Ben Laden surpassé par Abou Moussab al-Suri.

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Abou Moussab al-Suri, le nouveau Ben Laden : le disciple qui pourrait être pire que le maître.

La mort de Ben Laden, au lieu de mettre un terme aux agissements d’Al-Qaïda, aurait permis sa restructuration avec à sa tête le surnommé Abou Moussab al-Suri, soit « le Syrien » détenu par Assad, il a été libéré dès le début de l’insurrection »>Article original. Le nouveau leader est à l’origine d’une réorganisation structurelle et idéologique du groupe.
Une sculpture de Oussama Ben Laden mort créée par les artistes cubains Manolo Castro, Julio Lorente et Alberto Lorente. Crédit Reuters

Atlantico : La mort d’Oussama Ben Laden le 2 mai 2011 n’a pas décapité l’organisation terroriste Al-Qaïda. De nombreux experts prétendent d’ailleurs qu’elle aurait même permis au groupe de se réorganiser en devenant une menace mondiale plus structurée, avec à sa tête un nouveau dirigeant, Abou Moussab al-Suri. Qui est justement ce nouveau chef ? Est-il le seul leader identifié d’Al-Quaïda et comment expliquer son ascension ?

Alain Rodier : Il est parfaitement exact que la mort de Ben Laden, loin d’affaiblir l’organisation ddjihadiste internationaliste, semble l’avoir encouragée à poursuivre le combat avec comme nouveau prétexte de venger la mort de son leader devenu un « martyr ». Il est vrai qu’il n’avait pas un rôle opérationnel prépondérant, préférant déléguer le détail des actions à son second, le docteur Ayman Al-Zawahiri et à des responsables locaux ou subalternes.

L’un d’entre eux, le Syrien naturalisé Espagnol par mariage Mustafa Setmariam Nasar(1), alias Abou Moussab al-Suri, alias Omar Abd Al-Hakim qui était un important stratège d’Al-Qaïda, a été libéré par le régime de Bachar el-Assad des prisons d’Alep fin 2011. Au printemps 2013, l’individu est toujours introuvable. Il est possible qu’il ait repris des responsabilités au sein de la nébuleuse terroriste de feu Oussama Ben Laden. Il était connu des services de sécurité espagnols depuis de longues années pour ses convictions islamistes affichées. Déjà en 2003, il était recherché par le juge Baltasar Garzon pour « activités terroristes en liaison avec Al-Qaïda ». Il était cependant considéré, jusqu’aux enquêtes portant sur les attentats de Madrid du 11 mars 2004, comme un « intellectuel propagandiste » mais pas vraiment comme un opérationnel meneur d’hommes.

Au début 2005, le département d’Etat américain a désigné Setmariam Nasar comme étant un des cinq membres les plus dangereux d’Al-Qaïda et a offert une prime de 5 millions de dollars pour tout renseignement permettant sa capture. Parallèlement, il était recherché par Interpol.

Il a été arrêté à Quetta au Pakistan en novembre 2005 puis livré aux Américains qui l’ont envoyé dans une prison secrète de la CIA située à Diego Garcia. Il est possible qu’il ait séjourné à Guantanamo avant d’être rendu au régime syrien,, car il y était recherché pour son appartenance aux Frères musulmans de Syrie.

Fin 2011, le régime de Bachar el-Assad l’a libéré en signe de « bonne volonté » vis-à-vis d’Al-Qaïda, espérant probablement obtenir des contreparties en retour. Force est de constater que celles-ci ne sont jamais venues. Il est bien loin le temps où le régime de Damas soutenait en sous-main les djihadistes internationalistes passés en Irak pour combattre « l’envahisseur » américain.

