L’Europe incapable de dissuader le national-islamisme d’Erdogan

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Turquie : l’Europe incapable de dissuader le national-islamisme impérialiste d’Erdogan

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/ Lundi 18 novembre 2019 à 16:37

Recep Tayyip Erdogan. Simple président de la Turquie, ou véritable néo-sultan enivré par le spectre d’une renaissance ottomane ? © AP/SIPA

Le 15 novembre, Ankara a célébré le 36ème anniversaire de la “délivrance” de la “République turque de Chypre du Nord”. Alexandre del Valle replace cet évènement dans le contexte du néo-impérialisme ottoman, face à une Union européenne incapable de dissuader la Turquie national-islamiste de plus en plus menaçante…

Commençons par quelques petits rappels géostratégiques et historiques. La commémoration de l’invasion turque de Chypre est en soi un affront envers la République de Chypre, dont la souveraineté et l’intégrité territoriale sont bafouées par Ankara depuis 1974. Cette commémoration d’une invasion au nom évocateur (“opération Attila”) demeure un traumatisme pour les Chypriotes dits “grecs”, dont beaucoup vivent avec la douleur de voir leurs maison occupées par des colons turcs anatoliens envoyés par la Turquie, dont l’objectif est de renverser les équilibres démographiques de l’île au profit des turco-musulmans bien plus islamisés que les Chypriotes-turcs, quant à eux pris en otage par la “mère-patrie”.

Rappelons que la proclamation de la “République turque de Chypre du Nord” (RTCN), en 1974, fut le résultat d’une conquête militaire de 37 % de l’île de Chypre, dont le gouvernement non-reconnu internationalement (appelé “so called Nothern turkish Republic” par les Nations Unies), est condamné par maintes résolutions onusiennes et communautaires. Celles-ci exigent en vain depuis des décennies le départ des forces d’occupation turques de l’île.

Précisons que la RTCN n’est pas du tout une “partie” de la République de Turquie, mais un territoire officiel de la République de Chypre, seule entité légalement représentante de l’ensemble de l’île, d’ailleurs appelée souvent à tort “partie grecque”. En termes clairs, la RTCN est juridiquement un morceau de territoire européen/chypriote où le l’ordre législatif et juridique chypriote et communautaire est de facto “suspendu” pour cause d’occupation par un tiers…

La Turquie voudrait intégrer l’Union européenne tout en occupant un de ses membres

Malgré son rôle de prédateur de deux pays de l’Union (Ankara occupe Chypre et revendique les îles grecques de la Mer Egée), la Turquie d’Erdogan revendique depuis 2005 le “droit” d’intégrer cette même UE et pousse le culot géopolitique jusqu’à se poser en victime d’un “racisme anti-turc/anti-musulman de l’Europe “croisée” qui serait la “vraie raison” du blocage de l’adhésion turque et même de la radicalisation autoritaire du néo-calife Erdogan… En réalité, c’est bien Ankara qui est responsable de sa non-adhésion à l’UE puisque depuis le début des négociations avec l’Union en vue de l’adhésion, entamées en 2005, les gouvernements successifs d’Erdogan ont empêché toute reconnaissance, même implicite, de la République de Chypre, et ont refusé de se conformer aux 35 “chapitres de l’acquis communautaire” (normes ou corpus législatif de l’UE qu’un pays candidat doit adopter pour intégrer l’Union).

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Depuis 2010, en effet, la Turquie a entravé “l’ouverture” de nouveaux chapitres de “l’acquis” et la “fermeture” de ceux déjà ouverts (domaines de la libre circulation des capitaux, concurrence, politique économique et monétaire, relations extérieures…). 16 chapitres sont donc actuellement ouverts et seul celui sur la science et la recherche a été fermé… La Turquie refuse par exemple obstinément d’appliquer à la République de Chypre le “protocole dit d’Ankara”, conclu en 2005 qui prévoit l’extension de l’union douanière Turquie-UE aux dix nouveaux Etats membres.

Ankara continue même d’interdire aux navires et avions chypriotes grecs l’accès à ses ports et aéroports. En janvier 2017, des pourparlers organisés à Genève sous l’égide des Nations unies pour démanteler la “dernière frontière” qui divise encore une capitale européenne en deux ont échoué en raison du refus catégorique du président turc d’envisager un retrait des soldats turcs de Chypre. Depuis l’été 2016, les négociations s’enlisent au point qu’en juin 2019, le Conseil de l’UE a conclu « que la Turquie continue de s’éloigner un peu plus encore de l’Union européenne ». « Les négociations d’adhésion avec la Turquie sont par conséquent au point mort. »

 

L’incroyable offensive turque au Sud de Chypre contre les compagnies pétrolières française et italienne

Début 2018, les tensions se sont aggravées lorsque l’armée turque a carrément bloqué un navire italien dans les eaux chypriotes, en violation totale du droit international et de la souveraineté de la république de Chypre. Cinq navires de guerre turcs ont alors menacé un navire du groupe italien ENI dédié à l’exploration gazière au large des côtes de l’île. Opposé aux compagnies internationales prospectant dans les eaux chypriotes, Erdogan argua défendre les « droits inaliénables de la communauté chypriote-turque sur les ressources naturelles de l’ensemble de Chypre », y compris la “partie” non-occupée par l’armée turque (forages off-shore du Sud).

