unis en sont un exemple : créés par les esclaves noirs convertis, ils sont devenus porteurs de leur révolution contre l’ordre établi.

Beaucoup de populations ont cerné ce message d’amour qui va au-delà des nations et des frontières. Dans beaucoup de pays de l’hémisphère sud, le christianisme est toujours l’un des principaux contre-pouvoirs. Au Cameroun par exemple, les évêques sont porteurs d’un message anti-corruption. En République Démocratique du Congo, l’Eglise catholique a été la seule institution à résister contre le régime de Mobutu.

Les grandes religions d’envergure internationale comme l’islam et le christianisme jouent ce rôle. Même le bouddhisme, malgré une implantation principalement orientale, trouve un écho en Occident car il y offre une alternative à une société matérialiste. Les pratiquants trouvent grâce à cette spiritualité un autre regard sur le monde qui les entoure.

Comment, sans histoire commune, des religions originaires de l’autre bout du monde, parviennent-elles à trouver des échos dans une société radicalement différente comme la nôtre ?

Dans les sociétés occidentales, il y a eu une acclimatation de l’esprit chrétien qui les a marquées depuis le Moyen-Age. Les vertus chrétiennes sont entrées à un tel point dans la culture qu’elles ont été institutionnalisées par les lois. Ces valeurs sont tellement admises par la collectivité que l’on ne voit plus l’intérêt de la religion en elle-même. C’est pour cette raison que des Occidentaux se tournent vers des fois plus exotiques comme l’islam ou le bouddhisme. Ils y trouvent la spiritualité dont le christianisme s’est progressivement dépourvu.

L’islam exerce une attirance en Europe occidentale de par son côté intégraliste. C’est une doctrine assez figée qui fournit des repères clairs aux fidèles là où le christianisme est devenu libéral avec une multitude d’interprétations différentes. Cette largesse d’interprétation a découragé des gens qui retrouvent dans l’islam une doctrine carrée et précise.

Ces religions s’imprègnent également du modèle laïc. C’est une conséquence indirecte du christianisme moderne. L’islam européen est parfois très différent de l’islam que l’on voit dans les pays arabes. Une forme de pluralité des sociétés occidentales a poussé cette religion à un nouveau mode de vie et à une interprétation plus large qui correspond à un public particulier.

A l’inverse, des groupes chrétiens trouvent un immense impact en Chine. La civilisation chinoise a vécu des traumatismes terribles avec un communisme rigide et un modernisme très matérialiste au sein desquels le spirituel est négligé. Ces populations cherchent un renouveau et voient dans le christianisme un renouveau salvateur.

Des Chinois qui deviennent chrétiens, des Européens qui deviennent musulmans ou bouddhistes : comme l’économie, les religions sont-elles devenues globales ?

Il y a une mondialisation des religions. Internet, les traductions multiples, l’immédiateté, offrent un regard inédit. Cet usage des outils contemporains répond tout simplement aux demandes des fidèles qui ont besoin de cultes adaptés aux réalités dans lesquelles ils vivent. Une orientation trop matérialiste du monde ou une exagération de la dimension économique aboutissent à une impasse. C’est ce que l’on voit avec la crise que l’on vit aujourd’hui. La dimension religieuse offre une espérance alternative aux populations. Les religions vont pourtant devoir continuer d’évoluer en adaptant l’interprétation de leurs sources plutôt qu’en optant pour un intégrisme des traditions.

Cette mondialisation n’est pas forcément bonne. Elle peut faciliter l’exportation de conflits entre les religions ou les populations. Elle doit être encadrée par un dialogue, une confrontation officielle et explicite. Le christianisme et l’islam sont des religions concurrentes dans de nombreux pays du Moyen-Orient. La rencontre permet de faire évoluer les fois grâce à la découverte d’autres manières de pratiquer et de croire. En s’ouvrant ainsi, elles se font moins absolues. Plutôt que de s’imposer, elles proposent des formes de spiritualités inspirées du dialogue avec les autres et s’adaptent à des populations nouvelles.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

Atlantico.fr

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