L’exil dans l’imaginaire d’Israël

Chaque célébration d’anniversaire de la fondation de l’Etat d’Israël s’effectue dans un contexte proche-oriental radicalement différent de celui de l’année précédente.

Ainsi, nul ne pouvait imager antan le profond bouleversement que connaîtrait la région à la suite de l’intervention américaine en Irak.

Pour la première fois depuis que l’ère de la décolonisation a pris fin, une puissance étrangère à la région a campé dans un pays arabo-musulman qu’elle a conquis. Première puissance mondiale sur tous les plans –au plan militaire surtout – les USA ont désormais une une présence militaire divers pays du Proche Orient, en Irak (Syrie, Jordanie, Koweit etc…).

Personne ne peut plus se substituer aux USA dans la région, pas même Israël. Et cette présence américaine a entraîné une véritable redistribution des cartes dans la région puisque les deux principales puissances régionales sont désormais  marginalisées : l’Arabie Saoudite et l’Egypte.

Prenons quelques exemples particulièrement significatifs : Bahrein qui se dote d’un roi (à l’instar de l’Arabie Saoudite) et tient des élections générales sans vraiment se soucier de ce qu’en pensent les autorités de Ryad… Dubaï fait preuve d’un esprit frondeur en permettant l’installation de télévisions autonomes, instaurant ainsi une liberté de la presse absolument inconnue dans le monde arabe… Pour cela Dubaï s’en remet désormais beaucoup plus à Washington qu’à Ryad dont l’instabilité et la précarité sont cruellement soulignées par de nouveaux attentats…

L’Egypte, pour sa part, n’a, certes, jamais disposé des richesses pétrolières du royaume wahabite voisin, mais sa diplomatie a toujours été  très active dans la région, en raison de son importance démographique et du rôle jadis joué par son armée. Il y a encore quelques années, c’était au Caire que se réunissaient les factions palestiniennes pour tenter de négocier avec Israël et c’était la diplomatie égyptienne qui jouait le rôle d’honnête courtier avec la bénédiction de l’Amérique et l’assentiment d’Israël. Aujourd’hui, ce rôle semble appartenir au passé.


Chaque année, lors des fêtes religieuses, un spectre hante l’imaginaire d’Israël et de ses habitants, celui de l’exil qui s’ensuivrait inéluctablement en cas de défaite militaire.

En cette période de fêtes juives, Pessah notamment, la situation en Syrie et en Irak n’a certainement pas échappé à l’attention du gouvernement israélien qui surveille de près ce qui se passe chez ses voisins et qui devrait désormais tirer profit de cette situation nouvelle pour faire un pas en direction de ses ennemis d’hier, instaurer enfin la paix et ouvrir la voie à la prospérité dans la région.

Et pourtant, chaque année, lors de la commémoration des fêtes religieuses, un spectre hante l’imaginaire d’Israël et de ses habitants, celui de l’exil qui s’ensuivrait inéluctablement en cas de défaite militaire.Résultat de recherche d'images pour "yom haatsmaout"


Il est significatif que les Israéliens aient instauré  -juste avant la fête de l’indépendance -,  une journée du souvenir dédiée à la Shoah et aux victimes des guerres et des attentats. En mêlant le souvenir de la Shoah à l’exaltation de la bravoure, l’Etat d’Israël prend en compte une obsession légitime de la mémoire collective de son peuple : les persécutions et les affres d’un exil bimillénaire, qui scandaient le quotidien des juifs avant la création d’un Etat…Image associée

Il est significatif que les Israéliens aient instauré  -juste avant la fête de l’indépendance -,  une journée du souvenir dédiée à la Shoah et aux victimes des guerres et des attentats. En mêlant le souvenir de la Shoah à l’exaltation de la bravoure, l’Etat d’Israël prend en compte une obsession légitime de la mémoire collective de son peuple : les persécutions et les affres d’un exil bimillénaire, qui scandaient le quotidien des juifs avant la création d’un Etat…

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Et pourtant, cette notion d’exil n’échappe pas elle aussi à un paradoxe qui traverse toute l’histoire juive : de même que Hegel a parlé de la «formidable positivité du négatif», l’historiographie juive reconnaît la nocivité de l’exil sans pouvoir en nier la créativité ; ce que le Maharal de Prague, célèbre pour le mythe du Golem, nommait dans un ouvrage le Puits de l’exil.Résultat de recherche d'images pour "sortie d'égypte"

Plus proche de nous, l’un des meilleurs historiens de la question, Fritz I. Baer (1888-1980),  écrivit un opuscule sur la créativité de l’exil alors qu’il se trouvait à Jérusalem.  Ce texte, originellement paru en langue allemande en 1936 et désormais traduit en français (Calmann-Lévy, 2000), se voulait à la fois un acte de foi et un cri d’alarme.

Tout en admettant que ces deux millénaires de l’ère chrétienne ont pu être un moule matriciel pour les juifs, ce long exil aura été, aux yeux de l’auteur, une longue série d’occasions manquées, de rendez-vous – sans cesse repoussés – des juifs avec la terre d’Israël.

