Philip Roth, Les faits (II)

Maurice-Ruben Hayoun le 22.07.2020

Dans cette seconde partie de la recension du livre-confessions de Roth, je voudrais mettre l’accent sur sa relation à la mère et aussi à l’insertion dans la société américaine qui commence toujours, dans nos sociétés évoluées, par le choix d’une université afin de devenir diplômé de l’enseignement supérieur.

Roth n’a pas échappé à cette obligation ni dérogé à cette règle. Et c’est ainsi que nous retrouvons le judaïsme au cœur même des débats. J’y ai fait déjà allusion précédemment mais dans ce chapitre qui est l’un des plus longs du livre, on ne parle que de cela.

Je propose de commencer par cet hommage, tendre et attendrissant à la mère dont Roth, grand amateur de conquêtes féminines, nous dresse un portrait bien émouvant. Ce qui contraste avec les propos sur le père crédité d’une vigueur et d’une grande endurance. Et Roth parle lors de l’entretien avec une directrice administrative de l’université Bucknell ; cet examen de passage où tout compte, l’impression que font les parents sur celle ou celui qui les auditionne…

Et là visiblement la description de la mère est belle et avantageuse : sa mère, nous dit-il, est une femme d’une petite quarantaine d’années, ses cheveux sont noirs et commencent à peine à grisonner ; elle porte un bel ensemble et dégage d’elle-même une sorte de distinction.

Son apparence est celle d’une mère calme et d’une épouse heureuse. Visiblement, cette femme inspire confiance et vit principalement pour sa famille, une famille unie et en harmonie avec son entourage. Pour l’examinatrice, c’est un gage de sérieux et de succès futur puisque le jeune homme, s’il est admis, pourra se consacrer pleinement à ses études, son esprit ne sera pas accaparé par les affres d’un couple sui se sépare et se déchire…

Cette description m’a fait penser aux mémoires de Gershom Scholem, De Berlin à Jérusalem, où l’auteur évoque avec tendresse sa mère adorée (il évoque ses beaux chapeaux qu’il revoit devant ses yeux, tant elle l’avait impressionnée)… Mais le père est au mieux passé sous silence, au pire, cruellement vilipendé.

J’ai déjà souligné l’antisémitisme rampant ou parfois , même déclaré, au sein des universités qui étaient soit fermées aux juifs soit soumises à un véritable numerus clausus. Pa exemple, le conseil d’administration devait compter une majorité confortable de protestants… Il faut cependant préciser, tant cela est à peine croyable, comparé aux réalités d’aujourd’hui, que nous étions alors au début des années cinquante.

Voici un autre détail qui laisse pantois et qui explique partiellement l’attirance / répulsion qu’éprouve l’auteur pour son propre judaïsme. Installé à Bucknell dès la seconde année d’études, Roth a une petite amie qu’il revoit régulièrement mais sans savoir où puisque le mœurs d’ hier ne ressemblent guère à celles d’aujourd’hui.

Il loue une petite chambre chez une vieille dame de religion chrétienne qui, un beau jour, lui annonce qu’elle avait hébergé en 1939 un jeune juif du nom d’Arthur Schwarz… Roth est tétanisé et écrit un mot qui se passe de commentaire : elle sait…

Désabusé, Roth commente ainsi : avec mon physique et mon nom, c’était fatal. La remarque de la logeuse n’était pas nécessairement désagréable ni méprisante, mais elle prouve que même dans la vie courante, les juifs étaient à part, comme un corps étranger au sein de la communauté américaine.

Et Roth a toujours eu un problème avec cela, ce judaïsme il le traine parfois comme un boulet, alors qu’il est assoiffé de vie, d’amour et aussi d’ambition.

Contrairement aux mœurs françaises, les associations estudiantines, on parle ici de fraternités universitaires, jouent un grand rôle durant la scolarité des étudiants. Elles régentent même leur vie et leurs loisirs. Y être intégré est un gage de succès et de bonne évolution. On parle tant d’alumni

Et même après, pour faire office de réseaux. Or, l’admission dans ces fraternités était soumise à l’appartenance confessionnelle : on n’admettait pas les juifs. Une seule fraternité a accepté de l’admettre dans ses rangs mais Roth eut la noblesse d’esprit de refuser leur juif d’honneur.

Roth décrit la vie dans ces fraternités sur des pages et des pages, ce qui accroit notre étonnement quand on compare à ce qui se passe aujourd’hui où l’Amérique citadine et intellectuelle est domine par une clientèle juive.

Mais en plus de l’antisémitisme qui touchait presque tous ses contemporains juifs, Roth avait un autre problème, les femmes et surtout le sexe. Portnoy et son complexe n’est pas très loin… Il en sera question dans ce qui va suivre.

Quand il relate les circonstances de sa rencontre avec une première jeune femme non-juive, une belle blonde aux yeux bleus, qu’il avait repérée dans un restaurant où elle était serveuse afin de nourrir ses deux enfants, hérités d’un mari ivrogne et qui avait disparu de la circulation.

Ce qui est étonnant dans cette affaire somme toute banale -un jeune homme amateur de jolies femmes qui se prend à leur faire des déclarations d’amour ou de désir- c’est ce que ses grands parents et parents auraient pensé s’ils avaient vu l’objet de ses désirs : et de stigmatiser ces peurs viscérales de tout ce qui n’es pas clanique ni communautaire

L’objectif est clair ; Roth fait le procès de l’endogamie religieuse des réfugiés russes ou polonais, vivant en Amérique en vase clos et refusant le melting-pot du nouveau monde. On peut comprendre le désir d’un tout jeune homme de s’affranchir des angoisses ancestrales d’une minorité ethnique et religieuse, qui craint de disparaître par des mariages mixtes. Il y a dans cette charge quelque chose d’injuste et d’inacceptable, et qui même pourrait nourrir des préjugés racistes.

Les étudiants juifs du monde entier, avant la création de l’Etat d’Israël et le développement de ses universités, ont été confrontés à ce problème qui hantait tant leurs chers parents : que le fils chérie ou la fille chérie fasse une mauvaise rencontre et rompe la chaîne de la Tradition.

Quand il parle de sa chère mère, Roth insiste sur sa fidélité aux us et coutumes de cette même Tradition, manger cacher, célébrer les grandes fêtes, être un peu dans la mouvante conservative, si chère aux juifs des USA depuis toujours.

Mais l’auteur ajoute que la maman ne se conduisait ainsi en connaissance de cause, elle n’avait pas suivi des cours de religion ou de pratique religieuse, mais suivant simplement l’exemple de sa propre mère.

La tradition culinaire juive, par exemple, était aussi implantée en chacun comme la langue yddish. Dont tant de vocables sont entrés dans le langage américain de tous les jours. Visiblement, ce que Roth cherche, sans le dire, c’est une sorte de sécularisation, une laïcisation qui ne fasse pas l’effet d’une barrière, d’une séparation hermétique d’avec les autres…

Qui voudrait le lui reprocher ? Curieux qu’il ne parle jamais ni de Léo Baeck ni de Joshua Heschel…

(A suivre)

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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