Une carrière bien remplie

Setmariam Nasar est étudiant à Alep quand il rejoint « l’organisation de l’avant-garde combattante » qui dépend des Frères musulmans qui s’opposent au régime en place à Damas. Cet engagement l’oblige à fuir son pays dans les années 1980 pour rejoindre l’Irak puis la Jordanie. Il appartient alors à l’organisation des Frères musulmans syriens à l’étranger. En 1987, il s’installe à Grenade, en Espagne, où il épouse Elena Moreno (qui se convertit à l’islam) dont il aura 4 enfants. Peu après, il gagne Peshawar où il s’engage dans un des camps dirigés par Abdullah Azzam qui dirige le « bureau d’aide aux moudjahiddines » (MAK). A ce titre, il participe à la fin de la guerre menée en Afghanistan contre les Soviétiques. En 1991, il publie un manuel de 900 pages intitulé « la révolution islamique en Syrie », document qui rompt avec les thèses des Frères musulmans et qui servira à la conception tactico-idéologique d’Al-Qaïda. Il rencontre pour la première fois Oussama Ben Laden au début des années 1990 alors que ce dernier est l’hôte d’Hassan al-Tourabi au Soudan.

En 1992, Setmariam Nasar revient s’installer en Espagne. A la demande de Ben Laden, il rejoint Londres en 1994, où il participe à la formation de la représentation d’Al-Qaïda en Europe. Il est à la base de la parution de la revue Al-Ansar, la première publication islamique éditée avec l’aide du GIA algérien. Il participe aussi à la formation du bureau d’étude des conflits islamiques.

En 1997-1998, il part vivre avec sa famille en Afghanistan à Kaboul. Il s’initie au maniement des armes conventionnelles et spéciales dans les camps d’entraînement de Derunta et d’Al-Ghuraba. Son instructeur est Midhat Mersi Al-Sayed Omar, connu sous le nom d’Abou Khabab, le grand artificier d’Al-Qaïda. Ce dernier sera tué par un drone de la CIA au Waziristan le 28 juillet 2008. C’est également en Afghanistan qu’il aurait fait la connaissance d’Abou Moussab Al-Zarqaoui, le futur chef de la branche irakienne d’Al-Qaïda. Ce dernier a été tué par les Américains en 2006.

Lors de son séjour afghan, Nasar rencontre à plusieurs reprises Oussama Ben Laden ainsi que de hauts responsables d’Al-Qaïda. A cette époque, il est soupçonné d’avoir formé des activistes européens venus s’entraîner dans le camp qu’il dirige dans les environs de Kaboul et de les avoir renvoyés dans leurs pays d’origine afin d’y créer des cellules dormantes, notamment en France, en Grande-Bretagne et en Italie. Bien qu’aucune preuve ne vienne étayer cette thèse, ces événements peuvent être rapprochés des tentatives d’attaques à l’arme chimique avortées lancées par Al-Zarqaoui en 2002 en France, contre la représentation diplomatique de Russie, et à Londres, contre divers lieux publics.

Par contre, il joue un rôle clef dans les attentats de Madrid du 11 mars 2004, qui ont fait 202 tués et 1 800 blessés. En effet, c’est lui qui aurait donné, depuis l’étranger, vraisemblablement depuis le Pakistan, les ordres nécessaires à ses lieutenants trois mois avant le déclenchement des opérations. Il avait bien précisé de « frapper peu avant la fin de la campagne électorale ». La désignation des objectifs et l’exécution des actions ont ensuite été laissés à l’initiative des activistes implantés en Espagne. Le résultat est connu : les forces militaires espagnoles ont quitté en catastrophe l’Irak et le gouvernement Aznar a été renversé.

En décembre 2004, il lance sur le net « l’appel à la résistance islamique globale », pavé dans lequel il détaille le manière de constituer des cellules terroristes indépendantes réparties de par le monde. Il y critique également la stratégie adoptée par Al-Qaïda qui ne peut qu’amener la défaite des forces islamiques. En 2005, les services secrets occidentaux apprennent que son épouse et ses enfants sont installés au Koweït. Mais c’est au Pakistan qu’il est finalement appréhendé.

