Les lumières de Hanoukka, une lueur dans la nuit…

Dans quelques jours, les juifs du monde entier (mais aussi tous ceux et toutes celles qui le souhaitent) allumeront la première bougie de la fête de hanoukka qui dure huit jours.

Certes, il y aune histoire officielle qui explique ce geste religieux qui est aussi profondément humaniste. Au cœur de la nuit, des ténèbres, une huitaine de petites bougies scintillent dans un petit instrument appelé hanoukkiya, sorte de bougeoir que toute famille juive possède chez soi en plusieurs exemplaires, ce qui permet à tous ses membres de s’acquitter de leur devoir religieux.

A quand remonte ce rite purement humaniste qui a permis de sauver le monothéisme sous toutes ses formes , à un moment où il était gravement menacé par le paganisme de la soldatesque grecque ?

Sous Antiochus Epiphane IV, vers 165 avant notre ère, ce roitelet se risqua à une hellénisation forcée de la Judée, provoqua la révolte des Maccabées et des judéens attachés à leur tradition ancestrale. Pour bien marquer son autorité, ce monarque détruisit les murailles de Jérusalem et en profana le temple en y introduisant le culte idolâtre. La riposte fut foudroyante : sous la conduite des Macchabées et de Matthias ben Yohanan, la Judée se déchaîna contre l’agresseur qui s’imaginait pouvoir la séparer de son Dieu et du monothéisme en général.

Lors de la reconquête, il fallut nettoyer le temple des souillures qui l’avaient rendu impur. Dans ce même temple brûlaient des lampes à huile. Mais les païens avait tout compromis et c’est à grand peine que l’on découvrit une unique fiole d’huile qui ne devait durer que 24 heures. Et miracle ! La fiole a tenu huit jours, ces mêmes huit jours que les juifs commémorent durant cette fête de hanoukka.

Que veut dire ce terme hébraïque ? Simplement, l’inauguration, une façon de pendre la crémaillère, la remise en état du temple de Jérusalem, débarrassé des souillures et de l’abomination du culte idolâtre. D’où la pertinente remarque de Neher : le monothéisme réaffirme ses droits face à un paganisme qui se croyait triomphant.

Durant les huit jours de cette fête, les juifs religieux insèrent dans les dix huit bénédictions (prière statutaire tri quotidienne) tout un couplet qui commence par ces termes : A l’époque de Mattathias ben Yohanan, le grand pontife, des Maccabées et de ses fils, au moment où le royaume grec impie chercha à leur faire oublier la Tora de Dieu et à les éloigner des commandements et préceptes divins…

La tradition rabbinique a institué cette fête qui n’est donc pas d’origine biblique (comme d’ailleurs la fête de Pourim), mais qui reste une joyeuse commémoration familiale.

Essayons d’aller au delà du cadre de l’histoire religieuse et voyons, d’un point de vue universel, ce que représente cette fête, ce qu’est sa symbolique : cette fête tombe généralement au cours du mois de décembre, il fait froid et sombre. On est généralement un peu triste en raison du ciel bas et du peu de luminosité solaire. Les bougies de hanoukka nous rapprochent de la lumière, de la chaleur et de la joie. C’est aussi une façon de rappeler que l’hiver ne dure qu’un temps et qu’après l’oppression et l’obscurité ( la tyrannie et la honte du paganisme avec son culte orgiaque et ses abominations) arrivent la liberté et la joie des lumières.

Hermann Cohen, le fondateur de l’école néo-kantienne de Marbourg a parlé de Kippour comme de la fête de l’humanité messianique, Hanoukka est la fête de l’humanité monothéiste, celle qui a découvert le monothéisme éthique, une divinité unique et qui se conduit moralement envers ses créatures.

L’église primitive ne s’est pas séparée sans peine de cette belle fête qui incarne les espoirs de tout ce qui porte sur le visage les traits de l’humain. Certains vont jusqu’à y trouver les origines de la proximité temporelle avec Noël. Il y eut des infiltrations réciproques : ce sapin auréolé de lumières scintillantes, tout en étant un héritage des tribus nordiques christianisées, n’est pas sans évoquer les bougies de la hanoukkiya… D’un autre côté, il y a les cadeaux de Noël qui ont commencé à devenir une pratique même chez les juifs. Il faut toutefois rappeler que l’on avait coutume de donner des gâteaux ou des cadeaux, voire de l’argent aux enfants, durant cette fête.. Voici un excellent exemple de l’interpénétration des deux cultes issus d’un même tronc ; on ne pourra jamais dire qui est la source et qui est l’emprunteur…

Alors hanoukka, vecteur d’un syncrétisme religieux moderne ? Quand j’étais professeur à l’Université de Heidelberg, j’ai assisté un jour à une curieuse cérémonie : Noël et hanoukka étaient très proches ce soir là, le sapin voisinait avec les bougies de hanoukka…. Mes étudiants allemands, juifs ou pas, me demandèrent de réciter les prières hébraïques ; ils m’apprirent ensuite, alors que la bière coulait à flots, qu’on célébrait WEIHKOUKA, mélange de Weihnachten (Noël) et Hanoukka… Mais Dieu n’aurait pas à reconnaître les siens car il se reconnaîtra en chacun de nous.

Toute fête, toute célébration, enfouit ses racines dans l’inconscient collectif de l’humanité qui demeure la même sous des colorations variées. Mais la source est la même. La religion est souvent la matrice des grandes célébrations universelles et la célébration de hanoukka en fait partie. L’instauration de cette cérémonie d’allumage des bougies à cette période de l’année, au cœur de l’automne et du début des froidures hivernales, n’est pas le fruit du hasard. Les lumières vacillantes symbolisent la fragilité du destin humain mais aussi la confiance en la Providence qui aidera à traverser les moments difficiles. C’est la clé de l’histoire juive et des défis qu’elle pose face à l’adversité de l’histoire universelle.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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