Comme à son habitude, l’Union s’est gardée d’exprimer fortement son “indignation”, habituellement bien plus vive et assortie de sanctions graves quand il s’agit de la Russie irrédentiste (Crimée, dans l’est de l’Ukraine). Les compagnies Total et ENI (italienne) ont pourtant scellé des accords parfaitement légaux avec la République de Chypre et les pays voisins en vue d’exploiter des gisements d’hydrocarbures off-shore en Méditerranée orientale. Toutefois, en bon adepte de la guerre psychologique – qui consiste à renverser les responsabilités et à accuser sa proie de ce que lui inflige son bourreau – Erdogan a déclaré, à l’occasion de l’anniversaire de l’invasion de Chypre et en pleine crise turco-chypriote autour du gaz et du pétrole : « Nous ne laisserons jamais les droits des Turcs de Chypre, particulièrement au sujet des réserves d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, être spoliés. »

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Le néo-sultan-calife turco-ottoman a même assuré que tous les efforts de ses “frères turcs” de l’île en faveur d’une solution politique durable ont été “sapés” par le côté grec au Sud : « Personne, l’UE en tête, n’a le droit de laisser les Turcs de Chypre sous l’emprise des ruses du côté grec. » Loin d’obtempérer aux demandes européennes visant à cesser de menacer Chypre, la Turquie a envoyé, début octobre, un navire de forage Yavuz au large de l’île, en violation de la zone économique exclusive (ZEE) de la République de Chypre.

L’Europe impuissante face aux forages turc illégaux à Chypre et à l’irrédentisme néo-ottoman en Méditerranée

Dans une résolution adoptée à l’unanimité le 14 octobre dernier par le Conseil européen, l’Union a pour la première fois adopté des sanctions et mesures économiques ciblées à l’encontre de la Turquie. A la surprise des Chypriotes eux-mêmes, le Conseil européen a condamné clairement « l’action militaire unilatérale menée par la Turquie dans le nord-est de la Syrie (…) qui compromet la lutte contre Daech et menace grandement la sécurité européenne », puis il a condamné les « activités de forage illégales de la Turquie dans la zone économique exclusive de Chypre » et réaffirmé sa « solidarité avec la République de Chypre ».

Mais sans surprise, la proposition européenne de déclencher un embargo sur les ventes d’armes vers la Turquie, voulu par l’Allemagne, la France et l’Italie, a été bloquée par le véto britannique… Les Européens ont dû se limiter à s’engager à « adopter des positions nationales fermes concernant leur politique d’exportation d’armements vers la Turquie ». Et les sanctions financières contre les forages illégaux turcs à Chypre sont encore loin d’être effectives. Elles n’impliqueront de toute façon pas un gel total des fonds européens destinés à la Turquie, notamment en raison du chantage exercé par Ankara à propos des millions de réfugiés syriens en Turquie qu’Erdogan menace de lâcher vers l’Europe si cette dernière bloque les milliards promis…

La réponse turque montre à quel point la désunion et la faiblesse des Européens rend impossible toute politique de dissuasion : saluant les relations étroites entre la Turquie et la partie chypriote-turque à l’occasion du 36ème anniversaire de la proclamation de RTCN, le vice-Président de Turquie, Fuat Oktay, a fièrement défendu le “droit” de son pays à effectuer des travaux de forage au sud de Chypre : « Le projet des ministres des Affaires étrangères de l’UE de sanctionner notre pays pour nos travaux de forage en Méditerranée orientale est nul et non avenu. Après avoir achevé sa mission sur notre plateau continental, notre navire de forage Fatih a entamé, hier jeudi, son nouveau travail au Cap Karpas. »

Quant au néo-sultan Erdogan, il a averti dans un message officiel : « Nous ne laisserons jamais les droits des Turcs de Chypre être spoliés », saluant sans complexe la mémoire du fondateur de la RTCN, Rauf Denktas, incarnation du pire nationalisme belliqueux turc irrédentiste.

valeursactuelles.com

2 COMMENTS

  1. Les poules mouillées de l’ EU s’inclinent pour aduler le futur CHEF Islamique de l’Europe !!! MERKEL et MACRON se disputent la place de 1er Vassal !!! C’est clair comme l’eau de roche !

  2. Alors l’UE vous ne trouvez rien à redire à cette dictature?
    Aucune condamnation
    Aucun étiquetage
    Il est vrai qu’il n’y a qu’Israël qui fait partie de vos préoccupations premières.
    ROSA

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