Le fait que Setmariam Nasar soit libre de ses mouvements est très inquiétant car il est l’un des derniers responsables historiques d’Al-Qaïda. Il peut jouer un rôle de tout premier plan au profit de cette organisation. Il est vrai que, pour l’instant, sa présence n’a pas été signalée sur une quelconque terre de djihad. Cela est vraisemblablement dû aux mesures de sécurité qu’il est contraint d’adopter, mais gare à son retour !

Né le 26 octobre 1958 à Alep en Syrie, Nasar possède des cheveux roux (il porte barbe ou moustache), le teint pâle, les yeux verts. Il peut tout à fait passer pour un Occidental et possèderait, en plus de ses passeports syrien et espagnol, des faux papiers britanniques et d’autres nationalités.

Quels changements, tant structurels qu’idéologiques ont été perçus depuis la mort de Ben Laden dans l’organisation? Sont-ils dus à l’influence de ce nouveau leader ?

Le docteur Ayman Al-Zawahiri qui est beaucoup plus actif sur le plan opérationnel que son prédécesseur, a encouragé l’augmentation de la lutte sur les terres de djihad extérieures au Pakistan. Il a beaucoup délégué son autorité, désignant même son second en la personne du Yéménite Nasir Al-Wuhayshi, chef d’Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) active au Yémen. Il n’hésite pas à communiquer, vraisemblablement en se livrant également à des opérations d’intoxication car il sait que les moyens électroniques sont interceptés (comme celle qui a amené la fermeture d’une vingtaine de représentations diplomatiques américaines et étrangères cet été). Il a arbitré la querelle opposant les émirs de l‘Etat Islamique d’Al-Qaïda en Irak et au pays du Levant (EIIL) et le Front Al-Nousra (qu’il a désigné comme branche officielle d’Al-Qaida en Syrie). Certes, al-Bagdadi, le chef d’EIIL s’est opposé à cette décision affirmant que son mouvement continuerait la lutte en Irak mais aussi en Syrie, mais Al-Zawahiri a ainsi fait preuve de son autorité pour l’avenir.

Sur le plan idéologique, Al-Zawahiri a augmenté la pression sur les chiites, Ben Laden se montrant de son temps plus « compréhensif », sans doute parce que des membres de sa famille se trouvaient réfugiés en Iran (et placés en résidence surveillée sous la houlette des pasdaran).

L’approche d’Abou Moussab al-Suri est-elle radicalement différente de celle d’Oussama Ben Laden ? A-t-il définitivement effacé la figure de chef terroriste saoudien ?

Non, puisqu’il n’est pas officiellement réapparu. C’est Zawahiri le grand patron.

La réorganisation du groupe islamiste en fait-il une menace plus dangereuse que celle d’avant 2011 et pourquoi ?

Al-Qaïda en 2012 demeure redoutable. L’organisation peut se découper comme suit :

– « Al-Qaïda central » basé au Pakistan. Cette entité bénéficie de la protection des taliban pakistanais,

– Al-Qaïda en Afghanistan qui est lié directement à « Al-Qaïda central ». Ses activistes coopèrent étroitement avec les taliban afghans du mollah Omar qui reste « la » figure idéologique respectée de l’ensemble d’Al-Qaïda.

– Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) qui dame le pion aux autorités locales mais représente aussi une menace à l’international, cette organisation ayant la volonté d’y déclencher des attentats (ex : Nairobi).

EIIL en Irak qui se bat contre le pouvoir à majorité chiite de Bagdad et, une nouveauté, qui a des vélléités de s’en prendre aux Kurdes de Massoud Barzani. Elle possède des brigades en Syrie (où son chef se trouverait).

– Le Front Al Nousra ; si les chefs de ce front et de l’EIIL ne s’entendent pas, les activistes des deux organisations coopèrent sur le terrain.