Bær n’hésita pas à écrire (en 1936 !) que les puissances de l’Europe avaient contracté une dette morale à l’égard du peuple juif qu’elles avaient désormais chassé de ce continent. Elles devaient donc l’aider à s’installer en Palestine afin d’y fonder un Etat.Résultat de recherche d'images pour "shoah"

Mais dans l’épilogue rédigé, onze ans plus tard, pour l’édition américaine (1947), Bær incorpora à ses profondes réflexions d’historien les leçons de l’actualité tragique la plus récente: la catastrophe, écrit-il, qui vient de s’abattre sur le judaïsme européen, dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer.

Existe-t-il au monde un seul historien susceptible de se mesurer à une telle catastrophe et d’en rendre compte de manière objective?  L’ombre de la Shoah se profile donc –toujours et avec insistance- sur les festivités du jour de l’indépendance d’Israël.

Sans céder aux sirènes de l’imaginaire, Bær écrivit alors des phrases terribles qu’il convient de traduire fidèlement:

“Nous ne sommes allés au sein des nations ni pour les exploiter ni pour les aider à bâtir leurs civilisations. Tout ce que nous fîmes en terre étrangère fut une trahison de notre propre esprit. Ce ne fut pas un zèle convertisseur qui nous poussa à rejoindre les nations: cet esprit missionnaire a cessé d’être le nôtre depuis la fin de l’Antiquité, date à laquelle il fut repris par les adeptes du christianisme.”

Ces phrases posent la question des relations entre l’identité juive et la culture européenne que les juifs ont découverte grâce à (ou à cause de) de l’exil.

Mais comment définir l’exil ? Les juifs ont eux-mêmes varié dans l’appréciation de ce qu’il faut bien nommer un malheur: après avoir été conçu comme le mal absolu, l’exil fut considéré comme la condition du ralliement de toutes les nations aux idéaux universels des prophètes d’Israël. Mais graduellement de nouvelles tendances se firent jour, notamment dans la mystique médiévale qui faisait de l’exil d’Israël le pendant de l’exil de la divinité elle-même.

Pour comprendre la mentalité israélienne actuelle, il est bon d’évoquer deux auteurs de la fin du Moyen Age, tels Isaac Abrabanel et  Salomon ibn Verga.

Issu de la grande bourgeoisie juive d’Espagne, chassé de ce pays avec les siens, ce dernier trouva refuge dans le Portugal voisin où il dut vraisemblablement camoufler son identité juive. Il finit ses jours en Italie après avoir rédigé un recueil d’une série de nouvelles où il tente d’élucider, par-delà l’apparence fictive et romanesque, les raisons historiques de l’exil des juifs.

Remontant, comme Abrabanel, à l’histoire du premier et du second Temple, ibn Verga rassemble de nombreux témoignages historiques qu’il soumet à une critique d’où l’apologétique n’est cependant pas absente.

Peut-on fait appel à des causes naturelles pour expliquer la chute des deux Temples et la destruction de l’Etat juif qui s’ensuivit? Le cours des choses ici-bas veut qu’après l’apogée du bonheur s’instaure plus ou moins vite un processus de stagnation, de recul, voire de décadence.

Ibn Verga ne s’en tient pas à ces arguments traditionnels: la littérature rabbinique regorge d’anecdotes retraçant la déchéance morale du peuple qui finit par provoquer l’ire divine. L’auteur s’éloigne quelque peu de ces idées reçues et juge, pour sa part, que les juifs avaient aussi négligé la préparation militaire, ce qui précipita leur chute.

L’Etat d’Israël a retenu cette leçon,  déjà soulignée par Flavius Josèphe : une trop grande confiance en Dieu pouvait entraîner les conséquences les plus fâcheuses.…

On le constate aisément : même les témoins les plus divers provenant de périodes les plus variées soulignent que l’exil est devenu omniprésent dans l’histoire juive… Comment faire pour extirper cette angoisse obsessionnelle d’Israël, celle d’être un jour battu et chassé de la terre ancestrale ?

Aujourd’hui, alors que se dessinent des évolutions inimaginables il y a encore peu de temps, Israël peut vaincre ses propres démons et remporter une victoire sur cet imaginaire. C’est-à-dire sur lui-même. Alors poindra l’aube d’une nouvelle histoire d’où l’imaginaire de l’exil serait totalement absent.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

1 COMMENTAIRE

  1. Pourquoi voulez-vous qu’un jour l’exil du peuple Juif soit totalement absent de leur Histoire !
    Au contraire c’est la base de leur Histoire et cet exil a vu naître le peuple hébreu !
    Quant à la journée de la Shoah suivie de la journée des soldats morts au combat et aux morts du terrorisme pour enfin fêter le jour de l’indépendance, est une chaîne tout a fait cohérente.
    Et n’oublions pas entre tout cela le Jour de Jérusalem, qui sera un jour prochain la reconstruction du Beth Hamikdach !
    La boucle sera enfin bouclée !

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