Le Hatam ( Moses) Sofer (1782-1839) et Moses Mendelssohn (1729-1786) ou l’orthodoxie juive face aux Lumières…

Le sujet me passionne et pourrait aisément servir de résumé à toute mon œuvre, si tant est que celle-ci existe et compte. Il s’agit de savoir s’il y a une compatibilité entre l’essence du judaïsme et la culture européenne. Ce n’est pas un sujet facile ni restreint mais une problématique qui englobe le défi posé par l’histoire qui avance et une religion-culture comme le judaïsme qui veille à ne jamais sacrifier ses croyances sur l’autel de la culture, fût-elle fondée sur l’héritage biblique dont le peuple juif a fait l’apostolat au reste de l’humanité.

Pourquoi mettre face à face un grand talmudiste de Bratislava (Presbourg), grand champion de l’orthodoxe, et le fondateur du judaïsme prussien et simplement moderne ? Parce que récemment une circonstance synagogale m’a permis de revenir sur ce sujet brûlant : qui détient donc la légitimité dans cette confrontation religieuse, les rabbins talmudistes arcboutés sur des croyances antiques ou des adeptes de la culture moderne, désireux d’abattre les hauts murs du ghetto ? A y regarder de plus près, on constate que le débat continue d’’occuper les meilleurs esprits de notre génération.
Alors que Moses Mendelssohn n’avait plus que quelques années à vivre, Moses Sofer naquit. L’époque était en train de subir une mutation de grande envergure : l’esprit des Lumières s’en prenait à tous les dogmes religieux, et ceux du judaïsme n’étaient pas épargnés. Je donne un exemple : alors qu’au début du XIXe siècle allemand, les communautés juives locales étaient orthodoxes à 90%, à la fin de ce même siècle, elles ne représentaient plus que 10% de guides religieux ou rabbiniques. Ce fut une véritable révolution copernicienne qui affectait le domaine religieux. Les juifs, enfin admis dans la société allemande et les universités déployèrent une grande énergie pour maîtriser les connaissances de la société moderne. La longue période médiévale venait tout juste de prendre fin, et certains esprits ne pouvaient pas supporter un tel changement révolutionnaire. Qu’on en juge : des communautés orthodoxes avaient embauché des rabbins de la même sensibilité religieuse et voila qu’au bout de quelques décennies, les mêmes rabbins avaient évolué vers la réforme et le libéralisme. Cette soudaine inadéquation créa des remous et des conflits qui ont abouti à de regrettables dissensions internes.

Lorsque Moïse Mendelssohn arrive à Berlin et ouvre la voie à une modernisation du judaïsme européen, sans jamais trahir l’essence même de cette religion, il trouve face à lui des gens qui vont produire de grands esprits, notamment des talmudistes formés dans de remarquables institutions traditionalistes, comme le grand Moses Sofer dont le nom de famille en allemand était Schreiber. Ce qui signifie le scribe ou l’écrivain et en hébreu cela donne Sofer…
Les disciples de Mendelssohn ont, pour certains, trahi la pensée de leur maître qui n’avait jamais voulu jeter le talmud par-dessus bord (Heinrich Heine) ni rompre avec le judaïsme traditionnel ; il voulait faire de ses compagnons d’infortune un groupe religieux éclairé philosophiquement puisque le judaïsme était doté par sa propre histoire d’une solide carapace défensive, apte à relever tous les défis. Grâce à de tels esprits, le judaïsme n’a jamais été en retard d’une modernité.
Le Hatam Sofer pensait autrement car il fut confronté à des démarches excessives, voire scandaleuses, s’en prenant au repos et à la solennité du chabbat, aux interdits alimentaires et même à la pratique de la circoncision. Mendelssohn n’était plus là pour dénoncer des gens qui se réclamaient de son nom et de son enseignement. Encore un exemple qui montre l’accélération de l’histoire et qui a donné lieu à des graves controverses dont le Hatam Sofer fut partie prenante. Mais avant d’aller plus loin, disons un mot de cet acrostiche Hatam ; c’est l’abréviation de HIddushé Torat Moshé (Novellae de la loi de Moïse). On désignait Moses Sofer par une contraction du titre de son livre.
Ce savant talmudiste me fait penser à l’un de ses prédécesseurs rabbiniques dont j’ai traduit l’autobiographie hébraïque, Jacob Emden (ob. 1776) qui connut Mendelssohn et entretint une correspondance avec lui… Ce savant rabbin eut lui aussi à prendre des décisions difficiles : fallait-il suivre la voie de la tradition, rester sur le seuil de la modernité ou, au contraire adhérer au modernisme. Moses Sofer n’a pas hésité un seul instant ; il fallait enraciner toujours plus les enseignements talmudiques dans les communautés et barrer la route à tout ce qui évoquait de près ou de loin l’héritage mendelssohnien. Le judaïsme était à la croisée des chemins ; de la décision qu’il allait prendre dépendait son avenir, voire sa survie. Ce fut le combat de la vie de Sofer et de la place qu’il a occupée dans l’histoire des idées et de la tradition rabbinique…
Moins de six ans après la mort du Hatam Sofer la Procidence lui épargna la cruelle épreuve de voir des congrès rabbiniques essayant de réévaluer la place des commandements divins dans la religion juive. Il rejetait tous les enseignements des néologues, c’est-à-dire du libéralisme et de la réforme. J’utilise sciemment le terme néologue car il introduit l’idée de nouveauté et de rejet de l’ancien. Le Hatam Sofer n’a pas craint d’émettre le jugement arbitraire suivant : Hadash assour min ha-Tora.. Toute nouveauté est interdite par la Tora, il s’agissait de nouveautés opposées à la tradition ; sinon ce serait une auto-condamnation. Notre talmudiste visait l’introduction de l’orgue dans les offices religieux, la mixité à la synagogue, la suppression du second jour de fête, le transfert du chabbat au dimanche, ect… Tout ceci allait advenir et changer de fond en comble le visage du judaïsme allemand, devenu la possession quasi exclusive du libéralisme et de la réforme.
Voici, pour finir, le récit d’un incident largement hagiographique mais qui illustre bien la scission, la fracture interne des communautés juives de l’époque :
Le Hatam Sofer se trouve dans la maison d’un de ses adeptes qui l’y a invité. Après un certain temps, arrive le moment de réciter les prières du soir. Tous les présents sont assis, silencieux et attendent que le maître veuille bien prendre la parole ou donner le signal de prier. Tout le monde attend et le maître semble en proie à un véritable débat intérieur. Au bout d’un certain temps, le maître de maison demande au maître s’il y a un problème ; celui-ci répond qu’il n’arrive pas à se concentrer (kawwana). Le temps passe et il n’y arrive toujours pas. Il questionne alors le maître de maison et lui demande de dire ce qu’il y a dans sa bibliothèque. Ce dernier donne une liste exhaustive de ses livres ; parmi lesquels se trouvent les volumes du Béour de Moses Mendelssohn. Le maître s’exclame : Ah, c’était donc cela !! On procède alors à l’éloignement de ce livre de Mendelssohn et le maître peut réciter sa prière en toute quiétude…
La morale de l’histoire est la suivante : on ne requiert pas de modernisme dans la tradition juive. Elle porte en elle su propre légitimité et sa propre justification.

Ceci m’inspire une réflexion : Comment définir l’époque messianique à l’époque où nous vivons ? L’avènement d’une planète au sein de laquelle Mendelssohn et le Hatam Sofer vivraient en paix.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage:

 

 

 

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