Al-Qaïda au Sinaï qui est en train de se structurer et que représente une menace directe pour Israël dans les années à venir.

– Al-Qaïda au Liban Nord qui s’oppose directement au Hezbollah.

– Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et le Mujao qui ont éclaté dans les différents pays de la région et qui ont trouvé un nouveau repaire au sud et à l’est de la Libye et qui débordent en Tunisie et représentent désormais une menace pour le Maroc. Ne pas oublier que l’émir d’AQMI, Abdelmalek Droukdel se trouve toujours avec quelques centaines d’hommes à l’est d’Alger.

– Les Shebab somaliens qui sont désormais une menace directe pour les pays avoisinants, dont le Kenya.

Boko Haram et Ansaru qui sont surtout actifs au Nigeria mais qui ont inflitré le nord du Cameroun. Ansaru est très lié idéologiquement à « Al-Qaïda central » ayant adopté sa vision du djihad mondial alors que Boko Haram se contente pour l’instant de combattre sur le sol natal.

– Différents mouvements islamiques en Extrême-Orient et au Caucase mais les liens avec « Al-Qaïda central » semblent être beaucoup plus épisodiques.

Abou Moussab al-Suri prône une stratégie privilégiant les petits groupes et les petites attaques, plus nombreuses mais moins lourdes. Cette stratégie rendrait plus difficile la traque et le démantèlement des réseaux. La lutte contre le terrorisme a-t-elle de ce fait évolué ? Quelles sont les nouvelles pratiques allouées à la lutte contre le terrorisme ?

Il a prôné cette stratégie il y a plusieurs années. Elle n’est donc pas nouvelle. C’est lui qui a « inspiré » l’emploi de « loups solitaires » (même de micro-groupes indépendants de toute liaison directe avec « Al-Qaïda central »).

En gros, l’hydre qu’est Al-Qaïda utilise toutes les méthodes disponibles à sa portée. Les « loups solitaires » sont plus difficiles à déceler, mais leur valeur opérationnelle reste limitée en dehors des actions terroristes de petite envergure. A un niveau plus élevé, des groupes plus structurés se livrent à des opérations de guérilla. Quand, ils sont plus puissants comme en Syrie, en Irak, au Yémen et demain en Afghanistan (quand les Américains seront partis), ils pourront passer au troisième niveau, celui de la guerre conventionnelle.

A savoir que la guerre assymétrique comprend trois niveaux en fonction de l’accroissement de la puissance du mouvement insurrectionnel qui s’y livre :

Niveau 1 : le terrorisme

Niveau 2 : la guérilla

Niveau 3 : la guerre conventionnelle.

Pour reprendre un exemple, AQMI (et le Mujao) s’est d’abord livré à des actes de terrorisme. Se sentant assez puissant, il est passé au niveau 2 de la guérilla puis au niveau 3 quand il a conquis le Nord-Mali. A savoir qu’AQMI, le Mujao et Ansardine ont « livré bataille » à l’armée régulière malienne puis à leur ex-allié du MNLA ; leur erreur a été de vouloir faire la même chose en lançant une offensive « classique » sur Bamako en pensant que l’armée malienne allait s’effondrer (ce qui était bien estimé), mais en négligeant que des forces plus puissantes seraient lancées contre cette initiative (l’opération Serval). Redevenus « faibles », AQMI et le Mujao sont repassés au niveau 1, celui du terrorisme.

Alain Rodier

Directeur de recherche au sein du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée. Il est l’auteur en 2007 de « Iran : la prochaine guerre ? » et en 2006 de « Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme », deux ouvrages édités par les éditions ellipses. Il collabore avec les revues RAIDS et PolicePro.

atlantico.fr Article original

1 COMMENT

  1. {{Au jeu de cartes utilisé par les américains en Irak représentant les hommes à abattre , ils auront à rajouter une nouvelle et qu’ils lâchent les chiens .}}

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