Le choix d’une actrice non juive pour interpréter Golda Meir fait débat au Royaume-Uni.

L’actrice britannique Helen Mirren tient le premier rôle d’un biopic, en cours de production, consacré à l’ancienne Première ministre d’Israël. Un casting critiqué par une autre comédienne et qui a fait resurgir la notion controversée de “jewface”.

Faut-il donner la priorité à des acteurs non juifs pour interpréter des personnages juifs ? La question a refait surface dans la presse britannique début janvier, après que l’actrice Maureen Lipman a exprimé dans les colonnes de l’hebdomadaire britannique juif The Jewish Chronicle son “désaccord” avec le casting du film Golda. Actuellement en production, ce biopic est réalisé par Guy Nattiv avec, dans le rôle de Golda Meir (Première ministre d’Israël de 1969 à 1974), l’actrice britannique Helen Mirren.

“Cela, c’est un choix avec lequel je suis en désaccord, car la judéité [de Golda Meir] fait partie intégrante de son personnage”, a déclaré Maureen Lipman dans un article daté du 3 janvier. Elle y était interrogée, parmi plusieurs personnalités juives, pour commenter les déclarations d’une autre actrice, Tamsin Greig. Dans un entretien avec The Telegraph au mois de décembre, cette dernière s’était demandé si elle serait encore aujourd’hui considérée comme la mieux placée, en tant que “chrétienne pratiquante”, pour décrocher le rôle d’une mère juive qu’elle a tenu dans Friday Night Dinner (une sitcom diffusée au Royaume-Uni de 2011 à 2020, qui mettait en scène les dîners de shabbat d’une famille juive du nord de Londres).

D’autres que soi-même

Lipmann l’a précisé au Jewish Chronicle : le talent de Helen Mirren – qui a reçu en 2006 l’oscar de la meilleure actrice pour son interprétation d’Élisabeth II dans The Queen de Stephen Frears – n’est pas en cause. “Je suis persuadée qu’elle sera excellente dans le rôle [de Golda Meir], souligne-t-elle. Mais jamais on ne permettrait à Ben Kingsley [un acteur britannique d’origine indienne] de jouer Nelson Mandela. Ce ne serait tout simplement pas envisageable.”

Reprise par plusieurs médias outre-Manche (parmi lesquels le site de la BBC), cette déclaration n’a pas manqué de faire réagir. Le journaliste et écrivain Stephen Pollard – qui dirigeait jusqu’à récemment la rédaction du Jewish Chronicle  a ainsi déclaré sur Twitter que Maureen Lipman ne “pourrait être davantage dans l’erreur à ce sujet”. Ainsi qu’il le fait valoir :

Si l’on suit sa logique, le seul personnage qu’un acteur puisse interpréter, c’est lui-même.”

Quatre fois la reine d’Angleterre

Dans The Observerla journaliste Vanessa Thorpe souligne qu’à 76 ans Helen Mirren (dont le grand-père paternel était un ancien officier tsariste refugié au Royaume-Uni) a déjà interprété bien des personnages qui ne lui ressemblaient pas. Au cours de sa longue carrière, “on l’a vu jouer Lady Macbeth, la petite amie d’un gangster, la femme d’un voleur, une détective alcoolique, une héroïne dans un film d’action, le personnage [masculin] de Prospero, ainsi que la reine d’Angleterre, qu’elle a interprétée à quatre reprises au moins”.

Maureen Lipmann (dont la carrière s’est surtout concentrée au théâtre et à la télévision britanniques) s’était déjà exprimée par le passé sur le choix des interprètes de personnages juifs. En 2019, elle a fait partie des signataires d’une lettre ouverte publiée au moment de la production à Londres de Falsettos, une comédie musicale de Broadway dans laquelle le thème de l’identité juive new-yorkaise tient une place importante.

À l’unisson d’une vingtaine de professionnels britanniques du théâtre, Lipmann avait regretté “l’absence de personnes juives au casting et dans l’équipe de production”. S’émouvant d’un “cas flagrant d’appropriation [culturelle]”, les signataires avaient employé l’expression controversée de “jewface” (une référence au “blackface”, qui désigne le fait pour une personne blanche de se grimer en noir).

Le “jewface” peut-il être assimilé au “blackface” ?

Sans faire les gros titres, les récents développements du débat au Royaume-Uni ont trouvé un écho outre-Atlantique sous la plume de Marcus J. Freed, un acteur de nationalité britannique qui contribue régulièrement au magazine juif de Los Angeles The Jewish JournalS’il rejoint en partie Lipman, ce dernier met aussi en garde contre les amalgames. “Bien qu’​il y ait sans doute un vrai sujet sur le plan de l’appropriation culturelle, le ‘jewface’ n’entre pas dans la même catégorie que le ‘blackface’, le ‘brownface’ ou le ‘yellowface’ [qui désigne la représentation par les Occidentaux de personnages asiatiques stéréotypés]. Pour paraphraser une option que proposait autrefois Facebook pour définir son statut matrimonial : ‘c’est compliqué’”, écrit Freed.

Cet automne, la journaliste Sarah Seltzer s’était elle aussi interrogée, dans le magazine Timesur les raisons pour lesquelles – ainsi que le formulait le titre de son article – “les rôles de femmes juives à Hollywood reviennent rarement à des actrices juives”. Elle citait, entre autres exemples, le cas de Felicity Jones interprétant l’ancienne juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg dans le film Une femme d’exception (2018). Comme le précise Seltzer, parler de racisme ou d’appropriation culturelle dans de tels cas serait une erreur, dans la mesure où “la judéité échappe aux catégories raciales, religieuses et ethniques – pour certains, être juif relève de l’une de ces catégories, pour d’autres, des trois à la fois – et parce que les Juifs qui sont Blancs jouissent eux aussi du privilège blanc aux États-Unis”.

“Quelque chose cloche”

Mais, le déséquilibre que percevait cette journaliste – “alors que, précisait-elle, on ne manque pas d’acteurs juifs à Hollywood” – serait “le signe que quelque chose cloche. Comme si le fait de laisser une actrice juive jouer un rôle de juive se heurtait à une barrière dont on n’avait pas conscience qu’elle existait encore”.

Pour Seltzer, le problème plus général est celui d’“une forme d’exclusion subtile” et d’“opportunités manquées” pour les acteurs appartenant à des minorités quelles qu’elles soient. “Même quand les histoires de groupes marginalisés sont portées à l’écran, elles sont toujours légèrement édulcorées pour être conforme aux attentes d’un public blanc ou appartenant à la norme dominante”, estime-t-elle.

De la valeur de l’“expérience vécue”

Invité à s’exprimer dans le même article du Jewish Chronicle que Maureen Lipman, le dramaturge Patrick Marber s’agace lui de voir ressurgir ce genre de débats. Il critique notamment la notion d’“expérience vécue”, dont d’aucuns estiment qu’elle devrait entrer en ligne de compte dans le casting de personnages appartenant à des minorités.

Pour ce grand nom du théâtre britannique, l’argument de l’expérience vécue constitue au contraire “une forme de déni de la nature même de la créativité. Il nie aux acteurs ce droit, qui est aussi un défi essentiel, de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre afin d’interpréter un être humain d’une autre époque, d’une autre culture, d’une autre religion, d’une autre sexualité ou d’un autre genre”.

“Nous les Juifs, devons être ouverts et généreux, affirme-t-il. Je pense qu’un non-Juif peut jouer un Juif et que le contraire est aussi valable.” Il ajoute :

Certes je n’aime pas quand les personnages juifs sont mal joués, mais je déteste encore plus les quotas.”

Delphine Veaudor

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